Le mécaniquosmo
Chapitre V
Une prison, si heureusement conditionnée soit-elle, n’en demeure pas moins une prison.
Coqdor se trouvant donc aux arrêts (un soldat de l’espace tel que lui était assez discipliné pour savoir obéir) occupait la cabine dont l’exquis aspirant Vermel lui avait fait les honneurs. Non plus comme simple passager de l’I.S. 17 mais bel et bien en tant que prisonnier.
Certes, les cabines de l’engin orbital étaient parfaites. Climatisées, offrant une couchette confortable, un complexe sanitaire minuscule mais fort bien conçu, elles n’avaient que le défaut de leur étroitesse.
Bruno Coqdor comprenait fort bien les raisons du commodore Dalvina. Ne lui avait-il pas proposé d’entrer en contact avec les mystérieux météores afin de les joindre et de partir avec eux en navette spatiale ou en cosmocanot, ce qui eût été encore plus simple ?
Or le vieil officier des étoiles, qui refusait déjà de croire à l’existence de la planète vagabonde, qui ne comprenait que fort mal le comportement de ces pierres évoluant en formation régulière, avait encore plus de peine à admettre en dépit des assertions du chevalier de la Terre que lesdits météores devaient contenir chacun un humanoïde. Cela le dépassait. Pour l’excellente raison que, n’ayant jamais rencontré pareil phénomène au cours de ses randonnées, il était incapable d’imaginer que cela puisse exister à travers les galaxies.
Il faisait ce qu’il croyait son devoir en assignant Coqdor à résidence afin de le protéger contre lui-même et lui interdire de se livrer à pareille folie.
Des heures passèrent (en mesure terrestre qui servait de base à la connaissance de la fuite du temps) Coqdor rongeait son frein, réfléchissant à ce qu’il conviendrait de faire. Un cosmatelot lui apportait ses repas et ils échangeaient quelques mots, sans plus. Il disposait toutefois d’un hublot qui lui permettait quelques vues sur le grand vide et à deux ou trois reprises il avait entrevu de nouveau les étranges aérolithes qui se tenaient sagement à l’écart mais continuaient à accompagner la course de l’I.S. 17 en circumnavigation à quelque cent soixante-dix mille kilomètres de la Terre.
Coqdor s’étirait, somnolait, regardait le petit écran de la télé du bord, faisait un tour dans la mini salle d’eau. Mais il ne prisait guère la télé et ne pouvait vraiment se doucher en permanence. Si bien qu’il commençait à trouver le temps long.
Dalvina avait dû demander par sidéroradio des instructions aux autorités terriennes. Que lui avait-on dit ? Jusqu’à nouvel avis, sans doute, d’éviter un conflit. Il était certain qu’en bas (ainsi désignait-on la planète à bord des I.S.) on était édifié. Muscat avait dû faire un rapport sérieux sur les mystérieux occupants des météores alvéolés. Donc on pouvait estimer que ces trains d’aérolithes cernant l’I.S. 17 n’étaient en fait que les véhicules amenant une race inconnue. En rapport avec la planète vagabonde ? Coqdor, instinctivement, eût juré l’affirmative.
Il somnolait, après s’être une fois de plus douché copieusement, lorsque la porte de la cabine s’ouvrit doucement.
Coqdor ne pensait pas que ce fût l’heure du repas, amené régulièrement toutes les huit heures. Et il sursauta, voyant le joli visage aux yeux clairs de l’aspirant Vermel.
— Lydia…
— Chut ! Habillez-vous vite, chevalier. Mais pour l’amour du Maître du Cosmos, silence !
L’homme aux yeux verts avait trop l’habitude des situations aventureuses pour demander des explications. Il s’équipa promptement et suivit Lydia Vermel qui lui faisait signe.
Ils marchèrent un bon moment à travers un couloir. Les lumières émanant des tubes de néon magnétisé avaient été mises en veilleuse ce qui indiquait l’heure du repos, une équipe de quart restant seulement en surveillance (d’autant que la présence des obsédants météores ne permettait pas le relâchement).
Lydia, à un certain moment, l’attira près de lui et souffla :
— Je crois vous avoir compris… Vous voulez joindre ces gens-là ?
— On ne peut rien vous cacher, ravissante !
Elle rit un peu pour masquer le léger rose qui montait à ses joues :
— Allons… Je suppose que, fidèle à l’éthique qui est vôtre, à l’idéal cosmique que vous poursuivez, vous cherchez à éviter un conflit avec cette force qui a déjà bombardé la Terre ?
Il la regarda avec une certaine admiration qui n’était pas feinte :
— Je ne plaisante pas, aspirant… ou plutôt charmante Lydia. Vous avez mis le doigt dessus !
— Je veux vous aider ! Dalvina est un vieil abruti. Il a des œillères comme tous les militaires de carrière, fussent-ils ceux de l’espace. Vous, vous êtes un vrai soldat, ce qui est différent…
— Vous aussi, si je comprends bien !
— Vous comprenez !… Alors j’essaye de vous faire embarquer sur un cosmocanot… D’accord ?
Il avait envie de l’embrasser mais se contenta de lui prendre la main.
— Vous feriez cela ?
— Je le fais !
Elle le conduisit au département où s’alignaient ces astronefs en miniature capables d’emmener quatre humains dans l’espace, avec une parfaite autonomie de manœuvre. On pouvait même effectuer des trajets immenses, voire utiliser la plongée sub-spatiale.
— La garde ?
— Neutralisée !
Il était stupéfait. Elle expliqua qu’elle avait éloigné le sous-off de surveillance, avec un ordre fantaisiste.
— Mais, Lydia… quand mon évasion sera signalée, et tout cela découvert, vous risquez…
— Je risque puisque je pars avec vous !
Il la regarda. Elle soutint l’éclat des yeux verts, ces yeux célèbres à travers la Galaxie. Des yeux de voyant, des yeux à l’occasion d'hypnotiseur. Mais elle y lut une expression très douce. Et il ne dit rien de plus.
Il admira la dextérité avec laquelle la jeune femme exécuta les manœuvres, à vrai dire assez délicates, qui devaient présider au lancement du cosmocanot.
Elle manipulait commandes, boutons, tabulateurs avec une aisance attestant une grande connaissance et une grande habileté technique. Le petit appareil découvert, ils se glissèrent tous les deux à l’intérieur et, de la façon la plus simple et la plus naturelle du monde, elle prit place sur le siège du pilote.
Comme elle tournait la tête vers lui, ils se sourirent. Puis elle cessa ce jeu et s’affaira à la mise en route.
Coqdor, malgré tout, s’interrogeait.
L’attitude de la jeune femme était-elle aussi spontanée qu’elle le paraissait ? Dans ce cas il commençait à soupçonner qu’elle nourrissait à son égard des sentiments jusque-là secrets mais qui, s’ils avaient été connus d’Evdokia, auraient peut-être été susceptibles d’éveiller sa jalousie.
Après tout, pensait-il, je ne risque rien. Elle est délicieuse, cette jeune « aspirant ». Et elle va me mener, du moins je l’espère, là où je veux, où je dois aller et ce en dépit de l’attitude butée du sieur Dalvina… Laissons-nous emporter, on verra bien !
Vibrations… vrombissements… légers grincements. Le cosmocanot frémit dans son alvéole, se met en mouvement, glisse.
Il est éjecté hors de la masse de l’I.S. et se retrouve en plein espace, filant comme un javelot.
Il ne faut pas longtemps pour que l’évasion soit découverte. L’alarme est donnée et Dalvina, aussitôt prévenu, effaré, donne des ordres, met une fois de plus son appareil sur le pied de guerre, fait ouvrir le feu.
Le malheureux sous-off circonvenu par Vermel, avouant sa faute, ou tout au moins sa confiance aberrante, s’entend signifier que sa carrière est finie et qu’il pourra se recycler dans la plonge ou le balayage s’il veut encore servir dans les forces spatiales.
Coqdor est auprès de Lydia Vermel, une Lydia crispée aux commandes.
Parce que la navigation commence mal. Des jets de feu entourent le cosmocanot. Pas d’illusions à se faire ! Dalvina est fou de rage et voyant ses instructions méprisées, son prisonnier envolé, un de ses officiers le trahissant, il emploie les grands moyens pour les châtier.
Il ne s’agit d’ailleurs que d’un coup de semonce car le tir cesse promptement et dans le micro du poste du bord, la voix du commodore explose, grinçante, rendue encore plus désagréable par les interférences inévitables des communications spatiales :
— Chevalier Coqdor !… Aspirant Vermel… M’entendez-vous ?
Les deux fugitifs échangent un regard. Coqdor met un doigt sur ses lèvres et Lydia acquiesce d’un signe de tête. Ils se taisent.
Une fois encore, deux fois, trois, Dalvina les appelle. On sent l’exaspération monter dans le ton de sa voix. Finalement, plus rageur que jamais, il les invective, les menace. Promet dans un délai des plus brefs que le tir va reprendre et que cette fois on ne se contentera pas de tirer exprès à côté de la cible, ainsi qu’on l’a fait précédemment. Ce qui est vrai ou ne l’est pas.
Et comme le cosmocanot file toujours et qu’il s’éloigne de plus en plus de l’île spatiale, comme les deux évadés se refusent toujours à répondre, à engager le duplex, Dalvina hurle de nouveaux ordres.
Le tir reprend.
Lydia mène le cosmocanot avec adresse mais elle a fort à faire pour éviter les jets de feu qui strient l’espace alentour. La portée des armes spatiales est en effet prodigieuse et s’étend parfois à plusieurs secondes-lumière.
C’est alors que les météores, les fameux météores « habités » et vraisemblablement « pilotés » refont leur apparition.
On ne les voyait plus. Ils sont là. Spontanément. Si bien qu’il est permis de supposer qu’ils utilisent le subespace, ce qui est surprenant pour ces petits engins. Car Coqdor se refuse à croire qu’il puisse en réalité s’agir de toute autre chose.
Dalvina doit s’arracher ses derniers cheveux. La formation des bolides mystérieux recommence à le narguer. Eux aussi échappent avec vélocité aux coups de feu émanant de l’I.S. 17. Eux aussi caracolent gracieusement à travers le grand vide.
Ahuri, Dalvina, et sans doute avec lui toux ceux qui occupent l’I.S. peuvent voir qu’une ligne se forme, une ligne interminable constituée au moins par trente ou quarante aérolithes.
Coqdor, de sa place, voit cela aussi et il serait ridicule de supposer autre chose que l’effet d’une évidente volonté. Une volonté parfaitement lucide.
L’I.S. tire toujours mais si le cosmocanot s’éloigne, l’escadre des météores, elle aussi, quitte les abords de l’appareil du commodore.
Quatre de ces météores se détachent de l’ensemble. Ils viennent vers le cosmocanot. Lydia est plus crispée que jamais et Bruno devine le désarroi dans l’esprit de la jeune femme.
Il se penche un peu vers elle, vers son pilote, et lui murmure :
— Ne vous inquiétez pas, Lydia… Tout cela est voulu.
Elle le regarde. Il constate qu’elle est un peu pâle mais retrouve la force de lui sourire encore :
— J’ai pris mes responsabilités, chevalier… Enfin… Bruno… Et je vous ai dit…
Un coup de volant. Le cosmocanot fait une embardée pour échapper à un jet couleur d’émeraude – un tir de laser – qui se perd dans l’infini.
Maintenant, ils sont encadrés par les quatre météores, en formation parfaitement sage, parfaitement régulière.
— Que faisons-nous, Bruno ?
— Laissez-vous guider, chère Lydia. Eux, ils savent où ils vont, et… et où nous allons !
Ainsi escortés, le cosmocanot s’éloigne, s’éloigne encore, se perd et disparaît aux regards humains et mécaniques de l’I.S. 17.
Bientôt le sidéroradar ne les reflète plus. Plus de cosmocanot. Plus de météores diaboliques non plus d’ailleurs.
À bord de l’I.S. le commodore fait éclater sa fureur. Il traite tous ses surbordonnés d’incapables, promet des sanctions, jure, tempête, tape du pied. Le climat général n’est pas au beau fixe !
Lydia, quelque part dans l’espace, a le vertige. Brusquement, elle s’interroge. Comment a-t-elle pu… ?
Mais baste ! Coqdor le lui a dit : ils savent où ils vont ! Et où nous allons !…
Le singulier cortège, le cosmocanot encadré des quatre météores, et tout le train des autres bolides, tout cela fonce dans l’immensité.
Mais le chevalier croit deviner, croit savoir, quel est son but ! Ou peut-être le sait-il vraiment.
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DEUXIÈME PARTIE
LES MAGICIENS DU ZODIAQUE
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