Le mécaniquosmo
Chapitre XV
Le froid régnait. Klaëtrâ poursuivait sa route vers Hidalgo. On commençait sérieusement à estimer que ce planétoïde qui exécute dans l’espace une randonnée fantaisiste pourrait être la base numéro un du futur empire.
Certes, les Solariens l’avaient déjà colonisé. Mais on pensait atterrir en une zone soigneusement choisie dans les déserts de cet astre, lequel ne comportait encore que deux mini-cités en tout et pour tout.
En attendant, il fallait remédier aux résultats catastrophiques consécutifs tout d’abord à la plongée subspatiale qui avait fini par se terminer si tragiquement, et ensuite à la fuite du carburant radiant.
La réserve de ce formidable potentiel était pratiquement épuisée. On avait d’ailleurs laissé volontairement se décharger cinq sur les six containers que comportait le bloc 600. Tous fortement avariés, ils ne représentaient plus les conditions de sécurité nécessaires. Un seul restait, qu’on surveillait avec soin.
On réparait. On réparait le bloc 600. Et aussi les miroirs paraboliques dont un bon tiers avaient souffert des avanies subies par Klaëtrâ.
Jusqu’à nouvel ordre, la captation solaire ne palliait pas encore suffisamment le terrible climat. Et l’atmosphère de Klaëtrâ demeurait effroyablement glacée. La chaleur habituelle, si douce, si clémente, ne se reconstituerait que petit à petit. Aussi ceux qui s’évertuaient à remettre les installations en état le faisaient-ils dans d’assez pénibles conditions.
Les uns au sol, les autres volnageants, emmitouflés au maximum, on les voyait, sous la neige, le vent, le givre, lutter dans les ruines du bloc 600 ou autour de la chaîne des grands miroirs.
Les violentes oppositions froid-chaleur qui avaient désolé Klaëtrâ avaient eu également des effets catastrophiques sur la plupart des robots. Ces androïdes, si merveilleuses mécaniques fussent-ils, n’avaient pas résisté à ces changements brusques de température. Leurs rouages soumis à pareilles fluctuations thermiques s’étaient bloqués, les circuits ne fonctionnaient plus guère. Aussi, à part quelques-uns, on ne comptait pas sur eux et un atelier spécial avait été monté rapidement pour réparer ces auxiliaires lesquels commençaient à manquer sérieusement au bon service de la planète vagabonde.
Le club des médiums se réunissait fréquemment. Le miroir magique amenait visuellement des images nées des clichés engendrés par le cortex de certains des membres de la chorale. C’était en quelque sorte l’application de l’audio-visuel à l’expression de la médiumnité grâce à une technique des plus subtiles.
Ce qui, affirmait Coqdor, prouvait qu’il n’y a rien de surnaturel dans l’univers, que tout est fonction de la Suprême Nature, et que ce qui demeure réputé comme occulte ne relève que de l’ignorance des humains.
Ce genre de propos, il le tenait encore plus volontiers dans l’intimité d’Elmoaâ. Intimité qui lui devenait de plus en plus agréable. Non seulement les deux amants avaient réussi une synthèse charnelle assez rare, mais encore leurs conversations tournaient plus que jamais autour des mystères du Mécaniquosmos et surtout de ses applications éventuelles.
Elmoaâ, femme, mais femme supérieurement intelligente et parfaitement consciente de sa supériorité était, il l’avait promptement deviné, dévorée d’ambition.
Elle lui donnait parfois le vertige, tant ses désirs paraissaient démesurés, démentiels. Pourtant, elle gardait dans ses raisonnements une logique à laquelle il devait rendre hommage.
Et, tentant honnêtement de voir clair en lui-même, il devait s’avouer que, si lui, Coqdor, avait réussi à subjuguer psychiquement l’ensemble des voyants qui faisaient la loi à Klaëtrâ, s’il manipulait à peu près à son gré cette chorale si curieuse, Elmoaâ, de son côté, après avoir complaisamment reçu ses suggestions et les avoir épousées, avait subtilement repris l’avantage. C’était elle qui le conduisait, elle qui, l’enveloppant lascivement dans des voluptés toujours renouvelées, parvenait adroitement à prendre sur le Terrien aux yeux verts un empire qui pouvait devenir redoutable.
Et pourtant, Bruno Coqdor abondait toujours dans le sens de la belle, de la trop belle Centaurienne.
Ils discutaient à l’envi et il revenait sans cesse à ses préoccupations où la métaphysique rejoignait le réalisme en une symbiose qu’il estimait indispensable à la compréhension du monde.
— Vois-tu, disait-il, c’est là tout le Mécaniquosmos… Il faut rejeter les rêveries, les songes creux. L’énergie est encore matière, on le sait et nul esprit rationnel ne le nie plus. Regarde, un exemple très simple et que tu connais bien : la volnatation… Tu es devenue experte en ce sport, car il s’agit bien de sport et non de magie… Tu me l’as expliqué mieux que personne : volnager consiste avant tout à s’affranchir de la loi pesantorielle.
Comment ? Par un effort de pensée, une concentration qui, psychosomatiquement, sans l’annihiler totalement, compense la gravitation. Alors, par des mouvements appropriés, le sujet réussit à prendre son vol selon la technique commune à tous les oiseaux connus dans les galaxies.
— Crois-tu, Bruno, que la pensée est aussi matière ?
Il fronçait le sourcil :
— Là, nous touchons encore à une énigme. Mais je pense que l’homme est fait pour déchiffrer le cosmos. Il lui faut pour cela des milliards d’années, la grande communion de tous les esprits et… des réincarnations innombrables. Je ne puis encore te répondre formellement. Toutefois, je vais de nouveau procéder par le système comparatif. Dans ce sub-espace, si mal connu, que nous appelons toi et moi l’extra-monde, qu’y a-t-il… ?
— On voudrait dire : rien. Mais rien… le néant ? Ce ne peut être qu’un mot !
— Tu as raison, je crois. Disons que ce « rien » (faute d’autre terme) est ce vide constaté entre les particules de l’atome. Il y a des distances vertigineuses d’un électron à l’autre… Dans la volnatation que je prends comme exemple, l’action du psychisme agit, à travers ce vide, sur l’élément positif et l’oblige à lui obéir… Alors le corps humain tout entier en reçoit les effets et son métabolisme est modifié, ce qui permet l’envol…
Elmoaâ le regardait, songeuse. Mais il savait qu’elle suivait fort bien son raisonnement et, de son côté, cherchait à comprendre. En fait ils étaient d’accord. S’ils parvenaient à saisir le véritable sens du Mécaniquosmos, ils auraient le plus fantastique des moyens à leur disposition et pourraient alors imposer leur loi à la Galaxie tout entière, par le truchement de cet empire dont rêvaient les médiums de Klaëtrâ, sous leur zodiaque fissuré.
— Le hasard, un hasard providentiel, peut encore nous aider, reprenait le Terrien. C’est ainsi qu’ont été découvertes ces ondes inconnues qui permettent, on le suppose sans en être sûr, une dispersion atomique pendant un temps (si j’ose dire) de moins d’un milliardième de nanoseconde. Tout corps ainsi traité est soumis à la dispersion atomique qui, par un phénomène tout aussi inexpliqué, sinon inexplicable, permet à un objet, un humain, un astronef, de disparaître d’un point du cosmos pour se reconstituer spontanément en un autre. Ce qui donne la plongée sub-spatiale et permet à Klaëtrâ ses déplacements interstellaires. Ces ondes, se développant comme toutes leurs congénères en expansion sphérique, touchant tous les éléments atomiques précipitent l’ensemble fugacement (le mot est faible) dans ce vide inter-électrons. Expansion et contraction immédiates. Reconstitution. Émersion en une zone choisie… sauf erreur…
— … ou immobilisation dans l’extra-monde, ce qui est arrivé !
— Il y a des accidents partout, chère Elmoaâ !
— Continue, veux-tu ?
— Que te dire encore ? Je spécule sur l’intellect !
— Cette spéculation est indispensable à la science, qui ne saurait nier ce qu’elle cherche sous prétexte qu’elle ne l’a pas encore trouvé !
Coqdor parla des éons, ces éléments poétiques célébrés par les divers mouvements spiritualistes des Terriens et qui, bien avant la connaissance atomique, pouvaient correspondre justement à ces particules infinitésimales qui servent de base à l’univers.
Ces insaisissables sur lesquelles le Terrien et la Centaurienne espéraient bien pouvoir agir, utilisant ainsi le Mécaniquosmos pour leurs folles élucubrations, leurs fantastiques desseins.
Et ce fut la rencontre.
Au départ, on put estimer à Klaëtrâ que ce qui se passait n’offrait rien d’original. Quand on navigue dans l’espace, l’apparition des météores, de dimensions variant à l’infini, est chose courante et ce n’était pas la première fois que ceux de Klaëtrâ avaient croisé des aérolithes, voire de véritables trains de ces objets célestes qui sont lancés à travers l’univers dans des trajectoires qui atteignent sans doute parfois des durées fantastiques.
Sur les appareils de sidéroradar, qui avaient souffert comme presque toutes les installations de la planète vagabonde mais qu’on s’était empressé de réparer au mieux, les observateurs détectèrent une masse assez imposante qui paraissait prendre une direction analogue à celle de Klaëtrâ.
Rien encore de singulier en la circonstance. On supposait toutefois que ce rocher errant devait comporter un diamètre d’une bonne centaine de mètres. Ce qui, en cas d’impact, pouvait présenter de sérieux dangers pour un astronef, voire un planétoïde.
Les astronavigateurs, pendant un moment, négligèrent d’en avertir les autorités, soit Uzir, Elmoaâ, Coqdor et le cercle des médiums. Cependant, après un tour-cadran, ils s’étonnèrent de la persistance de l’objet en question sur leurs écrans. Non seulement cela se déplaçait de plus en plus près d’eux, mais encore semblait modifier sa direction de telle sorte qu’à un certain moment, le croisement avec Klaëtrâ devenait possible.
Croisement ? Pas seulement cela peut-être. Le choc était également du domaine des possibilités.
Uzir et ses comparses furent invités à venir se pencher sur les panoramiques. Parce que, après la détection au radar, on commençait à distinguer à l’œil nu les contours de cette roche insolite.
Une certaine inquiétude passa sur la planète vagabonde. Coqdor, toujours calme mais soucieux d’en savoir plus, suggéra un sondage ondionique afin de déterminer la nature du météore, car il semblait bien que ce fût effectivement un corps naturel et non un élément sorti de la main de l’homme.
La manœuvre exécutée, on demeura perplexe. L’objet errant présentait une dose de radioactivité très élevée. Du moins on croyait pouvoir l’affirmer encore que, parmi les techniciens, plusieurs aient protesté en disant que ce qui avait été noté ne correspondait pas très bien aux tests habituels.
De toute façon, qu’il s’agisse ou non d’un bloc inerte, d’une simple masse minérale, son volume qui ne permettait maintenant plus de doute en faisait – si jamais l’objet s’abattait contre Klaëtrâ – un péril des plus redoutables.
On décida sans retard de modifier la route de Klaëtrâ. Et justement le club des médiums devait se réunir pour prendre diverses décisions. Laissant donc les spécialistes agir pour éviter à la planète vagabonde de se trouver sur le trajet du météore, les voyants du zodiaque allèrent prendre place sur leurs sièges respectifs. Et une nouvelle séance commença, ponctuée par les affirmations unifiées de la chorale.
Comme toujours, Coqdor et Elmoaâ pouvaient avoir la satisfaction de voir le club tout entier accepter leurs suggestions. Uzir, s’il était jaloux de ses prérogatives, n’en laissait jamais rien filtrer, rien soupçonner. Mais Coqdor ne se faisait guère d’illusions. Le Licornien était bien trop malin pour se heurter à ce duo compact que formaient désormais le Terrien et la Centaurienne. Leur liaison n’était évidemment plus un secret pour personne (y compris pour Lydia Vermel) mais ce qui les rendait quasiment invulnérables, c’était cet accord psychique, cette véritable « voyance à deux » qu’ils pratiquaient en harmonie parfaite et qui se mettait adroitement au diapason de l’ensemble.
D’ailleurs, Thra, Dikiti-Ki, Fernande, Maria del Carmen, Sambo, Pookim, et Flu’, et Wiî, et tous les autres se rangeaient aisément aux propositions du couple vedette. Propositions qui relevaient inéluctablement à la fois de la connaissance totale des phénomènes spatiaux et de la plus simple des logiques.
Et Uzir, même s’il réussissait à masquer sa pensée secrète, devait estimer que l’union de ces deux êtres d’exception était un des plus sûrs moyens de réussite pour la construction de l’Empire des petites planètes.
Cependant, cette fois, une sonnerie désagréable se fit entendre, perturbant le bel ensemble des médiums qui débitaient en discipline absolue les idées nées dans les cerveaux entraînés de Bruno Coqdor et de sa nouvelle égérie.
Pour que des subalternes puissent ainsi se permettre d’interrompre une réunion des magiciens du zodiaque, il fallait évidemment un fait d’importance. Sans cloute quelque chose d’inquiétant.
Ce ne fut pas absolument une surprise car, depuis quelques instants, c’était Mme Fernande qui était entrée en transe. La voyante terrienne avait paru souffrir et s’était mise à parler seule, ce qui indiquait une tension particulière. Elmoaâ l’avait promptement branchée sur le miroir et on pouvait y découvrir un magma assez embrouillé mais où on distinguait vaguement la silhouette familière de Klaëtrâ, une sorte de globe fulgurant, et aussi quelque chose évoquant l’esquisse d’une cité ravagée.
Interrompue dans ses visions, Mme Fernande piqua une crise de nerfs. On s’empressa autour d’elle. Coqdor eût songé à la remettre en place d’une bonne paire de claques mais on l’appelait, avec Uzir, Elmoaâ et quelques autres seigneurs de moindre envergure.
Au poste d’observation, ils furent édifiés.
Le météore mystérieux fonçait sur Klaëtrâ.
Rien n’y faisait. Ni l’accélération de la vitesse ni les modifications de la trajectoire. Les pilotes, depuis un bon moment, s’étaient évertués à « dérouter » ce bolide. Mais, comme s’il était guidé par une main avisée il ne s’égarait pas, ne restait pas en arrière. La distance le séparant de Klaëtrâ avait paru demeurer constante pendant quelque temps. Mais elle diminuait rapidement.
D’autre part, les sondeurs continuaient à s’affoler. La radioactivité constatée à partir du météore – si c’était bien de la radioactivité – déphasait les appareils et les techniciens y perdaient leur spalax, cette langue conventionnelle parlée par tous les cosmonautes de tous les univers.
Il fallait se rendre à l’évidence. Un météore énorme, de surcroît irradiant on ne savait trop de quoi, fonçait sur la planète vagabonde.
Le détruire ? C’était peut-être la solution.
De toute façon, le danger devenait imminent. Plus question de réunir à nouveau les médiums. Il fallait aviser.
Le commandant-pilote Weykâr, un Licornien de valeur, proposa carrément d’ouvrir le feu.
— Nos lasers feront exploser ce caillou… et nous serons tranquilles ! fit-il avec la sérénité souvent inconsciente du militaire qui ne s’embarrasse pas de considérations.
Cet avis péremptoire présentait des risques. Le météore, en explosant, pouvait lancer des débris, laisser des séquelles. Et puis, ainsi que le dit l’homme aux yeux verts qu’on écoutait toujours, ne fallait-il pas savoir exactement à quoi on pouvait avoir affaire ?
Elmoaâ, depuis un instant, ne disait plus rien.
Laissant les autres discuter, elle s’était immobilisée devant l’écran qui reflétait le bolide, à présent très visible et dont la couleur demeurait indéfinissable dans une aura d’un monde inconnu.
Coqdor la vit frémir et devina qu’elle détectait, de ses facultés médiumniques, de ce radar humain qui permet des révélations souvent surprenantes, et que la Centaurienne avait découvert un fait important.
— Elmoaâ…, fit-il doucement, pour ne pas la brusquer en l’arrachant brutalement à ses transes.
Elle ouvrit ses beaux yeux, les regarda un instant sans paraître les voir. Et, tout à coup, elle parla, d’une voix entrecoupée, haletante :
— De l’antimatière… c’est un bloc d’antimatière !…
Ils demeurèrent foudroyés. Nul commentaire n’était indispensable.
Un météore énorme composé de cet élément parfaitement inanalysable qu’est l’antimatière ! Si l’impact avec Klaëtrâ se produisait, le résultat n’était pas discutable : tout exploserait ! Tout et tous seraient détruits !
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