Le mécaniquosmo
Chapitre VII
Très vite, passant le seuil, Coqdor pouvait se demander ce qu’il allait découvrir et surtout, à QUI il aurait affaire.
Il pouvait imaginer un personnage jusque-là inconnu. De toute façon, le maître de Klaëtrâ pouvait être un individu entre deux âges, un type assez classique, grand, majestueux (ou faussement tel) condescendant et offrant plus ou moins d’allure avec un front haut, des cheveux blancs, etc.
Ou encore un de ces aventuriers solides, méprisants, dénués de toute faiblesse, l’un comme l’autre d’ailleurs rêvant de conquêtes cosmiques, de jouer les démiurges, les dominateurs du monde. De tels personnages, Coqdor en avait déjà rencontrés. Ces postulants dictateurs à l’échelon universel avaient bien entendu assez mal fini en général.
Or, pénétrant dans ce qu’il pouvait supposer être le bureau (ou l’antre ou la salle du trône) de ce chef qui l’attendait, il fut surpris de recevoir un flux ondionique.
Sa très grande subtilité, sa sensibilité médiumnique, l’avertissaient. Ce qu’il ressentait n’était nullement hostile et au contraire fort amène. On l’attendait, on lui réservait un accueil des plus favorables.
Les délicieuses hôtesses qui lui faisaient escorte s’écartèrent légèrement. Il cligna des yeux. Il pénétrait dans une salle immense et, tout de suite, levant légèrement son regard, il constata que ce vaste local de forme circulaire se trouvait placé sous la grande coupole que Lydia Vermel et lui-même avaient aperçue en vol.
Un zodiaque, que cette couronne de signes ? Peut-être. Mais d’un genre inconnu de lui car, au premier abord, il croyait distinguer bien plus de douze symboles.
Il ne s’attarda pas à pareille contemplation. Il entrait dans un domaine bien curieux. Tout était baigné dans une clarté d’un joli bleu-vert qui irradiait partout, jaillissant de nulle part. Il lui sembla que la luminosité était partie intégrante de ce lieu.
Et il voyait, devant lui, occupant le centre de l’immense salle et se situant juste au-dessous du zodiaque (?) une sorte de bulle géante, parfaitement translucide.
Une bulle habitée car il apercevait à l’intérieur, baignés de cette tendre lumière où se mariaient la douceur de l’azur et l’envoûtement de l’esmeraldin, une série de personnages tout de blanc vêtus. Du moins il croyait discerner qu’ils portaient des tuniques blanches, immaculées, lesquelles bien entendu accrochaient le ruissellement de la mystérieuse et séduisante clarté.
Pour la troisième fois, l’inconnu lui parla :
— Veuillez prendre place près de moi, chevalier Coqdor !
Cette fois, il analysa mieux ce vocal étrange. Jusque-là, il avait simplement supposé qu’il l’identifiait fort mal en raison de quelque déformation afférant au micro. Là, il continuait à ne plus savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Mais une autre impression bizarre s’emparait de lui à cette audition.
Il hésitait à avancer, ne voyant pas d’ouverture dans la bulle géante.
Deux hôtesses, plus aimables que jamais, le prirent doucement, chacune par une main, pour le diriger vers la paroi, laquelle sembla s’effacer à son approche. Il se trouva devant un petit escalier, taillé dans un matériau très blanc et lui aussi baigné des lueurs bleu-vert. Alors il comprit qu’il fallait escalader ces quelques marches.
— Bienvenue, chevalier de la Terre !
Une voix. Une voix unique. Une voix sortant de… combien de poitrines ? Il ne pouvait le dire encore.
Il les voyait autour de lui, assis, formant un cercle à peu près parfait, sauf en un point où à la place d’un siège il y avait un élément qu’il ne put examiner immédiatement.
Il regarda autour de lui. Des hommes… des femmes. Tous revêtus de l’ample tunique blanche tenue à la taille par une sorte de cordelière très ample.
On ne le regardait pas. Ces gens avaient tous les yeux ouverts, mais ouverts vers quoi ? Ils semblaient, les uns et les autres, perdus dans quelque rêve, ou contempler un monde invisible. Coqdor se rendit compte qu’ils parlaient tous à la fois, avec un synchronisme qui touchait à la perfection. Et il crut deviner qu’ils pensaient également avec le même ensemble.
— Prenez place, je vous prie !
Un siège, effectivement, demeurait vacant. Coqdor n’hésita plus et s’y dirigea, y prit place.
— Je suis heureux de vous accueillir !
« JE » était très net, bien que prononcé par… il estima rapidement à trente, à peu près représentant par moitié les deux sexes, les étonnants personnages en blanc sous la lumière de saphir et d’émeraude.
Il y eut un temps. Puis Coqdor, les voyant toujours aussi extatiques mais jugeant qu’il fallait intervenir à son tour, prononça :
— Je vous remercie de me recevoir parmi vous !
— « JE » suis heureux, chevalier Coqdor, de vous voir devant « MOI ».
Coqdor comprit qu’il fallait jouer le jeu. Ce collectif prétendait à l’individualité. Il y avait là une symbiose qu’il se réservait d’analyser un peu plus tard.
— Puis-je savoir où je me trouve ?
— Sur Klaëtrâ, planétoïde naturel originaire du monde de la Licorne, aménagé par MES techniciens, et destiné à ME permettre d’établir MON empire dans le système solaire qui est le vôtre !
(Bon, pensa Bruno Coqdor, voilà le mégalomane conquérant des mondes qui se révèle. Curieux seulement qu’il soit… plusieurs !)
Il eût bien posé quelques questions mais jugea que c’eût été imprudent. Il trouva un biais :
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Que vous collaboriez avec MOI !
— Fort bien. Mais vous admettrez que je désire savoir à quoi cela va m’engager ?
— Parfaitement, chevalier. Aussi vais-JE vous l’exposer !
Coqdor était ébahi mais tentait de n’en laisser rien transpirer. Ainsi, ces quelque trente personnes parlaient en même temps, d’une seule voix, avec une précision totale qui ne permettait pas la moindre bavure. Il y avait là une réussite dans le phénomène choral qui dépassait tout ce qu’il aurait pu imaginer. Et surtout il était maintenant convaincu que sa première impression était la bonne : il s’agissait d’une mentalité collective.
Il pensa rapidement aux insectes communautaires : fourmis, abeilles, termites, à leurs homologues d’autres planètes.
La voix s’éleva de nouveau. Tous ses officiants parlaient certainement très doucement, mais avec netteté. Si bien que ce n’était pas assourdissant mais demeurait très normal, sans ébranler aucunement le tympan :
— Ne pensez pas aux fourmis et autres, chevalier. JE suis l’humain. Mais l’humain en symbiose totale avec l’univers…
Alors le mot jaillit des lèvres de Coqdor, spontanément, brusquement :
— Le Mécaniquosmos, j’imagine ?
Il sentit une immense satisfaction dans cette phrase prononcée avec cet ensemble toujours parfait de ce qu’il commençait à considérer à l’instar d’une chorale :
— Combien je me réjouis de votre arrivée, chevalier ! Vous êtes bien celui qui me manquait pour réaliser mes grandioses desseins !
Coqdor ne broncha pas, se contentant d’enregistrer. Il souriait poliment, se demandant d’ailleurs si cela correspondait à quelque chose puisque ses étranges interlocuteurs (formant finalement une seule et même entité) restaient les yeux dans le vague, sans jamais le regarder fixement.
Il y eut un temps comme si l’ensemble réfléchissait. Coqdor ne pouvait s’interdire de trouver cette situation voisine de l’absurde. Qu’on parle avec ensemble, c’était un fait avéré. Qu’on puisse réfléchir avec une même cohésion…
— Chevalier, puis-je vous proposer une expérience ? Il serait bon maintenant que vous compreniez parfaitement le fonctionnement du Mécaniquosmos, que vous en appréciiez la valeur…
— Je suis prêt, dit simplement l’homme aux yeux verts, toujours enclin à un certain pragmatisme et qui ne refusait jamais l’aventure.
Il s’habituait difficilement à cette voix unique, à ce composé de trente organes émanant des deux sexes. Il regardait autour de lui, conscient à présent qu’on ne l’observait pas, du moins visuellement. Mais il savait déjà qu’on était susceptible de deviner sa pensée. Un formidable système télépathique irradiait à partir de ces trente cerveaux. Il en avait eu la preuve d’une façon évidente quand ce qu’il appelait la chorale lui avait conseillé de ne pas la regarder comme un monde d’insectes communautaires. Depuis, il se tenait sur ses gardes, selon une méthode à lui mise au point depuis longtemps : celle de la barrière mentale. Il s’efforçait à la fois de ne pas laisser vagabonder son esprit, toujours vif et imaginatif, tout en bloquant dans la mesure du possible toute pénétration mentale, ce qu’il avait négligé au départ.
La chorale parlait, maintenant, avec lenteur, précision, netteté :
— Je vais vous emmener avec moi, chevalier, puisque, je commence à le comprendre, vous allez devenir mon plus précieux ami et collaborateur. Le Mécaniquosmos… Fruit sacré de la concordance subtile qui existe entre l’homme, clé de voûte de la création, et le cosmos lui-même. Pour saisir, analyser, réaliser, et ensuite utiliser efficacement le grand mécanisme qui régit les mondes, ne faut-il pas tout d’abord un peu de psychologie ? L’être humain est biologiquement, physiologiquement, une fantastique machine… Le Cosmos également ! Qui possède l’un possède l’autre !
Coqdor eut toutes les peines du monde à s’interdire de penser qu’il y avait là bien des sophismes. Mais qu’eût exprimé la chorale en s’entendant en pensée taxer de promulguer des lieux communs, alors que, selon ses propres dires, il s’agissait de bâtir un empire ?
En d’autres temps, en d’autres lieux, entendant de tels discours tirant sur le creux, Coqdor eût pu admettre qu’il avait affaire à de simples vaniteux frisant le démentiel. Seulement il ne pouvait nier la formidable installation de Klaëtrâ. Cela correspondait à une réalité et il n’oubliait pas non plus la pluie de pierres, les météores alvéolisés, et ces étranges voyageurs de l’espace dont il avait fini par interroger, pour l’un d’entre eux, le cerveau en survie.
— Nous allons partir, chevalier. Vous et moi, En symbiose parfaite. Laissez-vous aller, je vous demande la docilité, c’est-à-dire la confiance la plus parfaite.
— Vous l’avez ! dit le chevalier de la Terre.
En fait, il s’abandonnait.
Il se livrait totalement. Il devinait qu’il allait se sentir pénétrer psychiquement par la force prodigieuse qui émanait des quelque trente présents. Trente médiums sans doute. Télépathes, sorciers, mages, initiés, hypnotiseurs, voyants et quoi donc encore ? Mais il avait déjà la certitude qu’il avait autour de lui une élite glanée parmi les meilleurs sujets surdoués de divers mondes. Lutter ? Il pouvait se réserver d’y parvenir à un certain moment mais, présentement, mieux valait se laisser emporter sur les ailes mentales de cet étrange aréopage.
Il se sentit « bien » quand il fut en quelque sorte pris en charge mentalement. Il n’avait plus besoin de réfléchir, il parvenait à une sorte d’euphorie qui évoquait la quiétude fœtale. Rien n’est plus séduisant pour l’homme que cet abandon de toute initiative, de toute responsabilité, cette échappée du libre arbitre qui le dispense du plus minime effort. Cette solution de facilité qui a perdu plus d’une âme se présentait à lui et s’il l’acceptait, c’était avec cette réticence secrète qu’elle ne présenterait rien de définitif. Ce qu’il voulait, c’était savoir, c’était comprendre. On lui en offrait l’occasion et il était bien décidé à jouer le jeu jusqu’au bout. Et précisément, pour l’instant, jouer le jeu consistait précisément en ne rien faire, en se laisser glisser doucement sur les ondes psychiques qui l’enveloppaient, l’enlaçaient, se glissaient autour de lui et en lui, annihilant toute résistance en son cerveau, avec d’autant plus d’aisance qu’il ne tentait pas la moindre objection.
Béat, euphorique, détendu, Bruno Coqdor, homme charnel, s’établissait confortablement dans son fauteuil, se laissant aller à une attitude molle et facile qui lui seyait fort peu. Mais parallèlement Bruno Coqdor, esprit développé, capable d’envolées et de sondages extra-biologiques, était guidé, pris en charge, emporté par un carrousel de pensées catalysées en une seule et forte synthèse dont les possibilités paraissaient pratiquement illimitées.
Il sentit qu’il se détachait de son corps, qu’il s’envolait littéralement alors que sa personne humaine restait quasiment vautrée sur le siège de la vaste salle, sous le zodiaque mystérieux.
Il montait. Il était léger, léger. Devenu incroyablement subtil, il accompagnait… non pas trente pensées différenciées, mais bien UN seul et unique esprit, son vecteur et, tant ce dernier le possédait maintenant étroitement, il eût pu appeler cela, s’il avait été lucide et raisonneur : son amant absolu.
Klaëtrâ lui apparut. Il venait de dépasser la coupole qu’il avait traversée sans difficulté. Il était au-dessus du planétoïde vagabond, dont il reconnaissait les contours et les fantastiques installations techniques.
Il vit le ciel, l’horizon de son système natal, et le Soleil, son astre tutélaire qui irradiait.
Il revit la Terre, la plus proche, et la Lune dansant sa danse éternelle, il aperçut Mars, la foule des astéroïdes, les géants tels que Jupiter, Saturne, Uranus, avec le cortège étincelant des satellites. Mais le voyage ne s’arrêtait pas là. Il allait plus loin, plus vite, au-delà du mur de la lumière, plus rapide que les tachyons, ces particules de rêve qui doivent correspondre à une réalité encore irrévélée.
Il lui sembla que le grand cercle des planètes représentant son domaine d’origine parmi les milliards d’autres constituant la Voie lactée éclatait autour de lui en un festival inouï où flambaient les constellations.
Il fut au-dessus du système, des cortèges d’étoiles, de la Galaxie.
Des galaxies.
Au niveau du cosmos.
Il vit que le Cosmos correspondait à l’homme.
Et qu’il était cet homme.
Que la mécanique de l’un était analogue à la mécanique de l’autre.
Il comprit la recherche du Mécaniquosmos.
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