Le mécaniquosmo
Chapitre XX
Il avait aidé Lydia à gagner une cabine, la sienne, où ils purent retrouver un semblant d’équilibre. Car tout allait de mal en pis. Klaëtrâ était instable et par instants il y avait des carences dans la gravitation artificielle. Alors c’était, pendant quelques secondes, l’apesanteur qui régnait, avec tous les inconvénients que cela pouvait présenter.
Non seulement les objets se mettaient à voltiger au petit bonheur, non seulement les humains s’échappaient du sol et culbutaient, se débattant maladroitement comme des canards en détresse, mais encore les volnageants n’échappaient pas au désordre général et se trouvaient subitement projetés, soit les uns contre les autres, soit contre les parois et les plafonds, ce qui causait de regrettables accidents.
De plus, la chaleur ne cessait d’augmenter. Ceux de Klaëtrâ, sur ce point, n’avaient plus aucun sens d’une température normale. Après les avaries nombreuses des merveilleuses installations, ils avaient connu la tourmente neigeuse, les effets de la glaciation quasi subite qui en avait résulté. À présent, on cuisait, tout simplement.
Dans ce chaos, Coqdor et Lydia se retrouvaient.
Il aida la jeune fille à s’amarrer sur sa couchette, se cramponnant lui-même à son chevet.
Et il parla.
Plus d’une fois, son discours fut entrecoupé par les violents soubresauts agitant la planète vagabonde. Les murs se fendillaient, les vitres éclataient et on entendait sans cesse des cris de douleur ou de rage, des jurons, des gémissements, sans préjudice du fracas à peu près incessant des écroulements qui se produisaient un peu partout.
— Lydia… vous me croyez coupable… Non ! Non !… Ne protestez pas ! Je le suis… Oui, j’ai pactisé… ou feint de pactiser, avec les Licorniens, et surtout – vous ne l’admettez pas – avec Elmoaâ… Oui j’ai joué le jeu. Leur jeu ! Du moins en apparence, Lydia, car en vérité c’était, non seulement le mien que je jouais, mais aussi celui de ma planète-patrie, de la Terre, et des Terriens mes frères humains…
Lydia ne disait rien. Les yeux clos, maintenant, elle écoutait.
Et dans le bruit universel, dans les craquements de la petite cité de Klaëtrâ qui s’effondrait, dans les hurlements des blessés, des naufragés de la planète vagabonde, elle goûtait ce que disait le chevalier de la Terre, l’homme qu’elle aimait, l’homme qu’elle avait cru félon.
— Pouvais-je faire mieux, contre ces gens-là ? Ils voulaient conquérir, sinon le monde, du moins le système solaire. Ils prétendaient établir l’empire des petites planètes, ce qui eût compromis gravement l’équilibre
de la fédération du Martervénux (4). Ils ne reculaient devant rien et cherchaient à amener à eux les médiums les plus remarquables dans le but d’enrichir encore leur cercle, ce club superbement organisé mais en fait démentiel… Ils s’en prenaient à mon petit Grégory, mon filleul. Ils avaient bombardé la Terre, que sais-je ?… Et n’oubliez pas, chère Lydia, qu’ils disposaient d’une science, d’une technique exceptionnelles… Ne fallait-il pas contrer tout cela ?
Elle se taisait. Il la regardait et il voyait, sur le charmant visage aux yeux fermés, une ombre de sourire, la détente heureuse de la femme qui comprenait enfin.
— Lydia… Je suis entré dans le cercle. J’ai usé de mes facultés psychiques… Je me suis adapté à leur convenance et, insidieusement, en amenant à moi les voyants originaires de la Terre et aussi (il hésita) en faisant d’Elmoaâ une… alliée, une alliée totale, je suis parvenu petit à petit à prendre, sinon le commandement de Klaëtrâ, du moins à devenir un rouage important de ce club directionnel…
Il fit un temps. Des cris montaient et on entendit l’éclatement d’on ne savait trop quoi. Un bâtiment de plus qui explosait.
— Lydia, reprit Coqdor, vous me jugez peut-être mal. Il est vrai que j’ai pu paraître trahir… Croyez, je vous en conjure, que je n’ai agi qu’au nom de mon sens du devoir… Je me suis compromis ? Oui. J’ai même (et là encore il buta sur les mots) j’ai même… consenti à devenir l’amant d’Elmoaâ… Et pourtant sur la Terre, il y a une femme que j’aime et à laquelle je voudrais demeurer fidèle. Mais…
Le visage de Lydia se crispa un peu. Il avait eu besoin de dire tout cela. Il n’insista pas sur ce point délicat et enchaîna :
— Tout cela m’a amené à quelque chose de formidable, Lydia. Je suis parvenu à déchiffrer l’énigme du Mécaniquosmos, cette force que les Licorniens recherchaient inlassablement. Il a fallu, je l’admets, des circonstances fortuites, que vous connaissez. Mais c’est un fait. Grâce à l’action des ondes sans nom, aux météores-alvéoles, au système de rayons qui permettent la visibilité, grâce à notre stagnation dans le sub-espace, j’ai pu comprendre le mécanisme du monde… Et j’ai eu en main cette puissance sans égale…
Sa voix sombra quand il poursuivit, cette fois avec une expression frisant la détresse :
— Il était dangereux de mettre le secret du Mécaniquosmos entre leur pouvoir… Quel usage en auraient-ils fait ? Asservir l’univers, rien de moins… Ce qui supposait au besoin des millions, des milliards de morts… La dévastation à volonté, la destruction d’une planète, d’un astre, d’un système, d’une galaxie… Semer la misère et la mort ! Voilà ce que pourrait faire celui qui posséderait le Mécaniquosmos…
Soudain, il serra les poings, gronda presque :
— J’ai voulu servir… Servir, comme toujours, la cause de la paix universelle… Cela depuis des décennies à travers le Cosmos… et j’ai été amené à détenir cette puissance formidable ! Un élément mortel, Lydia… Le moyen d’agir sur les humanoïdes comme sur les corps célestes… C’est horrible dans sa splendeur… N’est-ce pas vouloir se substituer à la volonté de Dieu Lui-même ?
Il soupira, eut un geste désabusé :
— Ah ! l’éternelle banalité de la nature humaine ! L’orgueil stupide de celui qui veut dominer, diriger, commander à tout et à tous ! Imaginez, ma chère enfant, ce qui serait arrivé si Uzir, Flu’, Elmoaâ et les autres pouvaient encore disposer du Mécaniquosmos !
Elle ouvrit un peu les yeux, lui sourit. Mais il reprit :
— Merci, Lydia, merci de me comprendre. Mais ce n’est pas tout ! Après cela, il y a eu le drame…
Elle remarqua qu’il ruisselait. Une sueur d’angoisse, non relative à la chaleur qui commençait à les étouffer :
— La chose terrifiante, Lydia… Fort de mon pouvoir, j’ai voulu contrer la menace planant sur Klaëtrâ. Je pouvais m’en prendre à l’antimatière et effectivement je l’ai fait… J’ai détruit ce bloc, ce bolide infernal qui prétendait nous détruire. Mais…
L’homme aux yeux verts baissait la tête, accablé :
— Quelle leçon, Lydia ! Quelle leçon d’humilité ! J’ai réussi ! Oh ! j’ai réussi ! Mais une fois encore en usurpant la force du Dieu Tout-Puissant ! Je me suis en quelque sorte substitué à Lui… et j’ai commis un crime, moi, Coqdor ! Moi qu’on appelle le chevalier de la Terre !
Lydia voulait se relever, se précipiter vers lui, le prendre dans ses bras, le bercer, le consoler. Mais les amarres le lui interdisaient.
— Bruno… Bruno, je vous en supplie… Hidalgo A… C’est un accident !
— Un cataclysme, Lydia… Des morts et encore des morts !
— Non ! Non ! Vous n’y êtes pour rien !
— J’ai déclenché la catastrophe en usant du Mécaniquosmos !
— Mais vous avez sauvé Klaëtrâ !
Il releva soudain la tête et, plus que jamais, elle vit briller les célèbres yeux verts :
— Sauver Klaëtrâ ! Était-ce donc nécessaire ? Je ne le crois plus, Lydia. Klaëtrâ doit être détruite !
— Bruno !
— Détruite… avec le secret du Mécaniquosmos… Un pouvoir qui en aucun cas ne doit être mis à la portée des humains…
Ils entendirent encore le grondement d’un effondrement de belle taille mais n’y prêtèrent plus guère attention.
— Bruno… Klaëtrâ est maintenant en péril…
— Oui. Et j’y suis pour quelque chose !
— C’est le résultat de l’explosion… de l’annihilation du bloc antimatière…
— Oui. Mais j’ai craint que cela ne soit encore qu’insuffisant. Lydia, j’ai volontairement saboté les installations… Je sais que cela vous étonne… Mais il fallait en finir… Alors j’ai détruit partiellement un certain nombre de commandes… Ce n’était pas difficile dans le désarroi général, d’autant que les installations avaient déjà beaucoup souffert de la terrible déflagration… J’ai mené Klaëtrâ à sa perte ! Que cela aille jusqu’au bout !
Lydia était foudroyée mais elle ne pouvait s’interdire de l’admirer. Elle se savait condamnée, à présent. Mais que lui importait ! De toute façon, elle voyait autre chose dans tout cela : Coqdor aimait une femme. Une femme qui n’était même pas Elmoaâ !
Il prononça, plus doucement, d’une voix un peu morne :
— La science des hommes… Elle est sans limites… Lucifer ne nous a-t-il pas dit que, grâce à la connaissance, nous serions pareils à des dieux ? Mais cette science est maudite ! J’avais l’intention de me servir pour le bien du Mécaniquosmos, j’envisageais ainsi de contrer les belliqueux, de les détruire au besoin… Vous avez vu le résultat !
Ils se regardèrent un instant en silence. Un silence d’ailleurs relatif puisque, partout sur Klaëtrâ, le tumulte ne cessait d’éclater.
— Bruno… Qu’est-ce qui va se produire ?
— On ne réparera plus… Ce qui va suivre est inéluctable !
— Mais alors ?… Nous allons finir… Comment ?
Il s’approcha, se pencha, et posa un baiser sur les lèvres de Lydia :
— Nous allons tomber sur le soleil, dit-il simplement.
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