Le mécaniquosmo
Chapitre XIX
Où allons-nous ?
C’était la question primordiale. Tous ceux qu’emportait la planète vagabonde s’interrogeaient, discutaient, se perdaient en palabres. Les divers groupes ethniques se reformaient tant il est vrai que devant le péril, chacun recherche les siens d’origine. Et naturellement, de ces petits cénacles jaillissaient des commentaires divers, tous plus passionnés les uns que les autres. Les Centauriens (à l’exception d’Elmoaâ) étaient parmi les plus âpres. Les Licorniens, dont la race était à l’origine de l’aventure de Klaëtrâ et du projet fou de création de l’empire des petites planètes, demeuraient un peu plus réservés et prétendaient encore faire confiance au club des médiums. Mais d’une façon générale ceux des autres mondes étaient tous au bord de la colère.
On commençait à incriminer sérieusement les autorités, à savoir justement ce groupe de médiums, dont on ne pouvait nier la valeur occulte mais qui finalement paraissait emmener la petite colonie vers le plus total des désastres.
Après la plongée manquée dans le sub-espace, les avaries qui en avaient résulté, la destruction du bloc 600, la tourmente de neige et pour finir l’explosion du météore d’antimatière dont les effets avaient sérieusement perturbé l’équilibre déjà compromis de Klaëtrâ, on s’en prenait bien entendu aux dirigeants. Oubliant qu’une plongée sub-spatiale ou la rencontre d’un bolide en plein espace ne relèvent pas de la responsabilité humaine.
Il faut dire qu’après le désastre d’Hidalgo, on avait renoncé à investir ce petit monde. L’orientation de Klaëtrâ avait été modifiée après une réunion hâtive des magiciens du zodiaque, magiciens en la magie desquels ceux de Klaëtrâ semblaient accorder de moins en moins de créance.
Et si on avait pu assister à une séance du club des voyants, sous la coupole fissurée, on eût pu constater que l’unanimité de la chorale n’était plus guère qu’un souvenir.
D’aucuns se déclaraient ouvertement contre l’autorité d’Uzir. Elmoaâ aurait gardé plus de crédit, mais on lui reprochait en face d’avoir favorisé (on savait bien comment) les initiatives du Terrien Coqdor, réputé à présent responsable de la destruction d’Hidalgo A, ce qui laissait présager la ruine définitive de l’espoir de créer un empire.
Coqdor faisait face. Mais il avait été attaqué sans ambages par M me Fernande. Elle avait rappelé avec aigreur que c’était elle qui avait eu une vision nette de ce qui allait survenir après la destruction de l’antimatière.
Tranquillement, l’homme aux yeux verts lui avait demandé si elle croyait vraiment qu’on aurait pu attendre que le terrifiant météore vienne heurter Klaëtrâ et ce qui s’en serait ensuivi. Mais Fernande, avec une mauvaise foi toute féminine, avait promptement détourné la conversation en lui reprochant son orgueil insensé qu’elle estimait cause de tout ce qui arrivait de fâcheux, non sans glisser une allusion perfide à ses relations avec Elmoaâ.
La belle Centaurienne l’avait enveloppée d’un regard qui en disait long sur ce qu’elle entendait réserver à la voyante terrienne. Mais de telles querelles, mesquines et bien plates en elles-mêmes, indiquaient la désagrégation du cercle, la dégradation du climat d’entente, la fin de l’étonnante chorale. Certains, comme l’androgyne Thia, se taisaient et observaient, se réservant sans doute d’agir un peu plus tard. Dikiti-Ki, en femme énergique, proposa de choisir un responsable unique. On se récria. On objecta que c’était contraire à l’entente jusque-là absolue des mages du zodiaque, oubliant délibérément que cette entente était désormais du passé.
Comment cela se serait-il terminé, on ne savait. Mais une ruée de volnageants investissant la salle de la coupole mit fin aux tergiversations stériles de ces médiums en déroute.
Il y avait d’ailleurs deux clans parmi ceux qui se révoltaient ainsi. Certains, particulièrement excités, accusaient Coqdor et réclamaient sa tête, ni plus ni moins. D’autres, plus prudents, demandaient qu’il se justifiât en prenant carrément la direction de Klaëtrâ, suggestion qui ne fit nullement plaisir à des gens tels que Flu’ de Lupus et Uzir, lesquels regimbèrent. La confusion était extrême et des pugilats commençaient même à se produire. Jusque-là, les colons de la planète vagabonde avaient eu la plus grande considération et le plus grand respect pour le cercle médiumnique qui les avait translatés à travers la Galaxie, mais, comme en tout ce qui de près ou de loin touche à la révolution, cela s’effondrait lamentablement dans les propos les plus vulgaires et les agissements les plus vils.
La bagarre menaçait de devenir générale. Coqdor protégeait de son mieux Elmoaâ, s’évertuant à ne pas frapper, à seulement barrer la route aux assaillants. Il avait fort à faire car plusieurs attaquaient en volnageant, ce qui leur donnait un sérieux avantage.
Nul n’aurait pu dire ce qui allait résulter d’un pareil désordre, et Klaëtrâ se fût sans doute trouvée plus en danger que jamais. Mais un élément nouveau mit un terme – du moins provisoire – à cette querelle fertile elle-même en périls.
Dans l’interphone, la voix d’un des pilotes de Klaëtrâ leur parvint :
— Appel à tous… appel à tous…
Il fallut quelques instants pour qu’on se décidât à écouter. Le speaker parlait, donnait les dernières nouvelles de l’espace. La sidéroradio avait capté plusieurs messages. C’était formel. Klaëtrâ était repérée de nouveau. On l’incriminait sans discussion de la destruction de la base A d’Hidalgo et un accord interplanétaire mettait la planète vagabonde au ban des lois cosmiques.
En conséquence, non seulement l’armada solarienne venue de la Terre avait pour mission de l’atteindre et de la détruire au besoin, mais encore des renforts importants arrivaient par sub-espace depuis les planètes du Centaure, les (relatifs) voisins du Cosmos.
Comme on précisait que la trajectoire actuelle de Klaëtrâ avait été établie, tout portait à croire qu’on se trouverait bientôt en butte aux attaques des vaisseaux de ligne.
Il y eut malgré tout quelques ricanements. Ce ne serait pas la première fois qu’on serait ainsi attaqué par des astronefs de combat.
— Nos météores-alvéoles ! criait-on. Ils sauront bien les tenir en échec !
Uzir et quelques autres firent observer que les météores habités, en effet, pouvaient être un élément important mais que Klaëtrâ était tout de même fortement endommagée et manœuvrait avec difficulté. De plus, il y avait eu des morts. Et pas mal de blessés actuellement hors d’état de combattre, de prendre l’espace à bord de ces vecteurs individuels, si délicats à manier.
Le plus simple parut donc d’augmenter autant qu’on le pouvait la vitesse de Klaëtrâ et de s’éloigner des parages d’Hidalgo le plus vite possible. Pour aller où ? On déciderait un peu plus tard, mais on laissait entendre que se diriger vers une des petites planètes était peut-être la solution provisoire.
Cette trêve permit donc de voir revenir un peu de calme. Mais ce n’était sans doute que partie remise.
Le sub-espace était impraticable, cela, on le savait déjà. Les déprédations consécutives aux tribulations de la planète vagabonde handicapaient sérieusement la liberté de manœuvre. On partit donc tant bien que mal, en ne se dissimulant pas les malheurs qui résulteraient d’un tel comportement. Il eût fallu s’arrêter, voire atteindre quelque terre de l’espace pour faire escale, réparer, reconstruire, ce qui eût demandé des semaines, voire des mois. Et Klaëtrâ allait être considérée par les Interplanétaires comme un véritable gibier, une bête traquée.
Cependant, Uzir réussit à reprendre un peu d’autorité et, oubliant provisoirement leurs conflits, ceux de Klaëtrâ s’évertuèrent à diriger tant bien que mal l’astre errant, tout en colmatant autant qu’ils le pouvaient les avaries nombreuses des installations.
Mais la situation ne tarda pas à empirer. La direction ? On n’y comprenait plus grand-chose. Les pilotes avaient reçu des instructions mais il se trouvait que les commandes, fortement endommagées, ne correspondaient plus guère à ce qu’on leur demandait. Le vertige empirait. Plus que jamais Klaëtrâ était déphasée et la gravitation artificielle connaissait de sérieuses intermittences au cours desquelles les malheureux de la planète vagabonde, plus vagabonde que jamais, connaissaient des nausées fort cruelles.
Il y eut encore des accidents, des contusions, voire des blessures graves. Le mécontentement augmentait mais il fallait bien admettre qu’il n’y avait plus réellement de gouvernement, le club des médiums se trouvant de plus en plus contesté.
Les esprits échauffés s’exacerbaient et on en venait souvent aux mains sans trop savoir pourquoi.
Il y avait, de surcroît, un élément qui inquiétait singulièrement ceux de Klaëtrâ.
La chaleur augmentait sensiblement.
Cependant, on se trouvait à une distance appréciable du soleil. On s’était éloigné d’Hidalgo, soit des parages relatifs de l’orbite plutonienne et en principe il eût dû faire très froid, d’autant que la climatisation était elle aussi sévèrement perturbée.
Mais on commençait à se rendre compte de ce que, que ce fût voulu ou non, la planète errante se dirigeait vers l’astre central. Or, si une partie des miroirs paraboliques, ces miroirs qui captaient et retransmettaient à volonté les radiations solaires, avait été endommagée, il en restait encore suffisamment pour emmagasiner un potentiel important de thermie. Malheureusement, cette fois, pas question de réglementer la rediffusion des rayons ainsi dérobés pour s’en servir à son gré, soit pour réchauffer Klaëtrâ, soit, comme on l’avait fait précédemment, pour fertiliser les petites planètes en vue de poser les bases de l’empire futur au détriment de la Terre à laquelle on volait partiellement sa ration de lumière et de chaleur.
Cette fois, c’était autre chose. Les miroirs continuaient à capter l’émanation solaire mais ils devenaient difficiles à régler et renvoyaient les radiations de façon anarchique. Ce qui expliquait que Klaëtrâ en recevait la plus grande partie. À son corps défendant, et la température y augmentait sans cesse. Et la clarté devenait éblouissante, brûlant les rétines, causant des dommages sérieux aux yeux des malheureux passagers.
Dans un ruissellement lumineux, ils allaient, les uns comme les autres, affolés, titubants, révoltés, s’accrochant parfois avec fureur. Les meilleurs volnageants se heurtaient en des duels curieux et on pouvait les apercevoir à plusieurs mètres du sol, enlacés, luttant comme des archanges maudits, s’étreignant avec rage jusqu’à ce qu’un d’entre eux croulât sur la surface, meurtri, blessé, voire mort.
Uzir et quelques autres cherchaient en vain à pallier la démence de la machinerie. Mais les commandes répondaient de moins en moins et les miroirs provoquaient une incandescence croissante. Si bien qu’avant peu la situation deviendrait intenable.
Coqdor était l’objet de menaces, d’injures. Il s’efforçait de demeurer calme et digne mais c’était d’autant plus difficile que Klaëtrâ désorientée, avec son sol instable, ne favorisait guère la bonne tenue des humains, si forts soient-ils.
Et puis, alors que l’homme aux yeux verts se sentait perdu, s’interrogeant sur son propre degré de culpabilité quant à cette position infernale, il vit venir à lui une femme échevelée, chancelante, qui avançait en se cramponnant :
— Lydia…
— Bruno… Bruno… je veux vous parler… Je veux savoir…
Malgré son vertige, il réussit à l’attirer à lui, l’aida à conserver un semblant d’équilibre.
Il trouva encore la force de lui sourire et elle reconnut la bonté qui l’avait séduite au départ quand elle avait rencontré l’homme aux yeux verts pour la première fois :
— Je comprends, petite Lydia… Vous voulez voir clair… Vous me croyez un grand coupable… Peut-être… vous jugerez… quand j’aurai parlé… Parce que je vais tout vous dire !…
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