Le mécaniquosmo
Chapitre VIII
C’était le vertige. Mais un vertige où l’homme se sentait heureux. Et surtout étrangement lucide. Il flottait merveilleusement, détaché de son corps et tout en accomplissant cet extraordinaire voyage astral et outre-astral, il avait l’impression de se voir, de s’observer, de se suivre en ses pérégrinations galactiques et inter-galactiques.
Coqdor aurait pu se croire sur un toboggan subtil, impalpable. Mais un toboggan qui, contrairement à la norme, l’emmenait toujours plus haut et plus loin au lieu de chuter, de tomber vers quelque gouffre inconnu.
Il prenait totalement conscience de ce cosmos qu’il traversait de part en part. Il le surplombait et l’envahissait à la fois. Il y devenait inhérent tout en le dominant. Et la mécanique qu’il importait de chercher, de déterminer, de comprendre (but réel de cette échappée démentielle) commençait à lui livrer ses plus profondes arcanes.
Bruno Coqdor – et sans doute en même temps que lui l’entité constituée par la symbiose des médiums de Klaëtrâ – découvrait les secrets de ce qu’on pouvait appeler l’anatomie du cosmos.
Un être titanesque, au-delà de tout ? Peut-être. Mais un être aux cœurs multiples, innombrables. Tous ces astres palpitants, ces soleils incroyablement vivants à tel point qu’ils semblaient charnels, n’étaient-ce point les cœurs de l’univers ?
Et le sang de ces étoiles innombrables circulait avec une intensité surprenante. Des myriades d’artères battaient en cadence, dans la grande, la suprême harmonie engendrée par le phénomène de la gravitation, phénomène lui-même issu de ces particules insaisissables par les machines les plus perfectionnées, particules plus mystérieuses que le neutrino ou le proton, ces gravitons supposés mais qui doivent bien cependant exister, tant la grande mécanique, cette mécanique cosmique que Coqdor découvrait, ne saurait relever du surnaturel, mais bien d’un élément tangible, solide, réel, même si sa nature demeure à jamais hors de portée de toute la sapience des humanoïdes.
Comètes et météores sillonnaient glorieusement ce fantastique monument qu’est la Création. Les unes flamboyant éternellement dans leur course sans but, les autres ne se révélant qu’au moment de leur glorieuse fin, alors qu’ils s’enflamment et brillent de l’éclat coruscant de la torche qui ne s’allume que pour mourir dans un unique éclat, à sa pénétration dans quelque atmosphère qu’elle éclaire alors que ce contact lui est mortel.
Coqdor connaissait ainsi le fonctionnement impeccable de tout ce qu’il aurait pu nommer les viscères de ce grand corps si parfait. Il les voyait, il les traversait, ils^y incorporait et les possédait au passage, poursuivant inlassablement sa course folle intracosmos. Et il découvrait la genèse des mondes, l’organe le plus précieux, le plus riche, la matrice originelle, l’œuf des soleils et des planètes : la nébuleuse.
Les grands amas d’hydrogène et de millions d’éléments connus et inconnus qui stagnent dans les plaines sans fin de ce qu’on appelle le ciel, le vide, l’infini, et qui n’a pas de nom absolu parce qu’il n’a pas de limites. C’est de là que vient l’astre, tout d’abord globe de feu avant de devenir terre propice à la vie par un processus sur lequel pâlissent depuis toujours les esprits les plus évolués de toutes les humanités.
Et Coqdor se posait la question éternelle : qui féconde qui ?
Quel est le fluide subtil qui provoque le choc initial ? Quel sexe prodigieux inonde de sa divine semence ces nébuleuses qui attendent, avec une patience multimillénaire, la joie sans égale de la conception que doit leur apporter l’éclair vital, le spasme créatif ?
Peut-être le grand corps universel est-il – comme l’est l’humain de tous les mondes – l’androgyne qui se féconde lui-même avant la dissociation sexuelle, laquelle n’a pour autre but que de faire se reproduire à l’infini l’orgasme richissime du premier instant, dans l’union sacrée du couple.
Et cet androgyne, cosmique, ce VIVANT formidable, Coqdor, ébloui, le découvrait alors qu’il l’avait imaginé depuis longtemps dans sa splendeur nue, vibrant d’un seul universel frisson et ce en animant les rouages rigoureusement ordonnés de la grande horloge dont les palpitations engendrent le temps, tout en maintenant l’équilibre gravitationnel…
Coqdor ouvre les yeux.
Il cille un court instant, s’étire, respire, se redresse parce qu’il se rend compte qu’il est relâché, avachi, position qu’il déteste et juge indigne de lui.
Il revoit la salle circulaire baignée de la douce lumière composée de bleu et de vert. Il distingue le cercle des médiums (qui se veut l’Unique) dans leurs tuniques amples et souples. Il sent, au-dessus de lui, ce zodiaque complexe qui n’est d’ailleurs qu’un faible condensé de ces astres qu’il vient de visiter dans sa folle évasion…
Le voilà bien assis, très droit, égal à lui-même.
Les autres – l’Autre multiple – est toujours avec le regard perdu dans on ne sait quel vide, ou quel rêve.
Et la voix, la voix trente fois émise par trente larynx, murmure :
— Avez-vous compris, chevalier Coqdor ?
— Oui, dit-il nettement. Je sais… je sais maintenant ce qu’est ce que vous nommez le Mécaniquosmos !…
Un phénomène bien curieux s’est instauré pendant le voyage médiumnique.
Coqdor, le Terrien, s’est livré, en quelque sorte passivement, à l’expérience devant laquelle il a refusé la dérobade. Il ne s’est pas dissimulé le risque qu’il y a à s’offrir ainsi totalement à pareille lancée. Mais à présent, après ce qui, après tout, n’était peut-être qu’une illusion, le fruit de la suggestion collective des présents, il ne regrette rien.
D’autant qu’il revient à une réalité infiniment plus solide. C’est-à-dire que non seulement il se retrouve sur Klaëtrâ, en compagnie de ses hôtes singuliers, mais encore que l’expérience a apporté d’autres fruits. Et non des moindres. En effet, l’extraordinaire expérience qui venait de se dérouler, outre son côté à la fois astronomique et poétique, voire métaphysique, amenait des réalités infiniment plus concrètes.
Dans la symbiose de ces diverses personnalités, fondues alors littéralement en une pensée unique, s’était établie une interpénétration des mentaux. Ainsi, Coqdor, s’il s’était abandonné, avait sans doute été quelque peu sondé par ces esprits qui s’infiltraient en lui afin de l’aider dans le voyage fantastique. Mais, parallèlement, lui pouvait lire en retour dans cet ensemble cérébral. Certes, tout cela demeurait assez vague. Mais des lueurs se manifestaient çà et là. L’homme aux yeux verts devait admettre que le danger n’était pas exclu et que ses partenaires aient fort bien pu détecter certaines de ses plus secrètes intentions, et ce en dépit de son essai de barrière mentale qu’il avait implantée une fois pour toutes avant d’entamer le dialogue. Malgré ce maximum de précautions, certains d’entre eux sinon la totalité avaient peut-être été heurtés par cette cloison mentale et, s’ils avaient par hasard réussi à la forcer, su que Coqdor n’était pas rigoureusement en accord avec eux.
Il gardait à leur endroit le bénéfice du doute, de l’expectative, tant il savait à volonté brouiller le processus-pensée de son propre cerveau. Par contre, il avait appris beaucoup de choses. Il importerait dans l’avenir, et un avenir proche, de tenter de les clarifier, de les compléter. Mais déjà il aurait pu résumer ses impressions d’après ce qu’il avait pu glaner dans ce magma brassant des reflets du réel, en ce qui concernait l’aréopage du Mécaniquosmos.
La secte, car c’en était bien une, avait pris naissance dans une planète de la Licorne. Les prodigieux progrès techniques de ce peuple avaient permis l’édification, à partir d’un petit satellite (Klaëtrâ) de créer un véritable astroastronef. Une planète vagabonde, mais non pas errant capricieusement. Bel et bien dirigeable, orientable, pourvue des derniers perfectionnements de l’astronautique. Ainsi susceptible de voyager sub-spatialement, ce qui expliquait le franchissement d’abîmes fantastiques depuis la constellation d’origine.
Les Licorniens s’étaient élevés contre les prétentions de domination cosmique de leurs coplanétriotes férus du Mécaniquosmos. Des dissensions se créaient et force avait été de vouloir les réduire. C’est alors qu’un groupe avait réussi à s’éloigner de la planète-mère en utilisant Klaëtrâ, Klaëtrâ qui devenait ainsi un monde à part, et ce qui ne s’était que rarement vu à travers l’immensité, un monde échappant aux normes astrales, une petite planète rigoureusement autonome.
Des aventuriers, des hors-la-loi, des marginaux de diverses espèces (mais sélectionnés parmi les plus intelligents, les meilleurs techniciens et les plus efficaces dans divers domaines) avaient été appelés après des contacts s’étendant sur divers mondes. Ce qui avait constitué l’équipage au départ. Ensuite on avait prospecté, à travers l’Univers, des médiums dont l’apport était indispensable au fonctionnement de l’organisation, les premiers membres du groupe s’avérant insuffisamment forts en nombre pour aller jusqu’au bout de leurs desseins.
À diverses reprises, quelques voyants réfractaires avaient été bel et bien kidnappés et incorporés de force. Depuis, il semblait que nulle résistance ne se manifestait dans le groupe, devenu parfaitement homogène.
Un certain réalisme avait prévalu. On ne dominerait pas le Cosmos, ce qui demeurait du domaine de l’utopie la plus ridicule. Par contre, forts de leur expérience, ceux du Mécaniquosmos avaient compris qu’il était infiniment plus rationnel de tenter de créer un empire. Et après de longues recherches et de multiples tergiversations, le système solaire avait été choisi.
Pourquoi ? En vertu de sa grande chaîne d’astéroïdes. Réalisant qu’un vaste empire présentait des dangers, que les dissidences, les révoltes étaient toujours possibles sinon probables, le cercle de ces étranges voyageurs spatiaux avait résolu de se fixer, non sur un seul astre, mais sur plusieurs. Or, autour de ce Soleil qui entraînait, outre la Terre et les planètes terramorphes, les grandes planètes gazeuses, n’existait-il pas de petits mondes faciles à conquérir et à administrer ? Il y avait Pallas, Cérès, Erôs, Géographos, et Junon et Vesta, et ce surprenant Hidalgo à l’orbite exceptionnelle, qui va visiter Pluton à intervalles réguliers.
Ainsi que Coqdor l’avait pressenti au départ, ceux de Klaëtrâ, dont la sapience et les moyens techniques hérités d’un peuple particulièrement évolué étaient immenses, avaient su engendrer, non seulement une gravitation artificielle à partir de la domestication et de l’utilisation rationnelle des particules dites gravitons, mais aussi provoquer une atmosphère encerclant la planète. Et surtout maintenir ladite atmosphère par une sphère ondionique englobant l’ensemble.
De tels procédés à appliquer pour eux sur les astéroïdes, petites terres dépourvues de l’apport oxygène-hydrogène indispensable, c’était pour eux l’enfance de l’art, sinon une question de travail et de temps. Mais ils ne désespéraient pas d’y parvenir, pour peu que les Solariens leur en laissent le loisir, ce qui était encore à démontrer.
Restait la question thermie. Là, c’étaient ces miroirs paraboliques entrevus par Bruno Coqdor et Lydia Vermel qui entraient en jeu. Ils avaient pour mission de capter, détourner, orienter la clarté solaire.
Ceux de Klaëtrâ espéraient bien ainsi pouvoir féconder lesdits astéroïdes. De l’eau ? Des sondages avaient prouvé que la plupart d’entre eux en possédaient, au moins sous forme de stratification qu’il serait aisé de liquéfier par la suite.
Il ne resterait plus qu’à ensemencer. La vie prendrait son cycle. Le tour serait joué.
C’était – du moins en projet – quelque chose de grandiose. En ce qui concernait la réalisation, Coqdor pouvait avoir quelques raisons de demeurer sceptique mais, là encore, il espérait que le barrage mental ne permettrait pas à ses hôtes de trop percer ses opinions.
Enfin, ce qui lui avait fait comprendre que des Terriens se trouvaient à Klaëtrâ et épousaient la doctrine d’ensemble, il avait cru discerner, sur le plan politico-social prévu pour établir un régime convenable dans le futur empire, une phrase inspirée de Machiavel et avec laquelle Catherine de Médicis s’était rendue célèbre : « diviser pour régner ».
Parbleu ! pouvait penser le chevalier de la Terre, ils évitent de cette façon les trop grandes concentrations populaires. Ils disséminent leurs assujettis… et croient que cela leur permettra de mieux les maintenir en paix… ou en esclavage !
Tout cela était évidemment à l’état embryonnaire dans son esprit.
Mais il reprenait totalement ses esprits. Et il voyait que les autres, à présent, sortaient de leur rêve éveillé. Qu’ils montraient des physionomies normales.
Et il en identifia quelques-uns. Cette femme brune, quadragénaire solide, n’était-ce pas la señorita Maria del Carmen de Felicidad, l’ex-lumière de Buenos Aires ? Ce magnifique Noir au front haut, le griot Sambo de Tombouctou ? Sans compter Mme Fernande qu’il s’était amusé un jour à aller consulter avec Evdokia ?
Il crut aussi reconnaître plusieurs autres médiums terriens disparus (il pouvait se demander si c’était de leur gré ou non) mais qui désormais résidaient à Klaëtrâ et participaient à la démentielle entreprise.
Il se posa cependant une question concernant une femme dont l’aspect le frappait particulièrement. Bien qu’assise, elle lui semblait assez grande, élancée, et la tunique laissait deviner des formes pleines non dénuées de grâce. Un beau visage régulier, un air à la fois doux et distingué, des mains d’une grande beauté. Et surtout, sous la chevelure châtaine qui tombait en cascades sur ses épaules, l’éclat particulier du regard. Une Terrienne ? Une Centaurienne plutôt… Maintenant, le jeu cosmique et médiumnique étant terminé, elle regardait Coqdor.
Elle battit légèrement des paupières et eut un léger sourire, comme si elle le rappelait à l’ordre.
En effet, on lui parlait. Un bonhomme courtaud, au teint bistre, à l’œil petit et noir, très vif, l’interpellait :
— Chevalier… je crois que vous avez appris et compris bien des choses. Nous avons voulu vous instruire sur nos projets et sur ce que nous sommes. Acceptez-vous d’être des nôtres ? De créer un empire ?
Bruno Coqdor sentit tous les regards sur lui. Cette fois des regards non plus noyés et vagues, mais d’une acuité totale. On attendait, on guettait sa réponse.
Il rencontra une fois encore les yeux lumineux de la jeune femme aux cheveux châtains. Il prit un temps, puis :
— J’accepte ! dit-il.
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