Le mécaniquosmo
Chapitre III
Le docteur Stewe regardait, à travers ses lunettes sans monture, le sujet qu’on venait de lui confier pour une tâche particulièrement délicate.
La compétence de ce praticien quinquagénaire, au crâne intégralement chauve, aux yeux petits et perçants, ne faisait aucun doute pour personne. Si bien que les autorités, conscientes de sa valeur, lui avaient donné la direction d’un laboratoire spécialisé dans les recherches biologiques et, cela sous l’impulsion de son ami Coqdor, également parapsychologiques. Les deux hommes (et Robin Muscat qui les connaissait de longue date y souscrivait de bon cœur) admettant que le comportement de l’homme demeure en grande partie lié à son état physique autant qu’à son état d’âme.
Ils étaient là, le chevalier cosmonaute et le policier. Ils étaient là et ils suivaient avec attention l’expérience tentée par Stewe qu’assistaient deux laborantins, un homme et une jeune femme.
Grégory était présent également, ayant fait une comédie de tous les diables pour accompagner son père et son parrain. Evdokia avait un peu forcé la main au commissaire qui se demandait si c’était vraiment la place de son jeune fils :
— Laissez-le donc venir, Robin. Ne faut-il pas qu’il s’instruise ?
Coqdor et Corinne, la maman de Grégory, avaient appuyé. Si bien que le commissaire avait accepté sous réserve que Grégory se tînt rigoureusement tranquille. Il avait promis, naturellement, tout ce qu’on voulait mais son père était sceptique.
Cependant Grégory avait suivi lui aussi avec acuité l’action de Stewe et de ses assistants. Il s’agissait d’obtenir la survie aussi longtemps que possible, et à l’extrême le salut de l’agresseur survivant, le cadavre de son complice ayant été mis en chambre froide aux fins d’autopsie.
Présentement, le corps du sujet était allongé sur une table de cristal dépolex, dénudé, et muni d’un masque respiratoire, sans préjudice de l’apport des appareils de perfusion.
Procédés des plus classiques. Pourtant Stewe, qui suivait sur des cadrans l’évolution du rythme cardiaque, des diverses pulsations, du mouvement pulmonaire, commençait à douter du résultat.
— Bruno, dit-il, si vous voulez essayer vos manigances, ne perdez plus de temps !
Coqdor ne se formalisa pas du terme employé par l’éminent savant. « Manigances »… Stewe, malgré une collaboration très ancienne, gardait encore quelque scepticisme sur les expérimentations mentales dont le chevalier était prolixe. Muscat réprimait un sourire mais ils ne montraient ni les uns ni les autres aucune autre réaction.
Bruno Coqdor s’approcha donc de la table. Il se pencha sur ce corps inerte, à la respiration plus que faible.
Il demeura un instant immobile, le visage crispé, attitude familière qu’il adoptait quand il se livrait à quelque essai psychique.
Si Stewe, les laborantins et le commissaire suivaient le processus de ce travail hors du commun, Grégory, qui ne bougeait pas de son coin où le commissaire l’avait fermement prié de se tenir tranquille, semblait fasciné par le comportement de son parrain.
Coqdor tentait tout bonnement le contact télépathique. Il sondait mentalement ce cerveau déficient dans un organisme à bout de souffle. Mais le résultat lui paraissait difficile à atteindre.
Coqdor avait fermé les yeux. Des tics parcouraient ses traits et il commençait à transpirer tant l’effort était grand.
Un petit moment se passa, si agaçant pour les spectateurs que Muscat, n’y tenant plus, ne put s’interdire de lancer :
— Alors, Bruno ?
Coqdor eut un mouvement de découragement :
— Rien… ou pas grand-chose !… C’est nébuleux… Il pense encore de façon fragmentaire… rien d’étonnant en raison de son état…
— Avez-vous glané quelque chose ?
— Il « pense » en code spalax… c’est un interplanétaire… des images passent…
— Il y a une dame ! fit une petite voix.
Tout le monde se tourna vers Grégory. Muscat fronça le sourcil :
— Je pense que tu as envie d’une gifle ?
Grégory ne se démonta pas :
— Mais non, P’pa ! Tu demandes à Parrain… Il a dû la voir comme moi !
Coqdor essuya d’un revers de main son front baigné de sueur et sourit :
— Robin… Il n’a pas tort… et nous voyons une fois encore qu’il est doué, cet enfant !…
— Diable du cosmos ! s’exclama le commissaire. Je savais que mon fils n’était pas absolument normal sur ce point… mais de là à voir, à distance, une image…
— Un cliché ! rectifia doucement Coqdor.
— Un cliché si vous voulez… Mais mon chéri, tu es trop loin et…
— Si, P’pa ! Je l’ai vue, la dame… Même qu’elle était toute nue !
Dans le cadre austère du labo, autour de ce corps mourant, il y eut un éclat de rire général. Grégory avait parlé avec tant d’ingénuité qu’il eût été difficile de ne pas le croire.
Du coup, il se déchaîna :
— Je suis sûr que Parrain l’a vue comme moi ! Elle était bien jolie !
— Eh bien, dit Coqdor, décris-la-nous un peu puisque tu l’as si bien regardée !
— Ben… elle était grande… mince… avec des cheveux qu’on aurait dit presque verts…
— Une fille des planètes extérieures du Lynx, murmura Muscat, pratiquement malgré lui.
— J’atteste, dit Coqdor. J’ai vu… ou cru voir… je doutais mais il se trouve que Grégory confirme ma vision…
— Bon ! s’énerva soudain le policier. Et puis après ? Le fait que ce type, au terme de son existence, revoit celle qui a sans doute été sa femme ou une de ses conquêtes ne nous apprend rien !
— On pourrait en conclure que ces gens… et la pluie de météores, viennent du monde du Lynx !
— Téléguidés ainsi ? Absurde ! À pareille distance ! ! Ils émanent du planétoïde vagabond oui ! et je crois que…
Coqdor lui fit signe de se taire. Il venait d’« accrocher » une autre pensée du mourant :
— Le planétoïde… oui, justement ! Un petit astre naturel, mais fortement équipé… Il est hérissé d’antennes de toutes parts… Je vois des constructions…
— Ça brille sous le soleil ! fit remarquer Grégory.
L’enfant parlait avec calme. Il ne bougeait pas. Mais tandis que Coqdor paraissait souffrir pour capter les visions, lui, ayant fermé les yeux ainsi qu’il le voyait faire à son parrain, paraissait très paisible.
Tous deux, pendant un instant, échangèrent des bribes de phrases, des mots. Ils se complétaient curieusement et Stewe, Muscat et les laborantins écoutaient avec avidité, stupéfaits de cette voyance en symbiose.
— … Des hommes… Ils s’affairent…
— … ils touchent des appareils… ces grands trucs brillants…
— … des réflecteurs solaires…
— … ça brille… j’ai mal aux yeux…
— … ils sont orientés vers le soleil… Ils reçoivent en plein ses radiations… et pratiquement sans la protection d’une atmosphère… parce qu’ils vivent tous en scaphandre… Enfin, pas tous…
— Par la queue de la comète ! gronda Muscat, dites-nous si…
Coqdor tressaillit soudain comme si quelque chose d’insolite le frappait. Et ce fut Grégory qui déclara :
— C’est fini !
Interloqué tout autant que les autres assistants, Robin Muscat fronça le sourcil en demandant :
— Qu’est-ce que ça veut dire : c’est fini !
— Ben, P’pa ! Il est mort. Voilà ! C’est comme au cinéma quand on écrit « FIN » sur l’écran !
Y avait-il quelque chose à ajouter ? La laborantine qui vérifiait en permanence l’aiguille du cadran correspondant au rythme cardiaque de l’inconnu du météore, fit remarquer que Grégory ne se trompait pas. Le cadran indiquait le zéro.
Muscat explosa :
— Par tous les démons du Cosmos ! C’est foutu !
— Non !
La voix était nette, sèche, précise. Le docteur Stewe avait déjà fait un signe à ses collaborateurs.
Avant que le commissaire ou Coqdor aient posé la moindre question, le savant reprenait :
— Éloignez Grégory. Un enfant ne saurait voir ce qui va se passer ici !
Muscat ne discuta pas. Il savait que Stewe ne pouvait parler qu’à bon escient. Par contre, quand son père prétendit le faire sortir de la salle médicale, le rejeton des Muscat protesta avec la véhémence dont il était capable. Il fallut l’intervention de Coqdor, auquel il obéissait généralement de bonne grâce, pour que cela évitât au policier d’extirper son héritier manu militari. Encore Grégory partit-il avec un air boudeur qui en disait long.
Cependant, Stewe et ses collaborateurs s’affairaient avec une grande vélocité. Coqdor et Muscat pouvaient admirer la précision de leurs gestes, mesurés, toujours efficaces, jamais inutiles, ainsi qu’il sied dans le cadre d’une intervention chirurgicale.
Car il s’agissait bien de ça. Un système métallique compliqué descendait du plafond, juste au-dessus du corps de l’homme qui venait de rendre le dernier soupir. Très exactement au-dessus de la tête. Un puissant réflecteur inondait le sujet d’une vive lumière. Les assistants de Stewe enfilaient des blouses-combinaisons immaculées et la jeune femme aidait le praticien à revêtir semblable tenue. Gantés, masqués, ils invitèrent les deux spectateurs à reculer légèrement afin de garder liberté de manœuvre pour la délicate tentative qui allait suivre.
Comme dans un cauchemar, Coqdor et Muscat assistèrent alors à une rapide trépanation. Stewe, comme tous ses confrères en pareille circonstance, utilisait le bistouri-laser. Ils virent jaillir de l’armature de métal les étranges rayons esmeraldins qui tombaient sur le crâne du sujet. Et Stewe, pianotant sur un clavier, dirigeait ces formidables outils chirurgicaux de telle sorte que, pénétrant dans la boite crânienne ils découpaient proprement la calotte supérieure.
Le sang giclait mais une pulvérisation d’intracorol, le formidable cautérisant à base phytique, colmatait l’hémorragie. Et les deux amis purent enfin voir le transfert du cerveau extirpé de son alvéole naturel pour être placé dans un récipient de dépolex, immédiatement irradié de lumières diversement colorées émanant de spots disposés alentour. Les laborantins, sans hâte apparente mais toujours avec la même précision, se livraient à des manipulations variées et évidemment soigneusement programmées tandis que le docteur Stewe se tournait vers Coqdor :
— Bruno… ce cerveau vit… L’homme était mort mais il est indéniable que je peux désormais assurer sa survie pendant le temps que je jugerai nécessaire. Vous comprenez ce que vous pouvez faire désormais ?
— Vous voulez dire, cher docteur, que je…
— Oui. Exactement. Vous avez saisi. Alors…
Il lui désigna un siège placé auprès de l’immense bocal où flottait à présent le cerveau de l’homme tombé du ciel, auréolé d’un fantastique arc-en-ciel dont les éléments devaient avoir chacun une raison particulière d’agir afin d’assurer la vie, le fonctionnement, la sécurité, de cet organe prélevé mais plongé de cette façon dans un milieu artificiel recréant les modalités vitales.
Coqdor n’en demanda pas davantage et s’installa.
Alors il recommença l’expérience télépathique. Sur les instances de Stewe qui les guidait muettement, uniquement par gestes, les laborantins assuraient le fonctionnement de cet être réduit au seul contenu de son crâne.
Les fréquences devaient être minutieusement dosées et Stewe semblait décidément expert en la matière. Muscat, appuyé contre la paroi, les bras croisés, suivait du regard l’ensemble de ce spectacle exceptionnel.
Car un duplex dément s’installait entre le chevalier Bruno Coqdor et ce qui demeurait l’organe-siège majeur de ce qui avait été un humain.
Coqdor paraissait maintenant en état second. Yeux fermés, visage torturé, tempes et front ruisselants de sueur sous l’effort mental. On voyait que par instants il tremblait convulsivement. Mais le miracle s’accomplissait, synthèse de la seule nature d’un homme doué pour l’effort cérébral et la prodigieuse technique des ingénieurs et des médecins réunis.
Et le cerveau « parlait ».
Il parlait par la bouche de Coqdor, véritablement en transe, qui captait les bribes de pensées passant comme des éclairs à travers les circonvolutions de ce malheureux cortex ainsi réduit en esclavage, et soumis à un interrogatoire post-mortem.
La laborantine, soigneusement, essuyait par instants le faciès tourmenté du chevalier. Son compagnon, lui, tout en réglant les intensités variables de l’irradiation selon les instructions du docteur Stewe, surveillait le fonctionnement d’un magnétoscope qui enregistrait fidèlement les images et les sons. Si bien que tout ce que pouvait dire Coqdor, pratiquement en situation de semi-inconscience, se trouvait mis à leur portée pour un examen ultérieur approfondi.
Muscat écoutait avec avidité. Coqdor posait des questions et il leur apportait lui-même la réponse. Dialogue hallucinant entre un vivant et un pseudo-mort. La barrière mentale avait croulé avec la mort clinique de l’inconnu du météore. Si bien qu’il répondait sous l’impulsion de la forte pensée émanant de la personnalité du chevalier de la Terre.
Le commissaire était passionné par ce qu’il entendait, qui lui apportait des lumières inédites, quoique fragmentaires, mutilées, parasitées. D’ailleurs Coqdor s’était plaint à haute voix et à plusieurs reprises d’une présence extérieure, d’une sorte de « table d’écoute » qu’il ne parvenait pas à situer mais qui lui paraissait s’interposer entre le cerveau en survie et son propre mental.
Muscat était passionné. Il croyait voir clair, ou tout au moins commencer à voir clair, dans cette avalanche d’énigmes, dans cette menace contre la Terre, et sans doute contre le monde planétaire civilisé dans son entier.
Coqdor, enfin, au bord de l’épuisement, hoqueta :
— Mais le but… ? Le but ?… Le but de tout cela ?…
Dans le laboratoire, on eût entendu voler un moustique. Stewe, Muscat, les assistants attendaient. Ils transpiraient eux aussi, pressentant une réponse d’une importance capitale.
Coqdor se tordit sur son fauteuil comme s’il était soumis à un brasier ardent. Il éructait avec violence, il grelottait plus que jamais et ses traits, atrocement creusés et parcourus de crispations, le rendaient impressionnant dans la douleur intérieure, qui transgressait si spectaculairement.
Alors, il dut saisir la réponse. Respirant par saccades, crachant des syllabes, on crut entendre :
— Mé… Maca… niq… mécan… i… mos… Mos-méca…
Cela dura un certain moment. Stewe avait fait signe d’augmenter certaine fréquence qui communiquait ainsi au cerveau isolé une impulsion vitale supplémentaire, espérant que cela favoriserait la « lecture » à laquelle se livrait Coqdor.
Ce dernier bafouilla encore les mêmes fragments de paroles, qui ne présentaient aucun sens.
Et tout à coup, une petite voix prononça, nettement, ce qui les foudroya tous :
— MÉCANIQUOSMOS !
Ils se retournèrent. Coqdor était brusquement arraché à son état médiumnique.
La porte du labo était entrouverte. Et une petite frimousse apparaissait.
Grégory.
Grégory qui s’était glissé clandestinement malgré la défense paternelle et qui, lui, tranquillement, reconstituait le mot que le chevalier s’efforçât en vain de déchiffrer depuis un bon moment, à partir du cerveau en survie de l’étrange voyageur spatial.
Mécaniquosmos !… Ce qui n’avait nulle signification pour les assistants.
Seulement, une fois de plus, le fils de Robin et de Corinne venait de faire la preuve de ses prodigieuses facultés.
Muscat n’avait pas le courage de le gronder pour sa désobéissance.
Sans doute Grégory avait-il raison. Mais le commissaire était plus inquiet que jamais. Grégory était vraiment, pour l’ennemi, la cible idéale, l’enfant dont on tenterait de s’emparer à tout prix.
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