Le mécaniquosmo

Maurice Limat · Chapitre 17 sur 22

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Le mécaniquosmo

Chapitre XVI

 

Alors commença une période hallucinante dont ceux de Klaëtrâ ne devaient jamais oublier les effarantes modalités.

Conscients du péril, ils avaient immédiatement pris la seule mesure qui s’imposait dans l’immédiat : la fuite. En effet, cela n’avait rien d’une lâcheté, puisqu’il ne s’agissait pas de combattre un ennemi humain. Mais l’adversaire, en la circonstance, relevait de la simple et aussi de la plus terrible nature dans une de ses manifestations exceptionnelles.

Si Elmoaâ avait raison, et nul ne doutait de ses prodigieuses facultés, il fallait à tout prix éviter l’approche de ce bloc infernal.

Et pour cela il convenait tout simplement de s’échapper, de tenter de le dérouter, de mettre le plus de distance possible entre lui et la planète vagabonde.

En dépit des précautions prises jusque-là eu égard à la fragilité des appareils fortement endommagés par les divers avatars de Klaëtrâ, on força les réacteurs et le petit astre atteignit rapidement une allure record.

Une nouvelle plongée sub-spatiale eût été folie en raison de la forte proportion de risque qu’elle eût comporté. Mais on pouvait estimer qu’avec un peu de chance on éviterait la trajectoire du bloc fantastique et qu’on pourrait reprendre un peu plus tard la direction d’Hidalgo.

Malheureusement, un tel plan, si simpliste qu’il apparût à première vue, ne tarda pas à s’avérer inexact. Klaëtrâ avait beau filer à une vitesse vertigineuse, non seulement la distance le séparant du bloc d’antimatière n’augmentait pas mais encore on avait l’impression très nette qu’elle diminuait. Impression que d’ailleurs confirmaient les observations des appareils détecteurs.

Alors on tenta diverses manœuvres. Klaëtrâ, que de telles circonvolutions ébranlaient sérieusement, commença à exécuter dans l’espace un véritable carrousel, multipliant les changements de direction, les arabesques les plus fantaisistes, voire de véritables loopings qui désorientaient assez fortement ses occupants en raison des perturbations subies alors par la gravitation artificielle.

Bientôt, sur la planète vagabonde, il y eut un maximum de malades.

Il fallait lutter pour conserver un semblant d’équilibre. Un terrible mal de l’espace s’emparait de la majorité des Licorniens et des autres originaires des divers mondes. Uzir et le cercle de médiums ne valait guère mieux que les autres. Coqdor avait terriblement mal au cœur, se sentant secoué avec violence, avec l’impression permanente d’un sol qui se dérobait sous ses pas. Il se tenait près d’Elmoaâ, Elmoaâ au bord de la nausée. Il pensait aussi un peu à Lydia, regrettant de ne pouvoir l’assister. Elle devait s’être réfugiée dans sa cabine, en proie à d’affreux malaises, ce qui était le lot général de ceux de Klaëtrâ.

On imagine les difficultés que connaissaient les pilotes. Dans leur poste, tout aussi malades que les autres, ils devaient lutter désespérément et dans de bien tristes conditions pour assurer la direction de la planète vagabonde. De surcroît, cette direction ne pouvait demeurer constante et il fallait sans cesse tenir compte de la position du bloc menaçant, de tenter des évolutions sans trêve, inlassablement renouvelées.

Autant qu’ils le pouvaient, ces malheureux suivaient sur un écran panoramique la position de ce vampire du ciel. Et ils avaient le grand regret de constater qu’en dépit de leurs efforts il ne se laissait pas dérouter.

Bien au contraire, comme s’il était mené par quelque puissance diabolique, le météore radiant continuait implacablement à déjouer les astuces des pilotes de Klaëtrâ. Si bien que, devant ce rapprochement qui ne cessait pas, devant la montée du péril, les responsables de la direction, domptant comme ils le pouvaient leur malaise, en référèrent aux autorités, à savoir Uzir, Elmoaâ et quelques autres.

Bien qu’ils fussent tous très mal en point, ils se réunirent, autant que cela leur fut possible, sous le zodiaque fêlé de la grande coupole.

Encore le club ne fut-il pas au complet, plusieurs de ses membres, atteints à un degré suprême dans le malaise dû au vertige, se sentant parfaitement incapables de se lever, sinon pour vomir.

Coqdor, naturellement, un Coqdor livide, ruisselant d’une sueur mauvaise, tamponnant en permanence sa bouche avec son mouchoir pour étouffer les éructations, participait à la réunion.

En fait, la cérémonie n’eut, cette fois, rien de très spectaculaire. On ne chercha pas les mises en transes et on ne fit pas appel au miroir magique pour tenter d’y déchiffrer les reflets cérébraux des plus doués du cercle.

On discuta, tant bien que mal, on émit quelques idées. Mais la réalité était là. Le bloc antimatière avançait dangereusement et avant ce qui correspondait à deux ou trois heures (en durée terrestre) ou même peut-être moins, ce serait la collision, l’inéluctable collision.

On ne pouvait pratiquement pas échapper à cet effrayant météore. Restait la solution de le détruire.

Comment ? Evidemment il y avait le système aisé (en apparence) du bombardement. Mais encore une fois, en dépit d’un retour à la charge du commandant Weykâr, on repoussa cette suggestion.

Thra l’androgyne, qui était encore chancelant depuis son exploit mais avait tenu à venir au conseil, émit l’idée qu’il serait possible de contrer l’adversaire en dépêchant un commando de météores-alvéoles. Ainsi, à distance de Klaëtrâ, les braves qui accepteraient cette mission plus que périlleuse auraient quelque chance de viser juste en évitant dans la mesure du possible les éclaboussures à Klaëtrâ.

Quelques voix s’élevèrent aussitôt pour appuyer l’hypothèse de Thra.

Mais Coqdor fit remarquer que ce serait en fait envoyer gratuitement des hommes à la mort et que, tout au moins relativement, on tomberait dans un risque analogue à celui du bombardement. Le bolide vampirique exploserait. Et après ? Non seulement les alvéoles seraient détruits avec ceux qu’ils emporteraient mais rien ne prouverait que Klaëtrâ serait alors épargnée.

Flu’ de Lupus demanda, d’une voix un peu aigre :

— Très bien, chevalier Coqdor. Vos arguments sont parfaitement logiques. Mais je vous pose la question. Nous n’avons plus de temps à perdre. Que proposez-vous ?

L’homme aux yeux verts toussota pour éclaircir une voix que les nausées perturbait :

— Je veux tenter d’agir par sub-espâce !

— Mais Klaëtrâ n’est plus en état de plongée !

— Pas question de Klaëtrâ. J’ai déjà employé ce procédé en compagnie d’Elmoaâ !

— Individuellement alors ? Soit ! Seulement vous n’aviez réussi qu’à partir du sub-espace lui-même dans lequel était immergée Klaëtrâ !

— Certes. Mais nous avons la possibilité d’agir, au moyen des ondes sans nom, sur un individu, sur un objet déterminé. En la circonstance, ce sera moi… moi dans mon météore individuel…

— Je veux aller avec toi ! cria Elmoaâ.

Elle était pâle, secouée de spasmes dus au vertige tant Klaëtrâ continuait ces bonds désordonnées dans l’espace, sans grand espoir d’ailleurs de distancer le météore menaçant.

— Non, dit doucement le Terrien. J’irai seul !

— Et après ? Après… ?

— Je tenterai d’agir, sub-spatialement. J’ai compris — ou du moins je crois avoir compris – ce que je peux appeler le mécanisme espace-sub-espace.

— Auriez-vous atteint le Mécaniquosmos ?

— Je ne puis encore l’affirmer. Du moins je me crois dans la bonne voie. Et je vous l’ai dit : celui qui percera définitivement le secret du Mécaniquosmos pourra devenir maître de l’univers en agissant au besoin sur les planètes elles-mêmes…

Il y eut un silence. On ne comprenait pas très bien, sinon que Coqdor faisait preuve d’un courage, d’une témérité sans précédents.

D’aucuns durent aussi penser qu’il était possédé par un orgueil inouï. Mais après tout, le sort de Klaëtrâ était en jeu et mieux valait le laisser faire, lui donner loisir de tenter l’impossible. C’était sans doute la dernière chance.

Alors on prépara cette plongée démentielle. Les pilotes continuaient, eux, à lutter, astreignant Klaëtrâ à des dérives de plus en plus anarchiques.

Le météore ne lâchait pas prise. Vraisemblablement un phénomène d’aimantation devait jouer et l’attirer irrésistiblement vers la planète vagabonde. Cependant la situation n’évoluait guère et l’étrange ballet se poursuivait dans l’espace. Le météore, acharné, épousait avec précision les méandres que les malheureux cosmopilotes imposaient à Klaëtrâ. Si bien que tous ceux qui se trouvaient sur la planète vagabonde souffraient mille morts.

Vertiges, nausées, éructations, douleurs d’entrailles, vomissements, tout y passait. Et cependant, il fallait tenir !

Si quelques-uns réellement allergiques à ce genre de gymkhana se trouvaient depuis le début de la sarabande hors d’état de rendre le moindre service, ceux qui gardaient un soupçon d’équilibre s’affairaient à préparer ce nouvel exploit qu’envisageait Bruno Coqdor.

Klaëtrâ virait, tournait, bifurquait, tressautait, exécutait une ronde, un retour en arrière, un angle presque droit. Et aussitôt le métérore diabolique exécutait les mêmes mouvements sans jamais se lasser.

Non seulement il demeurait inlassablement dans le sillage de Klaëtrâ mais encore on pouvait constater non sans une angoisse grandissante qu’il avait encore gagné sur son but, sur cette proie qu’il paraissait convoiter au nom d’on ne savait quelle loi immuable, impitoyable.

Pendant que cette vertigineuse aventure se poursuivait, persécutant cruellement les malheureux Licorniens et leurs compagnons, pendant que les techniciens mettaient au point un météore-alvéole selon les normes rigoureusement établies par la science de la Licorne, certains discutaient encore. Entre autre Flu’ de Lupus, décidément difficile à convaincre :

— Chevalier… vous prétendez agir en plongée… Mais ce style de lancée dans le sub-espace ne dure jamais qu’un temps tellement bref qu’il échappe pratiquement à la pensée… Dissociation et reconstitution atomiques sont, pratiquement, simultanées…

— Certes, seigneur Flu’. Mais on peut aussi stagner dans le sub-espace, ce qui laisse loisir d’action. N’est-ce point ce qui est tout simplement survenu à Klaëtrâ, lors de cette plongée manquée ?

— Bien. Si cela vous arrive… Personne, sans doute, ne se trouvera là pour provoquer la poussée mettant fin à l’échouage, ainsi que Elmoaâ et vous-même l’avez réussi – j’en conviens – pour nous extirper de ce piège hors nature…

Les yeux verts de Coqdor, un peu troubles en raison du vertige permanent, fixèrent l’homme de Lupus :

— Je sais prendre des risques. Et il y a longtemps que, soldat de l’espace, j’ai fait le sacrifice de ma vie !

Dikiti-Ki, qui n’aimait pas Flu’, intervint :

— Nous ne pouvons oublier le service que le Terrien Coqdor nous a rendu… Est-ce le moment de se lancer dans de telles discussions, dans des ratiocinations qui ne riment plus à grand-chose ?

Flu’ regarda de travers la solide fille et se tut.

Thra, qui aimait beaucoup Coqdor, souriait, de son sourire étrange d’hermaphrodite. Elmoaâ, impassible, aidait Coqdor à se préparer.

Utiliser un météore-alvéole était, pour ceux de Klaëtrâ, pratique courante. Et Coqdor, maintenant, savait parfaitement s’en servir. Ne l’avait-il pas prouvé de façon péremptoire ?

Mais sa première plongée en compagnie d’Elmoaâ avait eu lieu à partir du moment où Elmoaâ et lui-même se trouvaient déjà au sein de ce qu’ils avaient appelé l’extra-monde, avec Klaëtrâ tout entière. À présent, le problème devenait différent. Il s’agissait de précipiter sub-spatialement un homme enfermé dans un météore-alvéole.

Certes, cela était possible en soumettant l’ensemble à la radiation provoquée de ces ondes sans nom qui étaient à la base de telles expériences. Elles étaient tellement subtiles que nul n’avait jamais osé s’en attribuer la paternité. Découvertes par hasard, étudiées par un aréopage interplanétaire, elles dissociaient la matière une fraction d’instant, si vite que la reconstitution atomique suivait. Et si on avait strictement calculé point de départ et point d’arrivée, un élément, généralement un astronef, passait d’un univers en un autre, franchissait, par cette expansion vers l’infini inhérente à la contraction spontanée, des distances atteignant des centaines et des milliers d’années-lumière.

On disposait de plusieurs petits émetteurs. Un d’entre eux avait été choisi pour aider Coqdor. Et devant plusieurs témoins, il venait de s’enfermer dans le météore, emportant cette petite machine qui allait, du moins en principe, lui permettre l’évasion et éventuellement le retour.

Les observateurs étaient angoissés. Elmoaâ paraissait très pâle. Flu’ de Lupus se mordait les lèvres. Il demeurait intimement persuadé que Bruno Coqdor ne s’en sortirait pas et qu’il se perdrait dans le sub-espace sans espoir de retour, coincé jusqu’à la mort dans ce lieu impossible à déterminer, sans doute le vide total où ne stagne pas le plus infime électron. Thra et Dikiti-Ki étaient mélancoliques.

Lydia parut soudain.

Elle avait eu vent de ce qui se passait, alors qu’elle faisait effort pour sortir de sa cabine, pour lutter contre ses malaises. Et elle accourait, fort mal en point, défaite, échevelée.

— Bruno !… Bruno !…

Le météore était bloqué. La jeune femme se précipita. Thra la saisit doucement par le bras :

— Calmez-vous, Lydia… Il va tout tenter pour nous sauver !

— Ah !… râla la jeune femme, chancelante.

Dikiti-Ki et l’androgyne la soutenaient. Mais elle leur échappa soudain et marcha sur Elmoaâ :

— Et vous prétendez l’aimer !… Et vous le laissez faire cette folie ! Mais vous l’envoyez à la mort !…

La belle Centaurienne se détourna après avoir échangé avec Lydia un regard qui fut le choc de deux éclairs. L’orgueilleuse créature dédaignait une telle scène. Que ces sentiments lui semblaient fades autant que déplacés en un tel moment ! Ne s’agissait-il pas du sort de Klaëtrâ, et au-delà de la création du futur empire des petites planètes ? Peut-être songeait-elle même à cette domination galactique qu’elle avait évoquée dans les bras de l’homme aux yeux verts ?

Dikiti-Ki l’attira à elle :

— C’est le destin, petite Terrienne… et lui est un héros, le plus noble, le plus grand de tous !

Lydia, haletante, le visage ravagé de ruisseaux de larmes, se précipita dans un geste insensé vers le météore.

C’est alors précisément qu’il disparut, s’effaça d’un seul coup.

Certes, Coqdor, de l’intérieur, grâce au système de vision, avait certainement aperçu l’intrusion de Lydia et même entendu ses propos. Mais il allait jusqu’au bout et venait de déclencher les ondes sans nom.

La sphère invisible faisait éclater la masse atomique représentant l’homme et son enveloppe météorique. Il était déjà dans l’extra-monde.

Lydia s’écroula en sanglotant dans les bras de Dikiti-Ki.

Un nouveau soubresaut de Klaëtrâ, tentant une fois encore d’échapper à l’avance terrifiante du bloc antimatière, ébranla la planète vagabonde tout entière, et les assistants qui n’avaient d’ailleurs plus rien à regarder se trouvèrent tous précipités au sol.

Klaëtrâ fuyait en désordre, talonnée par le météore maudit.

Thra prononça, de sa petite voix fluette :

— Le Terrien fait son devoir… C’est au Maître du Cosmos à établir sa volonté !…

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