Le mécaniquosmo
Chapitre II
Grégory ! Grégory Muscat, le fils de Corinne et de Robin. Et par surcroît le filleul d’Evdokia et de Bruno Coqdor ! Grégory, sept ans.
Le commissaire s’était senti pâlir en dépit de son flegme habituel. Cependant les paroles de Corinne étaient formelles : « on a tenté d’enlever… »
Coqdor, lui, gronda :
— Par la nébuleuse du Crabe ! Qu’est-ce que foutait Râx ? (3)
En dépit du parasitage qui se produisait toujours, Corinne avait entendu la réflexion du chevalier :
— N’incriminez pas Râx, Bruno… Il a fait son travail sérieusement. Très sérieusement même ! Vous allez pouvoir en juger tous les deux dès que vous serez arrivés !… Et c’est grâce à lui que Grégory est encore avec moi !…
À partir de ce moment, les deux hommes qui ne savaient plus que dire perdirent le contact tant les ondes étaient brouillées. Ils ne mirent que quelques minutes avant d’arriver à la villa, l’électrauto ayant pris une allure folle.
Cependant, ils pouvaient constater que la pluie de pierres brûlantes était en voie de régression. Quand ils stoppèrent devant la maison des Muscat, c’était pratiquement terminé.
D’après ce qu’ils avaient observé, ils pouvaient estimer que dans la région les dégâts étaient considérables. D’ailleurs, la villa avait été écornée par la chute d’une météorite sans doute d’assez belle taille.
Muscat et Coqdor se précipitaient. Déjà, Grégory arrivait en gambadant au-devant de son père et de son parrain. Ils le soulevèrent à tour de rôle, l’embrassèrent fougueusement. L’enfant riait de bonheur, mais ne semblait guère impressionné par ce qu’il venait de vivre. Les deux femmes accouraient derrière lui, ainsi qu’une étrange créature à l’allure maladroite, énorme chien peut-être si l’on en croyait son corps fauve terminé par un panache qui eût fait envie à dix écureuils. Mais non ! ce n’était pas un chien en dépit de sa belle tête tenant à la fois du dogue et du bouledogue. Ce qui démentait son appartenance à la race purement canine, c’étaient d’immenses ailes de chauve-souris, actuellement semi-repliées, qui lui permettaient de garder l’équilibre en marchant gauchement sur des pattes si puissantes, si griffues que la gent léonine ne les eût pas désavouées.
Ce monstre vint quêter une caresse auprès de Coqdor, son maître, qu’il avait suivi dans bien des aventures depuis qu’il avait quitté son monde natal, Dzo de la constellation d’Hercule.
Grégory se mit alors à raconter à sa manière l’aventure qu’il venait de vivre et qui lui paraissait exaltante. Il parlait vite, trop vite, et Muscat dut freiner son rejeton. Corinne et Evdokia, après les étreintes d’usage avec leurs conjoints respectifs, s’expliquèrent.
Râx, maintenant, couché aux pieds de Coqdor et chevauché par Grégory dont il était le jouet vivant et aussi le plus redoutable des protecteurs, ronronnait à sa manière, exhalant parfois de petits sifflements de satisfaction en dépit des manigances un peu trop rudes de l’enfant dont il était accoutumé à tout supporter. Il levait ses yeux d’or jaune vers Coqdor et le chevalier y lisait tout l’amour de cette bête fantastique.
Deux hommes avaient fait leur apparition dans le jardin de la villa et ce au moment où s’était manifestée la pluie de pierres. Deux hommes en tenues bizarres, lesquels, surgissant on ne savait comment (les jardins environnants étant déserts) avaient essayé sans ambages de s’emparer de Grégory qui jouait parmi les plates-bandes.
C’était compter sans Râx, lequel avait jailli d’un bosquet où il somnolait à la manière animale, avec cette vigilance qui ne le quittait jamais.
Les deux postulants-kidnappeurs avaient tenté de riposter à l’attaque du pstôr, tel était le terme sous lequel on désignait Râx dans l’échelle zoologique. Deux fulgurants étaient braqués sur lui mais les ravisseurs, entre les mains desquels Grégory se débattait en hurlant, n’avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes.
À peine si un jet thermique avait effleuré la moustache féline qui agrémentait le museau du monstre. S’élevant d’un coup d’aile, il avait fondu sur l’agresseur, lui ouvrant la gorge d’un coup de dents. L’autre ennemi, ne pouvant plus tirer sans risquer d’atteindre son complice, avait reculé en tentant de se faire un bouclier vivant de l’enfant qu’il maintenait.
Même manœuvre de la part de Râx qui utilisait les armes naturelles que la providence lui avait si généreusement fournies. On ne savait s’il bondissait ou s’il volait mais il avait promptement surplombé le bandit, lui tombant sur les épaules qu’il agrippait de ses griffes formidables, déchirant une sorte de scaphandre dont l’homme était revêtu. Déchirant en même temps la chair, si bien que le sang avait jailli en abondance.
— Ces deux hommes… ? demanda Muscat.
— Viens ! Ils sont encore dans le jardin ! Mais dans quel état !…
— Tu ne le disais pas plus tôt !
Muscat bondit, suivi de Coqdor. Grégory courut avec eux, flanqué de Râx et les deux femmes naturellement leur emboîtèrent le pas.
— D’où sortent-ils, ces deux-là ?
Le commissaire se penchait sur les corps. Il échangea un regard avec Coqdor. Un des deux avait cessé de vivre, les crocs de Râx pardonnant rarement.
Le second respirait encore car, outre ses épaules lacérées, il avait reçu en prime quelques sérieux coups de crocs et perdait son sang en abondance.
Coqdor et Muscat s’étonnaient de leurs tenues. Un modèle de scaphandre, de type évidemment spatial, mais qu’ils ignoraient totalement. Et pourtant ils en connaissaient quelques-uns à travers la Galaxie ! De plus, restait à savoir comment les ravisseurs avaient pu apparaître brusquement, profitant pour une raison inconnue de l’étrange pluie de pierres qui avait désolé la région parisienne.
Comme le chevalier posait tout haut cette question, ce fut Grégory qui y répondit :
— Viens voir, Parrain ! Là… dans les buissons…
On se précipita, pour trouver, dissimulée depuis la villa par les frondaisons, une grande quantité de minerai. Des fragments de très diverses dimensions, allant du simple caillou à l’énorme pierre pesant plusieurs kilos, voire des dizaines de kilos. Tout cela, palpé par les deux hommes, attesta une certaine thermie. D’ailleurs, le feuillage était roussi alentour, ainsi que les plantations les plus proches.
— Ces pierres… mises ensemble… Cela ferait un formidable bloc ! murmura Muscat.
— Oui, riposta Coqdor. Voire, regardez, Robin… Deux blocs… On dirait qu’il y a deux tas distincts à quelques mètres l’un de l’autre !
Sans doute eurent-ils une pensée analogue car ils échangèrent un nouveau regard d’intelligence.
Cependant, tandis qu’ils poursuivaient leurs recherches, Corinne, en femme pratique, n’avait pas perdu de temps. Elle avait envoyé un vidéo aux services de secours. On lui avait promis une ambulance dans les délais les plus brefs. Mais la voiture se faisait attendre, ce qui n’avait rien de surprenant. La situation était grave. Les blessés abondaient et les spécialistes étaient débordés.
Muscat et ses hôtes s’étaient empressés auprès des deux hommes. L’un d’eux n’avait plus besoin de rien mais son compagnon survivait, quoique en fort mauvais état, consécutivement aux sévices de Râx qui avait fait proprement son office de protecteur. On l’avait pansé sommairement et en attendant les secours, Coqdor et Muscat examinaient sa tenue.
Un scaphandre, complété d’une sorte de cagoule. Des armes de petit modèle, vraisemblablement au laser, mais de type aussi inconnu que l’équipement en général. Enfin, morphologiquementi les deux hommes pouvaient passer pour des bâtards. Une origine partiellement terrienne corrigée de l’apport de quelque sang d’un moi.^e lointain. Les deux vieux routiers des étoiles ne se trompaient pas souvent sur ce genre de déduction.
Pourtant, ce qui les intriguait, c’étaient les débris de ces deux énormes météorites jonchant le jardin. Laissant le blessé sous la surveillance des deux femmes, toujours avec Grégory (ravi de vivre une aventure aussi passionnante à ses yeux que celles dont son père et son parrain l’avaient régalé en récits colorés, il ne les lâchait plus) ils prospectaient consciencieusement tout ce qui pouvait éventuellement amener un peu de lumière sur cette situation insolite.
Un détail de grande envergure les intriguait depuis un moment et, silencieux à l’étonnement du jeune Grégory, ils ramassaient maintenant certains débris, particulièrement les plus volumineux, et tentaient plus ou moins maladroitement, avec plus ou moins de bonheur, de procéder à des juxtapositions qui surprenaient beaucoup le gamin.
Râx était là, lui aussi. Estimant sans doute avoir accompli très sérieusement son devoir en trucidant les ravisseurs de l’enfant confié à sa garde, il se léchait avec conviction, tournant parfois ses yeux dorés tantôt vers son maître Coqdor, tantôt vers Muscat qui était son vieux copain, et enfin vers Grégory comme pour s’assurer que le petit ne courait plus aucun danger.
Muscat tendait à Coqdor deux fragments de météorite :
— D’accord, Bruno ?
— D’accord, Robin. Cela forme un alvéole de grande taille. Petit à petit nous reconstituerons l’ensemble… Enfin, dans la mesure où les débris restant nous le permettront !…
L’ensemble dudit alvéole, pratiqué, cela leur semblait indéniable, à l’intérieur d’une masse minérale qui était certainement la météorite, correspondait exactement à un corps humain.
De là à conclure que les deux météorites avaient servi de gangue aux deux hommes en scaphandre, il n’y avait qu’un pas qu’ils avaient fort aisément franchi.
Certes, ils n’avaient encore jamais vu chose pareille, mais, au cours de leurs randonnées d’une galaxie en une autre, ils avaient découvert tant de faits réputés invraisemblables et impossibles qu’en bons pragmatistes, sinon en authentiques scientifiques, ils admettaient a priori tout élément jusque-là ignoré et non répertorié officiellement.
Grégory s’amusa fort à les aider. On ramassait les morceaux, de préférence ceux où apparaissaient les courbes et les évidements de l’alvéole supposé. Un puzzle énorme se reconstituait petit à petit. Et on pouvait maintenant admettre qu’on disposait des vestiges de deux météorites, partiellement vides intérieurement, et qui avaient été susceptibles de contenir chacune un être humain placé dans des conditions satisfaisantes.
Tout portait à croire que, si vraiment ces deux personnages avaient voyagé dans l’espace pour arriver en même temps que la pluie de pierres, ils avaient été sérieusement équipés pour cela. Les scaphandres étaient de belle qualité et sans doute munis à la fois de climatisation et de système respiratoire. Cela restait à étudier mais ce ne serait sans doute pas très difficile.
Coqdor et Muscat étaient rêveurs tandis que Grégory, tirant la langue, s’évertuait à ajuster les morceaux de son puzzle.
— Ils sont venus avec les météores !
— « DANS » un météore chacun !
— Justement ici !
— Pour s’emparer de Grégory !
— Donc, en ce qui le concerne, « ILS SAVENT ! »
Un temps. Muscat reprit :
— Bruno… Ils visent mon fils, mais… vous aussi, cher vieux magicien des galaxies, vous devez les intéresser !
— J’y pense, Robin. Et je vais me tenir sur mes gardes ! Mais il sera opportun de mettre Grégory en lieu sûr… Des gens disposant de pareils moyens récidiveront !
Ils se regardèrent puis levèrent instinctivement les yeux vers le ciel. Un ciel assez serein où nulle chute de météores ne se manifestait plus. Mais ils distinguaient, comme tous les Terriens de l’hémisphère boréal, l’énigmatique planétoïde. Déjà, ils le savaient, tous ces faits étaient liés. C’était de cet astre vagabond qu’émanait la pluie de pierres, et c’était de là qu’on était venu de cette façon farfelue pour tenter d’enlever Grégory.
Le filleul de Bruno Coqdor qui, tout comme lui, et malgré son très jeune âge, paraissait mystérieusement doué pour les expériences psychiques.
Pouvait-on négliger le fait que, jusque-là, tous les rapts incompréhensibles signalés à travers le monde visaient des médiums réputés ?
Mais l’ambulance arrivait, avec les forces policières. On salua Muscat, eu égard à la fois à son grade et à sa réputation qui n’était plus à faire. Entre-temps, Coqdor avait réfléchi :
— Robin… un de ces hommes est mort. Mais l’autre vit. Par lui, nous pourrons savoir quelque chose…
— Hum… il me parait bien mal en point pour un interrogatoire en règle !… à moins que…
Muscat regarda Coqdor, Coqdor dont les yeux verts étincelaient, et eut un sourire :
— … à moins que vous ne vous en mêliez !… Bien sûr… Mais pensez-vous sérieusement, Bruno, sonder un cerveau quand l’homme est dans cet état ?
— Oui. Si on le soigne. Et même s’il demeure inconscient, tant qu’il lui restera un souffle de vie, je crois pouvoir entrer en contact avec le mystère du cortex… tenter de percer la barrière mentale, déchiffrer en quelque sorte le livre prodigieux de la mémoire que tout humain porte dans sa boîte crânienne…
— Je sais, affreux sorcier du ciel, que vous avez fait cela mille et une fois avec des êtres lucides. Alors que celui-là…
Coqdor regarda le commissaire bien en face :
— Nous devons tout tenter, tout risquer, Robin. Voulez-vous que nous appelions notre ami Stewe ?…
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