Le mécaniquosmo
Chapitre XVIII
— Du courage, dit Robin Muscat.
Evdokia fit effort pour sourire, en dépit du terrible chagrin qui lui rongeait le cœur :
— Oui, dit-elle. Je crois que nous allons en avoir besoin !
Ils pénétraient dans le laboratoire de leur ami Stewe. Corinne était là également et soutenait son amie. Grégory les accompagnait. Ou plutôt, devrait-on dire, c’étaient les trois adultes qui accompagnaient l’enfant. Le filleul de Coqdor ne semblait d’ailleurs nullement ému à la pensée du rôle qu’on attendait de lui. Fils d’un couple qui avait connu de multiples aventures à travers les galaxies, élevé dans un monde ultra-technologique, accoutumé à la fois aux phénomènes psychiques autant qu’aux derniers développements de la science la plus avancée, le bambin se trouvait parfaitement à l’aise.
Corinne et Robin, d’ailleurs, autant que sa marraine Evdokia avaient le souci de lui donner une enfance qui était celle de tous les petits garçons heureux de tous les temps. Il jouait, il étudiait, comme tous ceux de son âge et les deux ménages, les Muscat comme les Coqdor, le gâtaient, quelquefois peut-être un peu plus qu’il n’aurait fallu. Mais Grégory avait un heureux caractère et d’une façon générale on pouvait le considérer au rang des enfants relativement sages.
Depuis plusieurs semaines, cependant, l’angoisse régnait.
On avait appris, non sans stupeur, l’évasion de Coqdor, quittant de façon exceptionnelle l’I.S. 17, où le commandant Dalvina avait agi envers lui de façon discutable. Le résultat c’est qu’après ce joli coup, le responsable de l’île spatiale avait été prié de songer à une retraite définitive.
Ensuite ? Ensuite rien. Bruno Coqdor avait disparu, en compagnie de l’aspirant Vermel.
Pendant de longs jours, les Terriens avaient recherché la mystérieuse planète vagabonde. En vain ! Il était hors de doute qu’elle s’était effacée par sub-espace. D’aucuns, cependant, contestaient encore cette possibilité, inhérente à un vaisseau, non à un corps céleste de cette envergure.
L’armada n’en avait plus retrouvé trace. À ce moment, on commençait à constater un léger réchauffement. On ne volait plus les radiations solaires destinées à la planète Terre de toute éternité. Et les incursions de ces étranges météores, habités ou non, cessaient parallèlement.
Il y avait peut-être de quoi se réjouir, le péril semblant conjuré.
Bien sûr, ce n’était pas l’avis de tout le monde et la belle Evdokia, ainsi que la famille Muscat, se posait des questions concernant le sort de Bruno. Ils le connaissaient mieux que personne. Il s’était tiré de bien des chausse-trappes. Mais qu’en était-il ? Et quel était cet aspirant (du sexe féminin d’ailleurs) qui avait en quelque sorte trahi à son intention pour pallier l’imbécillité d’un militaire stupide ?
Où étaient-ils ? De toute évidence ils avaient tenté de joindre la planète vagabonde. Mais cette dernière s’étant volatilisée, on se perdait en conjonctures.
Et puis, coup de tonnerre ! On apprenait brusquement le cataclysme qui avait désolé la base A du planétoïde Hidalgo. Des centaines de morts dans la petite cité ravagée. Cataclysme de surcroît totalement incompréhensible. Ceux de la base B, épargnés sans doute par miracle, n’avaient absolument rien compris. Aucun symptôme n’avait laissé présager pareil désastre. La base A avait été gommée de la surface d’Hidalgo. D’un seul coup, comme ça, sans que rien dans la nature ait crié gare.
Hidalgo avait été rudement secoué par le phénomène. On avait seulement constaté l’apparition d’un éclair très violent, quelque part dans l’espace, dans ce ciel glacé des confins du système solaire. C’était tout. C’était peu, insuffisant pour expliquer la catastrophe.
Enfin, autre nouvelle qui faisait revivre l’inquiétude : les survivants d’Hidalgo croyaient avoir aperçu de nouveau une sorte de météore géant. Était-ce la planète vagabonde ? Cela y ressemblait fort et dans ce cas tout était à redouter. On ne se souvenait pas sans déplaisir des chutes de météores brûlants. Mais, cette fois, c’était infiniment plus grave et l’astre errant inconnu avait fait de nombreuses, très nombreuses victimes.
Une fois de plus, l’armada avait été mise en état d’alerte et des mondes voisins, des planètes du Centaure, on envoyait des renforts, des vaisseaux de ligne qui gagnaient le monde des Solariens par plongées subspatiales.
Evdokia vivait dans le désespoir et ses amis multipliaient les prévenances pour compenser dans la mesure du possible le chagrin qui la submergeait. Finalement, comme les nouvelles de la flotte spatiale n’apportaient pas grand-chose en fait de renseignements et que, jusqu’à nouvel avis, on n’avait pas encore rejoint l’astre coupable dans les parages d’Hidalgo, Robin Muscat avait eu une idée.
Là où tout échouait, pourquoi ne pas faire appel à un pouvoir d’exception, à un détecteur vivant, à un de ces médiums qui sont parfois susceptibles de révélations surprenantes ? Un tel médium, il l’avait sous la main : son propre fils.
Grégory, ce n’était plus un secret, semblait avoir mystérieusement hérité les facultés assez fantastiques de Bruno Coqdor. Corinne rappelait parfois en riant cette vieille tradition qui attribue aux filleuls les qualités comme les défauts des parrains et marraines. Ni elle ni Muscat n’étaient des voyants. Grégory, lui, l’était, c’était indéniable et il l’avait encore prouvé lors de l’expérience téméraire de Stewe.
Robin Muscat n’était nullement superstitieux. Homme de raisonnement avant tout, il avait trop souvent constaté les effets de la détection cérébrale pour tomber dans la négation irrationnelle des pseudo-scientifiques qui s’ingénient à tenir pour nul et non avenu ce qu’ils n’ont pas découvert, ou seulement appris. Si bien qu’après une conversation serrée avec Corinne et Evdokia, il avait vidéophoné au docteur Stewe.
Lequel avait accueilli une certaine suggestion avec enthousiasme :
— Je vous attends… Le plus tôt possible. Tout sera prêt !
C’est ainsi que le commissaire de l’Interpol-Interplan, la police terro-interplanétaire, amenait son rejeton dans le laboratoire, rejeton flanqué de sa maman et de sa marraine.
Grégory, toujours affable, alla embrasser gentiment le docteur Stewe, ce vieil ami de sa famille qu’il avait toujours connu.
Les laborantines souriaient à l’enfant, comme pour atténuer l’aspect rébarbatif des appareils qui l’entouraient. Mais Grégory connaissait déjà le lieu et ne semblait nullement impressionné.
Pas même par un singulier objet qu’on avait pudiquement dissimulé par un voile noir. Cela pour ne pas provoquer chez lui de sensation désagréable. Mais Grégory savait bien ce que dissimulait ce voile funèbre. Puisqu’il avait précédemment communiqué avec « ce qu’il y avait en dessous ».
— Tu veux bien t’asseoir ici ? demanda Stewe.
Cet homme chauve, aux yeux perçants, au visage qui semblait ignorer le sourire, se faisait toujours très cordial, très doux, quand il rencontrait le fils de Robin Muscat. Ses laborantines, habituées à sa froideur, à son attitude robotique, n’en revenaient pas.
Grégory obtempérait, toujours de la meilleure grâce. Rien, décidément, ne semblait entamer sa bonne humeur. On n’avait pu lui dissimuler le péril qu’il encourait depuis que les inconnus de la planète vagabonde n’avaient pas hésité à envoyer des émissaires visiblement chargés de le ravir à sa famille. Une fois encore, il avait accueilli cette vérité avec son optimisme inébranlable. D’ailleurs les événements paraissaient lui avoir donné raison puisque, par la suite, rien n’avait plus été tenté contre le jeune et fulgurant médium et que l’astre mystérieux s’était effacé du ciel.
Cependant, Stewe et ses aides mettaient la dernière main à la préparation de l’expérience dont Grégory devait être l’élément majeur.
Toutefois, tout médium a besoin d’un support, d’un truchement avec le sujet qu’il est chargé de scruter. Le dessein de Robin Muscat était d’utiliser les facultés exceptionnelles de son fils afin de tenter d’atteindre psychiquement, soit la planète vagabonde, soit plus directement peut-être Bruno Coqdor lui-même.
Or il était hors de question de demander à l’enfant de se mettre ainsi de but en blanc en communication avec un astre vagabond, tout autant qu’avec l’esprit de son parrain dont on ne savait plus rien.
Qu’avait-on fait précédemment ? On s’était servi du cerveau d’un des ravisseurs en puissance, cet homme venu dans un météore-alvéole. Coqdor lui-même avait sondé cet esprit resté latent et dont la science fabuleuse de Stewe assurait la survie. Survie stagnante sans doute, mais le praticien était en mesure d’affirmer que cet organe continuait à fonctionner dans son bain de plasma, alimenté métaboliquement par un procédé connu dans divers laboratoires mais singulièrement amélioré par Stewe.
On se souvenait de l’exploit de Grégory, qui avait hautement aidé l’homme aux yeux verts dans ses recherches. Alors que le chevalier de la Terre peinait pour le sondage psychique, l’enfant, lui, avec autant d’aisance que de simplicité, avait établi entre le cerveau isolé et lui-même un contact plein de richesses.
Robin ne s’était décidé qu’après de longues palabres avec Corinne d’abord, avec Evdokia ensuite. Grégory, finalement, avait accepté tranquillement de répondre à ce qu’on attendait de lui.
Il était là, maintenant, devant ce voile couleur de nuit qui dissimulait le cerveau de l’homme venu de l’espace. Une semi-lumière régnait dans le labo. Des circuits ronronnaient, des étincelles crépitaient… Robin Muscat était très ému mais, selon son habitude, il n’en laissait rien paraître. Corinne tremblait légèrement : n’était-ce pas son propre enfant qui faisait les frais de cette tentative fantastique ? Et Evdokia, elle, très droite, très pâle, elle attendait. Espérant ou – qui sait ? – redoutant peut-être ce que Grégory pouvait révéler.
Stewe et Muscat ne s’étaient pas dissimulé que l’essai ne serait pas forcément couronné de succès. Déjà, lors de la première expérience en compagnie de Coqdor, les deux médiums avaient lu dans les émanations psychiques du cerveau récupéré. Mais surtout ce qui préoccupait le défunt cosmonaute. Il avait été question de ses amours et Grégory avait « accroché » l’image de sa maîtresse. Coqdor avait épelé difficilement un mot et c’était Grégory qui l’avait déchiffré définitivement :
Mécaniquosmos. Ce qui d’ailleurs n’avait rien appris aux consultants.
Le médium en herbe allait-il tout bonnement lire dans ce que le cerveau gardait encore en ses neurones, ses seuls souvenirs personnels ? Ce n’était pas impossible mais les deux hommes avaient spéculé sur le fait que, Grégory étant étonnamment doué, pouvait se servir de ce truchement, de cette base encore vivante, pour laisser son esprit s’échapper grâce à ce tremplin vers le point d’où il était venu, à savoir la planète vagabonde.
Le léger vrombissement de l’appareillage indiquait que tout était au point. Stewe surveillait attentivement son tableau de commandes, une console exceptionnellement complexe. Muscat se tenait droit, se dominant plus que jamais. Les deux femmes s’appuyaient l’une sur l’autre, bouleversées.
Grégory, attentif mais très calme, avait maintenant les yeux fixés sur le voile noir.
On attendit longtemps, très longtemps. À plusieurs reprises l’enfant parut tressaillir, articuler des mots, mais il était encore trop tôt et le contact avait peine à s’établir.
Et tout à coup, comme cela se produit fréquemment en pareil cas, il capta ce qu’il cherchait. Il parla :
— Parrain est avec une dame… deux dames…
Les assistants échangeaient des regards. Au moins on pouvait estimer que sur ce point il ne se trompait pas. Coqdor vivait, c’était une assurance indéniable. Mais qui étaient ces deux femmes ? L’aspirant Vermel peut-être ? Mais l’autre ?
Qu’importait ! Grégory parlait, parlait…
Il décrivit l’astre vagabond. Et il revit les installations qu’il avait précédemment détectées. Seulement maintenant elles lui apparaissaient ravagées, en grande partie détruites. Il faisait froid, très froid. Il neigeait et il voyait des gens voltiger dans la tourmente de neige et de glace.
Et il parla de ces messieurs et ces dames, tous réunis en cercle dans une sorte de bulle verte, sous un plafond, un drôle de plafond translucide avec des signes bizarres. Tous parlaient à la fois, ils disaient tous la même chose. Et cependant ils n’étaient pas d’accord et parfois un ou une d’entre eux rompait l’ensemble.
Bien entendu, tout cela apparaissait comme incompréhensible. Mais la suite le fut beaucoup moins :
— Parrain est avec eux ! Parrain veut créer son empire ! Parrain est leur ami !…
Robin serra les dents. Corinne ouvrait de grands yeux. Evdokia se sentait blêmir.
Complaisamment, en état maintenant de semi-conscience, Grégory, emporté par sa propre voyance, décrivit le club des médiums, parla de leurs desseins de conquête, révéla qu’une des « dames » et son Parrain avaient l’intention de se « marier » pour régner sur un nouveau monde.
Stewe, avec adresse, l’orientait par instants, posant doucement des questions destinées à l’aider à compléter ses révélations, le plus souvent hachées, fragmentaires, comme cela se produit dans les séances de voyance.
Grégory parlait d’abondance. Rien ne laissait croire qu’il fabulait, trop heureux sans doute dans son subconscient de bavarder sur ce qu’il découvrait, échappant à la mythomanie bien connue de certains médiums.
Ainsi, on sut ce qu’on pouvait appeler la trahison de Coqdor et son accord avec ce groupe inconnu, cette femme mystérieuse. On connut leurs ambitions démentielles, on apprit qu’ils étaient plus ou moins directement responsables de la destruction de la base A du planétoïde Hidalgo.
Alors Muscat, n’y tenant plus, haleta :
— Grégory !!! Mon chéri… dis-moi… ce… cette planète… Où est-elle en ce moment ?… Peux-tu me le dire ?…
Grégory chercha un bon moment. On voyait qu’il faisait effort. Finalement, d’après ses propos plus ou moins cohérents, Robin Muscat put établir à peu près ceci : la planète vagabonde parvenait approximativement à hauteur de l’orbite d’Uranus, s’étant fortement éloignée d’Hidalgo après le désastre qu’elle avait occasionné.
Le commissaire interplanétaire demanda encore :
— Grégory… sa direction… vois-tu où elle se dirige ?
Ils furent tous ahuris en entendant l’enfant déclarer, après un nouveau silence :
— Elle va vers le soleil !…
Mais Grégory donnait des signes de fatigue. Corinne, en mère avertie, faisait signe à son mari. Muscat acquiesça et échangea un regard avec le docteur Stewe.
La lumière revint et les appareils cessèrent de ronronner. On entourait Grégory. Il était las sans doute et paraissait ne plus se souvenir de grand-chose. Ce qui, après tout, valait sans doute mieux.
Muscat vint vers Evdokia :
— Vous allez m’en vouloir, Evdokia. Mais je dois faire mon devoir !
La belle Grecque soupira profondément mais elle inclina la tête en gage d’acquiescement. Qu’est-ce que le policier des étoiles pouvait faire d’autre ? Le sort du monde solaire était peut-être en jeu.
C’est ainsi que les hautes autorités furent averties et que la flotte spatiale, mieux renseignée, put se lancer à la poursuite de Klaëtrâ.
À la poursuite de Bruno Coqdor, dont le comportement devenait réellement incompréhensible.
OceanofPDF.com