Le Piège

Emmanuel Bove · Chapitre 9 sur 18

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Le Piège

Chapitre 9

 

 

Bridet déjeuna avec un inspecteur du nom de Bourgoing qui faisait semblant, un peu lourdement, vis-à-vis des gar-çons et des clients, d’avoir retrouvé un vieux camarade au-quel il tenait absolument à faire plaisir. Après le repas, Bour-going commanda des liqueurs. On sentait qu’en ces circons-tances ses supérieurs n’épluchaient pas de trop près les notes de frais.

À trois heures et demie, ils retournèrent rue Lucas. En cours de route, Bridet eut une velléité d’indépendance. Il en-tra, sans prévenir son compagnon, dans un bureau de tabac. L’inspecteur faillit le suivre, mais se ravisant, il l’attendit à la porte.

Ils montèrent directement au premier étage par le grand escalier, mais au lieu d’être conduit comme il s’y attendait, directement chez M. Saussier, Bridet fut introduit dans une petite pièce à la porte de laquelle la carte de visite d’un cer-tain Yves de Keruel de Mermor était fixée.

Il n’y avait pas d’œillets de serre sur le bureau comme sur celui de Basson, mais entre deux plaques de verre que maintenait un support en nickel, une grande photographie représentant une très jolie femme tenant dans chacun de ses bras un enfant d’une dizaine d’années. La pose rappelait celle d’un tableau de Mme Vigée Le Brun. Cette évocation de la vie privée de M. de Keruel de Mermor était tellement par-faite qu’elle n’avait rien de familial et qu’il se glissait dans l’esprit la pensée que cette photographie ne provenait que d’un magazine élégant.

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L’attente devenait intolérable. À mesure que l’après-midi s’écoulait, Bridet avait l’impression de plus en plus nette qu’il n’allait pas recouvrer sa liberté, que le temps manque-rait pour en finir, comme disait Saussier, avec son histoire. On le garderait alors. Puisqu’on ne l’avait pas laissé déjeuner seul, il n’y avait pas de raison qu’on le laissât davantage dî-ner ou passer la nuit. De temps en temps, Bourgoing venait le prier de patienter. M. Saussier n’allait pas tarder, disait-il, et pourtant, quand la porte était ouverte, Bridet entendait la voix du directeur.

À cinq heures, Keruel lui-même entra dans la pièce. Bourgoing l’accompagnait sans raison apparente. C’était un homme grand, au visage osseux, à la pomme d’Adam sail-lante et qui portait avec élégance un costume de flanelle grise et une cravate de foulard bleu à pois blancs. Jusqu’à présent tous les fonctionnaires à qui Bridet avait eu affaire, avaient affecté de le traiter avec beaucoup d’égards. Pour la première fois, il n’en fut pas de même. Keruel ne prononça pas un mot.

— Je vous dérange ? demanda Bridet qui tenait encore, mais bien faiblement, à garder l’apparence d’un visiteur or-dinaire.

— Pas le moins du monde, répondit sèchement Keruel.

Il s’assit à son bureau, puis sans regarder Bridet :

— M. Saussier m’a chargé de vous voir…

Cette parole glaça Bridet. Rien ne lui était plus pénible que d’avoir affaire continuellement à des gens nouveaux. C’était effrayant. Quand il croyait avoir gagné la sympathie de l’un, il s’apercevait que tout était à recommencer avec un autre. Bridet se retourna instinctivement avec l’espoir de

– 97 – voir l’inspecteur. C’était insensé, mais cette présence l’eût réconforté.

Keruel avait tiré un trousseau de clés de sa poche. Il ou-vrit les tiroirs de son bureau, puis, décrochant le téléphone, il parla longuement sans s’occuper de Bridet. Il prenait telle-ment au sérieux ses nouvelles fonctions, qu’il avait mêlé ses clés, les anciennes, celles de la propriété de Bretagne, à celles de Vichy. Quand il eut terminé, il se mit à écrire. Une demi-heure s’écoula ainsi. Keruel n’avait pas encore adressé la parole à Bridet lorsque la porte s’ouvrit. C’était M. Saussier.

— Voulez-vous passer dans mon cabinet, dit-il sans pa-raître reconnaître Bridet. Vous viendrez aussi, ajouta-t-il en s’adressant à Keruel.

Quelques instants après, Bridet se retrouvait dans le grand bureau du matin. Mais ce n’était plus la pièce élégante et silencieuse où un chef prend ses décisions et où un étran-ger n’entre qu’avec précaution. Toutes les portes étaient ou-vertes. Il y avait de la fumée. M. Schlessinger était assis à la place du directeur. Sa serviette était posée devant lui, sur le bureau. Deux hommes parlaient près d’une fenêtre, un troi-sième était assis dans un fauteuil. On entendait le bruit d’une machine à écrire venant d’une pièce voisine.

Bridet s’arrêta, comme s’il dérangeait et Saussier lui dit :

— Entrez, entrez.

À la pensée que tous ces gens étaient réunis pour lui, Bridet fut pris un instant de panique, mais il vit que personne n’attachait d’importance à sa personne. Les portes restaient ouvertes. Il reprit confiance.

 

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— Asseyez-vous, dit Saussier.

Bridet obéit. Il regarda Schlessinger, puis les trois incon-nus. Décidément, personne ne se souciait de lui. Mais sou-dain son regard rencontra celui d’un de ces hommes. Une bouffée de chaleur lui monta à la tête. Ce regard s’était tout de suite détourné comme un regard surpris.

Quelques minutes s’écoulèrent durant lesquelles Bridet écoutant ce qui se disait, essaya de comprendre la raison de cette réunion. Mais la conversation portait sur le ministère des Finances. C’était, paraît-il, très habile de la part du Ma-réchal d’avoir cédé au désir qu’avaient les Allemands de le voir rentrer à Paris. On prenait pied ainsi dans la capitale. Dans quelques semaines, un autre ministère suivrait. Et un beau jour, sans s’être aperçu de rien, les Allemands se trou-veraient devant un Gouvernement français installé solide-ment à Paris.

Un des deux hommes qui se trouvaient près de la fe-nêtre, s’approcha de Bridet.

— Une cigarette, monsieur Bridet ? dit-il en pressant sur le bouton de son étui.

— Volontiers, dit Bridet effrayé de nouveau par le fait que cet inconnu l’appelait par son nom.

— Nous vous faisons perdre votre temps…

— Cela me serait indifférent, observa Bridet, si je savais pourquoi. Mais rien n’est plus désagréable que d’attendre comme cela, pendant des heures… On a un peu l’impression qu’aujourd’hui…

Bridet s’interrompit, n’osant dévoiler sa pensée.

 

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— Oh ! dit l’homme en souriant, il ne faut pas vous émouvoir. Les événements justifient ces changements dans les mœurs. Nous ne devons plus nous étonner de rien. Tout est possible aujourd’hui.

Bridet sentit que son interlocuteur, bien qu’il n’eût cessé de sourire, éprouvait une sorte de satisfaction méchante à lui parler ainsi. Le temps de la facilité, des égards, de la gentil-lesse était révolu. C’était un peu comme si lui, Bridet, n’avait pas compris le sens profond de la défaite, comme s’il avait la naïveté de s’imaginer que les choses pouvaient encore se passer comme en période normale.

À ce moment, M. Saussier s’approcha.

— Ne vous impatientez pas, monsieur Bridet. À propos, dites-moi, j’avais oublié de vous en parler, vous ne m’aviez pas dit que vous n’habitiez plus l’hôtel des Deux-Sources.

— Je l’ai quitté ce matin.

— Comment cela se fait-il ?

— Je comptais rentrer à Lyon ce soir.

— Et vos valises ?

— Je les ai laissées dans un café, près de la gare.

— Ah bon, je comprends, excusez mon indiscrétion, mais cet après-midi un de nos inspecteurs s’est rendu chez vous inutilement. On lui a annoncé que vous étiez parti, que vous aviez tout emporté.

Des bruits de voix venant du hall interrompirent M. Saussier. Il se retourna. M. Schlessinger s’était levé. On

 

– 100 – apercevait deux hommes de dos parlant à des interlocuteurs invisibles.

— Les voilà ! s’écria Saussier.

S’adressant à Bridet, il annonça :

— Vous allez voir votre ami Basson.

Bridet comprit alors brusquement ce qui se passait. On allait les confronter. Tout s’éclairait. Mais pourquoi ? Que fallait-il dire ?

Peu après, Basson pénétrait dans la pièce. Keruel de Mermor le suivait, accompagné de deux hommes. Il leur fit signe de rester sur le pas de la porte. Ils obéirent avec la do-cilité indifférente de soldats requis pour un service d’ordre. Bridet regarda Basson, espérant rencontrer ses yeux pour y lire un conseil. Mais Basson ne parut pas le voir. Il ne sortait certainement pas d’un lieu obscur et pourtant son regard avait quelque chose de vif et de fuyant, comme celui d’un prévenu au moment où il pénètre dans une cour de justice. Il n’y avait rien de changé dans son apparence extérieure, dans sa façon d’être, il n’avait pas été touché dans sa vie phy-sique, mais une expression d’une gravité extraordinaire, comme s’il avait eu la mort devant les yeux ou un malheur affreux, s’était gravée sur son visage, non pas à l’instant même mais, on le devinait, depuis des heures.

Il s’avança, la tête haute, très maître de lui en appa-rence. La lumière, venant de la petite rue bourgeoise, s’était répandue sur lui. Bridet fut alors frappé par un détail surpre-nant : Basson semblait avoir rajeuni. Sa pâleur semblait celle d’une jeune fille. Il n’avait plus de rides. Ses traits s’étaient affinés. La peur ou l’émotion avaient eu le pouvoir inattendu

 

– 101 – d’ôter à ce visage ce qu’il avait ordinairement de lourd et de matériel.

Bridet tendit le menton pour attirer l’attention de son ami. Celui-ci ne le vit pas ou plutôt (du moins Bridet en eut l’impression) ne voulut pas le voir. Visiblement Basson pre-nait son entourage de haut et ce camarade de jadis qu’on voulait dresser contre lui, il ne daignait même pas le recon-naître. Il regarda M. Saussier. Ce dernier lui dit :

— Ce n’est pas à moi que vous avez affaire, mais à M. Schlessinger.

— Très bien, répondit Basson en se plantant face au bu-reau.

Était-ce parce que son cœur battait plus vite ou plus fort ? mais sous les yeux de Basson, dans le cerne, on aper-cevait le soulèvement régulier d’une artère. Bridet ne savait que faire. Il aurait peut-être dû se lever, serrer la main de son ami, paraître tout ignorer, mais il n’en avait pas la force. Il était cependant incapable de le quitter des yeux. Il remarqua tout à coup que Basson gardait continuellement la bouche entrouverte sans s’en douter, non dans une moue de détente, comme c’est le cas habituellement, mais pour mieux respi-rer.

« Pourquoi ne ferme-t-il pas la bouche ? » se demanda Bridet qui souffrait de voir son ami, dont toutes les forces tendaient à faire croire qu’il était entièrement maître de lui-même, se trahir par un détail aussi facile à corriger.

— Asseyez-vous, lui dit Schlessinger avec dureté.

— C’est inutile, répondit Basson.

 

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Un instant après, ses lèvres s’entrouvrirent de nouveau. Dix hommes se trouvaient dans la pièce. Malgré cela, le si-lence se fit tout à coup, révélant que dans le brouhaha qui avait précédé, personne ne s’était vraiment laissé aller.

— Veuillez vous approcher, monsieur Bridet, dit Schles-singer.

Bridet s’aperçut que seul il était resté assis. Il se leva précipitamment. Maintenant, il se trouvait debout, à côté de Basson, face au bureau.

— Est-ce que vous vous connaissez ou est-ce que vous ne vous connaissez pas ? demanda Schlessinger, comme agacé par une comédie qui durait depuis trop longtemps.

Basson et Bridet se regardèrent ouvertement pour la première fois.

Bridet hésita un instant. Il venait d’avoir soudain le sen-timent qu’il avait manqué de naturel, que lié comme tout le monde savait qu’il l’était avec Basson, il eût dû lui parler tout de suite sans y être invité, lui tendre même la main.

Basson se taisait aussi. Il examina son camarade des pieds à la tête, puis, comme si on lui avait posé cette ques-tion à propos d’un indifférent, il répondit avec froideur :

— Je connais en effet M. Bridet.

— Oui, oui, nous nous connaissons, dit ce dernier.

Basson demeura impassible. Il ne niait pas qu’il connais-sait Bridet, mais on sentait qu’il méprisait cette ruse policière qui consistait à vouloir l’atteindre par l’intermédiaire d’un ami. Il n’en voulait pas à celui-ci de s’y prêter. Mais par sa froideur, il montrait aux policiers qu’ils perdaient leur temps,

– 103 – que son amitié pour ce camarade de jadis n’avait pas une importance telle qu’elle pût l’embarrasser dans ce qu’il avait à dire pour sa défense.

Schlessinger ouvrit sa serviette. Il n’en tira aucun papier.

— Vous affirmez, dit-il aux deux hommes, ne vous être jamais rencontrés à Lyon.

— Je l’affirme, s’écria Bridet tout heureux de dire la véri-té.

Basson ne répondit pas. Par son air dédaigneux, il lais-sait entendre que si c’était tout ce qu’on avait à lui deman-der, il ne voyait pas l’utilité de répondre.

Cette attitude dut déplaire à Schlessinger, car il le prit seul à partie :

— Vous ne vouliez pas envoyer votre ami Bridet en Afrique ?

— Il me l’a demandé, il le voulait, lui.

— Comment se fait-il que vous lui ayez donné un sauf-conduit ? On vous avait pourtant fourni sur son compte les plus mauvais renseignements.

— Je n’ai eu connaissance de ces renseignements qu’après. Aussitôt, je l’ai évincé. Quand il est venu me voir hier, je lui ai dit que je n’avais pas de réponse.

— Oui, mais vous n’avez pas prévenu les services. Tout s’est passé comme si vous vouliez que ce départ se fît à votre insu. Ne comptiez-vous pas vous servir de Bridet comme d’un messager ?

— Jamais.

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— Oh ! jamais, confirma Bridet.

— Vous dites, poursuivit Schlessinger, que vous l’avez évincé. Mais il est curieux que vous ayez attendu pour le faire que nous soyons en possession de vos télégrammes de Lisbonne.

Basson passa sa langue sur ses lèvres. Il transpirait, mais à peine. Aucune goutte de sueur sur son visage, mais une sorte de moiteur, comme la trace d’un linge humide sur du marbre.

— Bridet m’a demandé un sauf-conduit que je lui ai refu-sé, un point c’est tout, dit Basson. En supposant que j’eusse eu besoin d’un agent, je vous prie de croire que je l’eusse mieux choisi. Quant aux télégrammes de Lisbonne, c’est une autre histoire.

Schlessinger se tourna vers Bridet :

— Que faisiez-vous donc continuellement au ministère de l’intérieur ? Et ce voyage à Lyon ? Un sauf-conduit ne né-cessite pas tellement de démarches, d’allées et venues, sur-tout quand on est l’ami de M. Basson.

— On me priait toujours de revenir. Je comprends à pré-sent pourquoi. Comme il vient de le dire, M. Basson n’a ja-mais eu l’intention de me donner un sauf-conduit. Il me lan-ternait, n’osant, par amitié, m’opposer un refus formel.

Bridet avait prononcé ces mots sur un ton amer. En réa-lité, depuis qu’il avait eu la révélation que Basson pensait comme lui, agissait contre Vichy, il s’était senti envahi d’un immense besoin de le servir, de se dévouer pour lui, de lui montrer qu’il était fidèle en amitié. Mais il n’osait le faire. Il devinait que c’était justement ce que redoutait Basson, que

 

– 105 – la froideur de celui-ci, que ce souci de le tenir à distance, ve-naient de ce qu’il craignait plus d’être compromis qu’aidé.

— Je crois que M. Bridet peut se retirer. Nous n’avons pas encore reçu la visite de l’informatrice dont je vous ai par-lé, interrompit M. Saussier. Elle doit arriver ce soir par le train de sept heures. Son témoignage nous sera très pré-cieux. Si j’apprends quelque chose, je ferai prévenir M. Bridet. Pour le moment, il me semble qu’il vaut mieux tâ-cher de tirer au clair l’histoire des télégrammes.

— N’oubliez pas que demain soir je pars pour Paris et que je ne serai de retour que samedi, dit Schlessinger.

Puis, s’adressant à Bridet, il ajouta :

— Vous pouvez vous en aller, monsieur Bridet. Revenez demain matin.

Bridet était si heureux d’être libre et ce qui lui arrivait était tellement inattendu après toutes ces émotions qu’il ne put cacher sa joie, malgré la honte qu’il avait de la montrer et de paraître avoir admis, sans protester davantage, qu’il avait été jusqu’à cette minute privé de sa liberté.

— Merci, merci, dit-il avec ce besoin d’amour ou plutôt de fraternité, avec cette expression de reconnaissance, de candeur, de profonde sincérité auxquels les policiers n’attachent aucune importance quand leur chef vous consi-dère comme coupable, mais qui les émeut venant d’un homme à qui justice est rendue.

— Vous n’avez aucune raison de nous remercier, dit Schlessinger en s’adressant à Bridet comme à un hurluberlu.

— Tu viendras me voir, dit Basson sans cacher un léger mépris pour ce camarade qui savait si peu se maîtriser et

– 106 – surtout pour montrer à tous ces policiers qu’il ne doutait pas de l’issue heureuse de l’enquête.

Bridet se dirigea vers la porte. Toute l’assurance qu’il avait perdue au cours de cette effroyable journée lui était re-venue. Il s’arrêta pour allumer une cigarette. Maintenant qu’il était libre, il ne voulait pas avoir l’air pressé de partir, il éprouvait même un besoin incompréhensible de rester, d’assister en témoin à ce qui allait suivre. Au moment de quitter la pièce, il ne put s’empêcher de retourner dire en-core un mot à Schlessinger.

Il était à deux pas du bureau lorsqu’il entendit le haut fonctionnaire-policier, qui n’avait pas prévu cet étrange re-tour, dire à Saussier, sans lever le nez de ses papiers : « C’est un sous-fifre, votre Bridet… ».

Cette opinion peu flatteuse n’arrêta pas Bridet. Il voulait paraître n’avoir jamais douté que la vérité triompherait. Le meilleur moyen qu’on s’aperçût de sa confiance était de montrer qu’il avait de la suite dans les idées. Il était venu à Vichy demander un sauf-conduit. Est-ce qu’on allait le lui donner à présent ? Il s’approcha encore du bureau. Basson ne le regarda pas. Il avait toujours la bouche entrouverte. De temps en temps, il portait avec vivacité la main à son visage comme si une mouche l’importunait. Mais ce n’était pas une mouche, c’étaient à présent des gouttes de sueur isolées qui coulaient sur sa peau.

— Excusez-moi, dit Bridet sur le ton d’un homme qui cherche à augmenter la sympathie secrète qu’il croit avoir inspirée, mais je voulais vous dire deux choses. Vous m’avez prié de revenir demain matin. Voulez-vous que je vienne vers dix heures ? D’autre part, je voulais vous parler de mes pa-

 

– 107 – piers. Mais je vous en parlerai demain. Je vois que vous n’avez pas le temps.

— Oui, dix heures, c’est parfait, dit Schlessinger en le-vant les yeux et en regardant Bridet comme s’il ne savait plus très bien qui il était.

Ce dernier sortit de la pièce. Comme il traversait le ves-tibule d’un pas rapide, il entendit :

— Une seconde, monsieur Bridet.

Il reconnut la voix de ce Bourgoing avec qui il avait fait un déjeuner forcé et qui était en train de bavarder avec un de ses collègues. Bridet se retourna, simulant un profond éton-nement.

— Vous avez quelque chose à me dire ? demanda-t-il.

— On vous a permis de partir ? interrogea Bourgoing.

— Oui.

— Mais moi, on ne m’a pas prévenu.

L’inspecteur prit son collègue à témoin.

— Tu es au courant ? demanda-t-il.

Bridet, qui n’avait jamais été un personnage bien impor-tant, craignit comme tant de fois dans sa vie d’être victime de subalternes.

— Je viens de prendre congé de M. Schlessinger, dit-il sèchement.

— Oui, c’est possible, mais M. Schlessinger ne m’a rien dit.

 

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— Je vous répète que je viens de le quitter.

Les deux inspecteurs se regardèrent.

— Va voir, dit l’un.

— Ce n’est pas la peine de faire du zèle, remarqua Bri-det.

— Oh ! il vaut mieux que j’y aille, dit Bourgoing.

— Mon Dieu, ce que vous aimez compliquer les choses, dit Bridet à l’inspecteur qui était resté avec lui.

Peu après, Bourgoing revint.

— J’ai bien fait d’aller voir, dit-il. Nous devons le con-duire là où tu sais. C’est M. Saussier qui l’a dit.

— Et M. Schlessinger ? demanda Bridet que l’inquiétude envahissait de nouveau.

— Ne me parlez pas de celui-là… Il a failli me mettre à la porte.

 

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