Le Piège

Emmanuel Bove · Chapitre 7 sur 18

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Le Piège

Chapitre 7

 

 

Le lendemain, Bridet se leva très tôt. Il avait décidé de régler sa note et de déposer sa valise dans un petit café voi-sin de la station des cars. Ensuite, seulement, il se rendrait au ministère. De cette façon, il se sentirait plus libre. Quoi qu’il arrivât, il partirait le jour même, avec ou sans papiers.

Il n’y avait personne dans le bureau de l’hôtel des Deux-Sources. Il frappa à la porte vitrée, l’ouvrit, avec l’espoir que le bruit attirerait quelqu’un. Il posa sa valise sur le canapé canné de l’entrée, puis s’engagea dans le long couloir qui fai-sait face à l’escalier. Au fond de ce couloir se trouvait une porte qui communiquait avec un café voisin. Bridet s’était souvent demandé si les deux établissements, l’hôtel et le ca-fé, appartenaient à la même propriétaire, tant la clientèle de l’un et de l’autre était différente. Il entrouvrit la porte. Sur le comptoir, des tranches grillées de mauvais pain remplaçaient les croissants.

— Est-ce que la dame de l’hôtel est là ? demanda Bridet. Je quitte ma chambre et je voudrais régler ma note.

— Elle n’est pas dans son bureau ?

— Non.

— Attendez, je vais voir.

Une grosse femme qui portait un tablier blanc partit à la recherche de la propriétaire.

 

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— Elle doit être dans sa chambre, dit-elle, après avoir ouvert deux ou trois portes.

Bridet attendit devant le bureau. Personne n’était encore sorti car aucune clé ne pendait aux crochets des cases. Bri-det se frottait les mains. Il avait cette manie après avoir fait sa toilette. Il se demandait, depuis son réveil, quelle était l’heure la plus convenable pour aller voir Rouannet. Neuf heures et demie était un peu tôt, quoiqu’on affectât d’être matinal, à Vichy. Dix heures, oui, dix heures, ce n’était pas mal. Ou dix heures et quart. Mais Basson risquait d’être déjà arrivé. « J’aurais dû me renseigner auprès de l’appariteur, hier, puisque justement je cherchais quelque chose à lui dire. »

À ce moment, il aperçut la grosse femme au tablier blanc qui revenait du premier étage.

— Madame descend, dit-elle.

Un instant après la propriétaire de l’hôtel parut. C’était une femme blonde, mais déjà âgée. Elle portait un peignoir de couleur voyante. Elle donnait néanmoins une impression de très grande respectabilité. « Elle a déjà préparé ma note, pensa Bridet en remarquant qu’elle tenait à la main une en-veloppe. Elle a fait vite. »

— Vous partez, Monsieur ? dit-elle en tendant cette en-veloppe à Bridet.

— Oui.

— Bien. Je vais vous préparer votre note.

— Ce n’est pas la note ? demanda Bridet en montrant l’enveloppe.

 

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— Non, non. C’est une lettre qu’on a apportée pour vous ce matin.

Bridet sentit son cœur se serrer.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas mise dans ma case ?

— On m’a priée de vous la remettre en main propre.

Bridet déchira l’enveloppe, mais il tremblait si bien qu’il déchira le contenu en même temps. En rajustant les deux morceaux, il lut :

 

« État Français.

« Sécurité Nationale.

« Cabinet du Directeur.

« H. C. 17.864.

«Vichy, le 13 octobre 1940.

« M. Joseph Bridet est prié de passer à la Sécurité Na-tionale, 18, rue Lucas, jeudi matin, à dix heures, pour affaire le concernant.

« Pour le Directeur général. »

 

Sur un cachet rouge, une sorte de serpent représentait la signature. En travers et souligné, le mot « Convocation » était écrit à la plume.

— Voici votre note, dit la propriétaire.

 

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Bridet regarda avec étonnement le long papier étroit, de ce format des factures, qu’on lui tendait. Pendant qu’il avait lu la convocation, la propriétaire s’était assise à son bureau. Elle avait cherché une plume, débouché une bouteille d’encre, consulté ses livres, fait le relevé des suppléments, additionné tous les chiffres sur un papier à côté, reporté le total sur la note. Elle s’était levée, elle lui avait apporté cette note. Elle avait fait tout cela et il ne s’en était même pas aperçu.

Bridet paya et sortit. Des nuages gris, fondus les uns dans les autres, cachaient le ciel. Il était huit heures et de-mie. Peu de gens circulaient dans les rues. On eût dit qu’il y avait eu une fête la veille. Les chaises étaient encore pêle-mêle autour du kiosque à musique. Il y en avait d’isolées au pied des arbres, de renversées, de rassemblées par cinq ou six ou par deux, évoquant des groupes de vieilles dames ou des couples d’amoureux. Bridet entendit chanter. Un déta-chement de jeunes gens en uniforme, mais sans armes, pas-saient la tête haute, avec une fierté ombrageuse. Le mot « espérance » revenait sans cesse sur leurs lèvres.

Bridet marcha pendant quelques minutes, droit devant lui, sans penser, comme si rien ne s’était passé, de la façon la plus normale qui fût, par cette réaction instinctive qui, de-vant le malheur et la douleur, nous fait cacher notre émotion le plus longtemps possible.

Puis il s’arrêta, relut la convocation. « Ça y est… » murmura-t-il. Il se souvint de la journée de la veille. « Ça y est. Ils vont dire que j’ai essayé d’obtenir frauduleusement mes papiers. Ils vont m’arrêter. Ils ont leur motif à présent. Je sentais bien aussi que je ne devais pas faire ça. Comment ai-je pu m’imaginer une seconde que j’allais les rouler ? Ils

 

– 80 – doivent être furieux ! C’est ce barbu de Rouannet qui a fait le coup. Il devait être de connivence avec Basson. Tout ça, c’était arrangé, et moi, comme un imbécile, je suis tombé dans le panneau. En fait de gaullisme, je suis gaullé. »

Bridet croisa encore le détachement qu’il avait déjà ren-contré et dont l’officier, marchant en tête ne se retournait jamais, tellement il était sûr de la parfaite tenue de ses hommes.

À ce moment, Bridet eut le sentiment que rien ne pou-vait lui être reproché. Sa défense était facile. Il était de bonne foi. Il n’avait pas cru mal agir. Il dirait à la Sécurité nationale qu’il se proposait justement d’aller voir monsieur Basson. Ce nom ferait son petit effet. Il dirait que c’était monsieur Rouannet qui l’avait appelé, qui le premier lui avait parlé de son sauf-conduit. Il n’avait pas pu s’imaginer une seconde que monsieur Rouannet outrepassait ses droits. Il dirait : « Je ne savais pas. Je ne pouvais tout de même pas me méfier d’un fonctionnaire. »

Après avoir constaté que personne ne le suivait, Bridet pensa qu’après tout, il était toujours libre. Il pouvait très bien ne pas l’avoir reçue, cette convocation, ne pas s’y rendre. En effet, si en sortant il n’avait pas demandé à voir la proprié-taire, elle n’aurait pas pu la lui remettre. Rien ne l’empêchait encore de partir. Il pouvait très bien prendre le premier car pour Saint-Germain-des-Fossés, disparaître.

Tout en marchant, il reprenait confiance. Qu’est-ce qui prouvait que cette « affaire le concernant » était dangereuse pour lui ? Cette affaire était peut-être, au contraire, un évé-nement heureux. On avait décidé de le charger d’une mis-sion. On voulait simplement lui demander un renseignement. Il n’y avait rien contre lui, rien d’écrit, de tangible. Il n’avait

– 81 – d’ailleurs rien fait. Il avait dit, il y a quelque temps, à bien des gens, qu’il cherchait à rejoindre de Gaulle, mais s’il fallait arrêter tous ceux qui avaient dit la même chose… En re-vanche, depuis qu’il était ici, il avait assez dit combien il ad-mirait le Maréchal. Il avait même peut-être un peu exagéré le jour où il avait dit à Laveyssère qu’il le vénérait.

En supposant que certains aient été mis au courant des propos qu’il avait tenus ailleurs, il n’y avait pas de raison d’accorder à ceux-ci plus de créance qu’à ceux qu’il tenait aujourd’hui. Tout ce qu’on pouvait contre lui, c’était témoi-gner de la méfiance, le tenir à distance. Au fond, on le con-voquait peut-être pour lui annoncer qu’on ne pouvait lui donner le sauf-conduit. On allait lui dire que, réflexion faite, on estimait son départ inopportun. Ce mot d’« inopportun » était très apprécié en ce moment. Il était d’une fermeté polie qui plaisait énormément aux autorités vichyssoises.

 

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