Le Piège

Emmanuel Bove · Chapitre 15 sur 18

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Le Piège

Chapitre 15

 

 

Bridet, contre l’usage, resta très peu de temps au dépôt. On le conduisit d’abord à l’identité judiciaire, mais là un dif-férend administratif s’éleva et l’on ne procéda pas aux for-malités habituelles. Il était visible que les fonctionnaires étaient un peu déroutés par la nouvelle juridiction. Bridet les regardait se débattre avec hauteur. À chaque instant, il leur demandait avec un faux sérieux : « Qu’est-ce que je dois faire ? Est-ce que je vous attends ? » Ils ne lui répondaient pas, oubliant parfois qu’ils avaient affaire à un prisonnier, absorbés qu’ils étaient par le souci de se couvrir.

On le conduisit finalement, après avoir emprunté un souterrain très propre et éclairé électriquement, dans une grande salle à voûtes ogivales. Un banc, formant corps avec la boiserie, faisait le tour de cette salle. Une cinquantaine de personnes, attendant qu’il fût statué sur leur sort, s’entretenaient par groupes.

Une heure plus tard, les deux inspecteurs vinrent cher-cher Bridet. Tous trois se réinstallèrent dans la petite « Sim-ca » et, peu après, ils arrivaient à la prison de la Santé. Au cours du trajet, en suivant la rue Saint-Jacques, Bridet avait aperçu au coin du boulevard du Port-Royal, la maison où, lorsqu’il avait interrompu ses études de droit et quitté avec éclat le contentieux de la Nationale pour faire de la peinture, il avait loué un atelier.

Le porche à double battant de la prison, avec porte en-castrée dans l’un d’eux, n’était pas tellement imposant. C’était presque l’entrée d’un bel immeuble d’une avenue du

– 157 – quartier de l’Étoile. Au-dessus, le drapeau tricolore flottait, sans vie, sans âme, malgré ses couleurs éclatantes.

Bridet traversa une sorte de cour recouverte d’une ver-rière et entourée de grilles comme une cage. Un gardien ou-vrit une de ces grilles. Dans une grande galerie, d’étranges bureaux vitrés étaient alignés, ayant une toiture à eux quoique, au-dessus, la verrière les protégeât.

Bridet fut poussé dans une salle sans meuble, mais en-combrée de portemanteaux. Peu après une porte s’entrouvrit. L’employé du greffe qui parut dans l’embrasure n’était pas un inoffensif bureaucrate. Il appartenait à l’administration pénitentiaire et, à ce titre, ne s’était pas tou-jours contenté de faire des écritures.

— Est-ce que vous êtes disposé à venir ?

— Mais oui, dit Bridet.

On l’introduisit dans une grande pièce nue et propre où flottait une odeur délicieuse de bois brûlé. On eût dit une salle d’études dont le ménage vient d’être fait et le poêle al-lumé. On le pria de vider ses poches. Les deux inspecteurs n’étaient pas encore repartis. L’un d’eux s’approcha de Bri-det pour s’assurer qu’il n’avait rien gardé sur lui. Il le tâta, non seulement aux emplacements des poches mais le long des jambes. Puis il passa derrière lui, recommença son ma-nège. Tout à coup, brandissant une poignée de papiers, il s’écria :

— Et ça ?

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Bridet.

— Je vous le demande justement.

 

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— Je ne sais pas.

L’inspecteur porta ces papiers à son collègue qui en dis-tribua aux employés du greffe.

— Ce sont des tracts, dit un de ceux-ci.

— Des tracts ? s’exclama Bridet.

— Non, des images de la Sainte-Vierge, fit l’inspecteur au nez joliment dessiné.

Il se tourna vers Bridet et, le tutoyant pour la première fois :

— Tu nous avais pas dit que tu étais communiste…

Bridet se taisait. Si sa liberté n’avait pas été en jeu il eût répondu oui par défi.

— Ils ne sont tout de même pas tombés du ciel, ces tracts !

Bridet gardait toujours le silence.

— Dites, pendant que vous y êtes, que c’est nous qui les avons mis dans votre poche.

— Je n’accuse personne.

Tout le monde se passait et se repassait ces tracts, affec-tant de les tenir du bout des doigts, comme des papiers gras, n’osant les garder de peur d’avoir l’air de s’y intéresser.

— C’est le manifeste de Thorez, dit un bureaucrate.

— Ah ! celui-là, s’exclama un autre.

— Écoutez ça, non mais écoutez ça, s’écria un scribouil-lard qui était resté derrière sa table et paraissait avoir une

– 159 – réputation de pince-sans-rire : « La France veut vivre libre et indépendante. Jamais un peuple comme le nôtre ne sera un peuple d’esclaves. C’est dans le peuple que résident les grands espoirs de libération nationale et sociale. C’est autour de la classe ouvrière ardente et généreuse que se constituera le front de la liberté. »

— Vous n’allez pas nous lire cette saloperie jusqu’au bout, interrompit avec colère l’inspecteur aux traits finement ciselés.

Le scribouillard, qui avait sans doute voulu faire de l’esprit à moins qu’il n’eût pas été mécontent de dire quelques vérités, se tut immédiatement. Il regarda ses col-lègues, comme dans le monde un mari regarde sa femme. Ceux-ci détournèrent les yeux. L’esprit de l’Administration pénitentiaire ne semblait pas le même que celui de la police.

— On cherche à m’avoir, hurla Bridet. Mais ça ne se passera pas comme ça.

— Taisez-vous.

— Regardez-moi en face, continua Bridet toujours aussi fort. Vous savez bien que c’est vous qui les avez mis dans ma poche. Vous le savez bien et si vous dites le contraire, vous êtes une abominable crapule.

L’inspecteur se mit à crier à son tour. Il y avait un fait. Il n’entrait pas dans les détails. Bridet se tourna vers les assis-tants.

— Enfin, vous étiez là, vous avez tout vu. Vous savez que je n’avais pas de tracts. Et vous laissez faire, et vous ne dites rien. C’est une honte.

 

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Il y eut un instant de gêne. Puis des murmures s’élevèrent.

— Oh ! assez, on en a assez, vous commencez à nous embêter, vous savez, il ne faut pas faire le malin, si vous le prenez sur ce ton, ça va vous coûter cher, nous voulons bien être gentils, mais il ne faut pas nous prendre pour des imbé-ciles, vous vous expliquerez avec le juge, nous, nous faisons notre travail, un point c’est tout.

Sur ces entrefaites, le gardien-chef, dans cet uniforme sombre du personnel des prisons dont les galons, au lieu d’être dorés, sont d’un bleu triste, entra dans la pièce. Il avait une moustache en forme de rouleau et les cheveux en brous-saille. Pour plaisanter, il claqua les talons et tendit le bras à l’hitlérienne. Cela avait beau être une plaisanterie, on sentait chez lui le vague regret que ce ne fût pas le salut français. Cela faisait tellement plus d’effet, ce claquement de talons et ce bras tendu, qu’une main ouverte à la visière d’un képi.

— Vous n’êtes pas à Berlin ! lui cria l’inspecteur, sautant sur cette diversion.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda peu après un des em-ployés du greffe.

— Le procès-verbal, il faut faire le procès-verbal. Vous voyez bien que nous l’attendons pour partir, dit l’inspecteur.

— Est-ce que ça en vaut vraiment la peine ?

— Je vous crois que ça en vaut la peine.

Les employés se regardèrent. Il leur répugnait visible-ment d’être mêlés à cette histoire. Mais comme l’inspecteur insistait toujours, ils commençaient à craindre qu’on ne les

 

– 161 – soupçonnât d’avoir une sympathie secrète pour les commu-nistes.

Et le procès-verbal fut dressé.

* * *

Dans la cellule de la division B se trouvaient déjà trois détenus. Un conducteur de camion qui était monté sur un trottoir et avait écrasé contre un mur une fillette de 8 ans et une vieille femme. Un Polonais qui avait tué un de ses com-patriotes. Il prétendait avoir agi en état de légitime défense. Enfin un personnage douteux que des soldats allemands avaient conduit dans un commissariat de la rue Roche-chouart. Ils l’avaient vu extorquer de l’argent à des femmes de mauvaise vie, dans une maison close, en les menaçant d’un couteau. La police française avait longuement remercié ces soldats. Pour une fois que la collaboration ne pouvait être critiquée, elle s’en était donné à cœur joie. Le directeur de la brigade mondaine s’était même mis en rapport avec les autorités allemandes pour chercher quelle récompense il convenait d’accorder à ces honnêtes soldats.

Les trois prisonniers accueillirent Bridet avec beaucoup de cordialité. Le temps qu’ils avaient passé en prison leur faisait paraître celle-ci moins terrible. Ils trouvaient que Bri-det prenait ce qui lui arrivait trop au tragique. Le premier jour était le plus mauvais. Ils pouvaient lui affirmer que de-main il se sentirait déjà mieux.

Bridet se laissa tomber sur le tabouret. Au moment où on l’avait poussé dans la cellule, il avait crié, esquissé un mouvement de recul, si grande était son excitation. Et main-tenant, quelques minutes plus tard, il était là, subitement re-tranché du monde, sans savoir ni pourquoi ni pour combien

 

– 162 – de temps. Il pensait à l’histoire des tracts. On avait voulu certainement aggraver son cas. Mais qui ? Puisqu’il suffisait d’un ordre de ministre pour arrêter les gens, pourquoi cette comédie ? Il avait peut-être pris de trop haut ces inspecteurs. Ils s’étaient vengés. Yolande aussi avait été maladroite. Quel besoin avait-elle eu de parler à des gens qui, du point de vue patriotique, ne devaient pas avoir la conscience bien tran-quille, des qualités du général Stulpnagel ? Yolande était vraiment trop bête. Mais à la pensée qu’elle était peut-être en train de pleurer à cette minute, il s’attendrit.

Elle lui avait dit, au moment où les inspecteurs l’avaient emmené : « Ce soir tu seras libre. » Bridet crut toute la jour-née qu’elle allait venir le chercher, qu’il aurait du moins de ses nouvelles. Mais le rythme de son existence était brus-quement changé. Une journée, deux journées, trois journées, ne sont que des minutes dans la vie des prisons. Et une se-maine s’écoula avant qu’il revît Yolande. Il était si abattu que lorsqu’il se trouva en sa présence, sans lui laisser le temps de dire un mot, il la prit dans ses bras, la serra contre lui sans parler, un long moment, comme si la liberté passait au se-cond plan à côté du bonheur de la revoir. Elle se dégagea dès qu’elle put le faire décemment.

— Tu es libre ! lui dit-elle en écarquillant les yeux pour donner de la candeur à son visage.

— Comment !

— Oui, tu es libre.

Bridet la reprit par les épaules et, dans sa joie, l’embrassa, non pas longuement et une seule fois, mais pré-cipitamment sur toutes les parties de son visage.

 

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— Voyons, voyons, mon chéri, laisse-moi te raconter ce qui s’est passé.

Elle avait été voir Outhenin à la préfecture de police. Elle l’avait mis au courant de ce qui venait d’arriver. Il avait paru profondément étonné. Il lui avait dit de revenir, qu’il al-lait interroger les services. Le ministre n’avait sûrement pas été renseigné avec exactitude. Il avait dû prendre sa décision en se basant sur un rapport établi antérieurement. Par un oubli regrettable, mais excusable dans une période d’organisation, les résultats de l’enquête ne lui avaient sans doute pas été communiqués.

Deux jours après, elle avait revu Outhenin. Il lui avait lu le télégramme qu’il avait envoyé à Vichy. Il attendait la ré-ponse. Yolande était encore revenue le lendemain. Tout de suite, Outhenin lui avait annoncé la bonne nouvelle : l’annulation de la décision ministérielle. Il ne restait plus qu’à la notifier aux services intéressés. C’était l’affaire de deux ou trois jours au plus. Elle n’avait pas attendu que tout fût réglé pour venir le voir. Elle savait trop ce que c’était que d’être dans l’incertitude.

— Mais est-ce que le procureur est averti ? demanda Bridet.

— Quel procureur ?

— C’est que je suis inculpé de manœuvres contre la sû-reté intérieure de l’État. La police n’a plus rien à voir dans mon histoire. Je dépends de la justice. Outhenin ne t’en a pas parlé ?

— Pourquoi la justice ?

— À cause des tracts communistes.

 

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— Quels tracts ?

— Ceux qu’on m’a mis dans la poche.

Yolande regarda longuement son mari.

— Tu avais donc des tracts ?

— Mais non, s’écria Bridet. Ce sont ces crapules de poli-ciers qui me les ont mis dans la poche.

Yolande eut un sourire sceptique.

— Cela me paraît bien extraordinaire, dit-elle.

— C’est pourtant vrai. Tu ne me crois pas ?

— Si, si, mais ce genre d’histoire m’a toujours paru ex-traordinaire. Pourquoi veux-tu qu’on te mette des tracts dans la poche ? Quand on sait que quelqu’un est un bandit et qu’on n’en a pas la preuve, je comprends. Mais ce n’est pas ton cas. Les policiers avaient un papier en règle.

— Ah ! ça, tu en as de bonnes. Tu appelles ça en règle.

Yolande garda un instant de silence.

— Tu me jures que c’est vrai ? demanda-t-elle.

Un certain désarroi était visible sur son visage. Cette his-toire lui paraissait incroyable, mais elle ne pouvait douter de son mari.

— Si ce que tu me racontes est vrai, ajouta-t-elle, cela va faire un scandale.

Elle avait une expression douloureuse. Au fond, elle avait beaucoup de cœur et la révélation d’actions aussi abo-minables lui faisait perdre contenance. Elle se mit à réfléchir.

 

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Elle ne s’expliquait pas pourquoi on avait agi ainsi avec son mari. Pour la première fois, un doute se glissa dans son es-prit sur la loyauté d’Outhenin et de tous ses amis de Vichy. Mais quand nous croyons à des gens, ce n’est jamais tout d’un coup que nous leur retirons notre confiance. Elle était en présence d’une astuce juridique. Ils s’étaient aperçus qu’ils avaient fait une bévue. Ils avaient imaginé cette his-toire pour faire passer l’affaire d’un secteur dans un autre. En même temps qu’on mettait ces tracts dans la poche de son mari, on prévenait le ministère de la Justice. Bridet serait acquitté et l’intérieur n’aurait pas besoin de se dédire.

— Je vais parler de tout cela à Outhenin, dit Yolande. Il faudra bien qu’il me donne le fin mot de l’histoire.

— Si ça se trouve, c’est ton Outhenin qui a fait le coup, dit Bridet.

Yolande ne répondit pas. Elle embrassa longuement son mari. Puis elle le quitta en lui disant, pour le réconforter, que des actions pareilles se retournaient toujours contre leurs au-teurs.

 

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