Le Piège
Chapitre 4
Dès qu’il eut quitté Laveyssère, Bridet éprouva le besoin d’être seul, de ne plus voir aucun visage humain. Il s’assit dans une arrière-salle de café. « Il n’y a rien à faire dans cette ville, pensa-t-il, ils sont tous les mêmes. Ce sont vrai-ment de pauvres gens. Et dangereux, parce qu’ils se sont crus longtemps méconnus. On ne savait pas qu’ils avaient de si belles qualités. Il est impossible de discuter avec eux. Ils sont persuadés que le pouvoir que les Allemands leur ont donné leur revenait de toute façon. Les circonstances ont fait qu’il leur est revenu de façon assez particulière, mais puisqu’il leur était dû, ils ne pouvaient tout de même pas le refuser. »
Bridet, après avoir payé sa consommation, sortit : « Je ne vais pas rentrer à l’hôtel. Tant pis pour mon chapeau, mon rasoir et ma chemise de rechange. Ils sont capables de m’attendre devant la porte et de me conduire dans les locaux de la police, non plus judiciaire comme on disait à Paris, mais nationale, car tout est national. On n’a jamais été si na-tional. Je vais tout simplement prendre le train et retourner à Lyon. Là, je verrai ce que je dois faire. Quel dommage que je ne sois pas originaire du Cotentin ou de la Bretagne. J’aurais bien trouvé des pêcheurs qui m’auraient embarqué. Mais je suis berrichon et, en fait de pêcheurs, il n’y a chez moi que des pêcheurs à la ligne. »
Bridet monta l’avenue de la Gare. Alors qu’il regardait toujours à gauche et à droite avec l’espoir de rencontrer l’ami qui l’aurait tiré d’affaire, il baissa la tête. Il ne voulait
– 38 – voir personne. « Et comme un idiot, pensa-t-il, je me suis imaginé en venant ici que j’allais trouver des gens qui ne fai-saient que semblant d’être pour les Boches, qui, par en des-sous, m’auraient aidé… que nous serions entre Français, que nous nous soutiendrions les uns les autres. »
En débouchant sur la grande place de la Gare, l’attention de Bridet fut soudain éveillée. Il y avait beaucoup de monde. Il y avait même des voitures de louage avec des parasols à franges. Mais il y avait aussi, devant l’interminable façade de la gare, en quatre ou cinq endroits, une petite scène qui avait attiré son regard. Des hommes par deux, les mains vides, se promenaient en dévisageant tout le monde et de temps en temps, soit au hasard, soit parce qu’une tête ne leur plaisait pas, interpellaient un voyageur ou un passant. Au premier abord, Bridet avait cru que ces gens se connaissaient. Mais cette scène se renouvelant sans cesse en des points diffé-rents et de façon identique, il avait compris qu’il s’agissait d’une vérification, qui voulait être discrète, de papiers d’identité. Un des deux hommes examinait les papiers qu’on lui tendait, cependant que l’autre cherchait déjà aux alen-tours à qui il allait s’en prendre. Le plus curieux était que les passants ne remarquaient rien, que la vie continuait, que des voyageurs descendaient d’un autobus, que d’autres portaient des valises, achetaient des journaux, appelaient un commis-sionnaire.
Bridet fit demi-tour et redescendit l’avenue de la Gare. Il prit la première rue qui se présenta sur sa gauche. Vichy était petit. Il n’allait pas tarder à se trouver sur une autre place en présence peut-être des mêmes incidents. Cette sensation de ne pouvoir fuir vers l’extérieur, d’être partout dans un en-droit où on pouvait lui demander ses papiers, lui causa un profond malaise. « Je suis pourtant en règle », pensa-t-il.
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Il alla à la poste pour téléphoner à l’hôtel Carnot qu’on lui réservât une chambre. Le téléphone fonctionnait bien, si on tenait compte de la situation. Les personnes qui se trou-vaient à la tête de l’administration avaient déployé des pro-diges. On sentait qu’elles en avaient fait une question d’amour-propre. Ce n’était pas parce que nous avions été battus par les Allemands que nous n’étions pas capables de diriger nos affaires. Il en était de même pour les chemins de fer, pour le recouvrement des impôts. Enfin, tout se remettait à marcher normalement « malgré les conditions excessive-ment difficiles créées par la situation nouvelle qui résultait de la division de la France en deux zones et de la présence, sur une partie de son territoire, d’une armée étrangère d’occupation », comme disaient les journaux. Les pouvoirs publics, au cours de ces derniers mois, avaient réussi de véri-tables tours de force. Avec des moyens souvent de fortune, ils avaient procédé au rapatriement de plusieurs millions de réfugiés, à la démobilisation et au remploi de plusieurs mil-lions d’hommes. Ils avaient reconstruit des ponts, mis sur pied toute une organisation de ravitaillement que les Alle-mands eux-mêmes nous enviaient. Cela prouvait que nous n’étions pas ce pays décadent pour lequel on voulait nous faire passer.
Bridet eut donc assez rapidement sa communication avec Lyon. Malheureusement, l’hôtel Carnot, qui lui ne dé-pendait pas des pouvoirs publics, n’avait aucune chambre de libre.
Un instant, Bridet se demanda s’il devait partir quand même. Cela ne paraîtrait-il pas bizarre de partir ainsi brus-quement, sans avoir prévenu personne ?
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Bridet sortit de la poste. L’heure du train approchait. Que faire ? À la seule pensée de retourner à son hôtel, il se sentait oppressé.
C’était ridicule, mais c’était ainsi. Cet hôtel si calme, si provincial, si propre, lui inspirait une crainte de plus en plus vive. « Je pourrais peut-être retourner voir Vauvray, afin de ne pas déranger Basson, et lui dire que je vais passer quelques jours avec ma femme en attendant que mes papiers soient prêts. » Mais il en était du ministère comme de l’hôtel. « J’aurais dû dire cela, au restaurant, à Basson et à Laveys-sère. C’est extraordinaire d’avoir toujours l’esprit de l’escalier. »
Bridet remonta machinalement vers la gare. « Je m’en vais. J’écrirai un mot de Lyon. J’écrirai aussi à l’hôtel. Après tout, je peux bien avoir sauté dans le train comme on saute dans un autobus, d’autant plus que ma présence ici n’est pas nécessaire. On m’a dit de repasser dans une semaine, je re-passerai dans une semaine… »
En arrivant à la gare, Bridet s’assura d’abord que les po-liciers étaient bien partis. Il prit son billet après avoir fait la queue pendant plus d’une heure. Sur le quai, il y avait foule. « Ce ne serait pas le moment de rencontrer une seconde fois Basson. » À chaque extrémité du quai se trouvait un groupe de gendarmes. Ils allaient, tout à l’heure, monter dans le train et, par le couloir, se retrouver au milieu.
* * *
Bridet arriva à Lyon à neuf heures quinze, avec seule-ment sept minutes de retard. Il se rendit immédiatement à l’hôtel où habitait sa femme. Il avait pu dîner pas trop mal au wagon-restaurant.
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Yolande, qu’une employée de l’hôtel Carnot avait préve-nue, l’attendait. Ils s’assirent dans le fond du hall.
— Comment ça s’est passé ? demanda-t-elle.
— Très bien. Pas mal du tout.
— Très bien ou pas mal du tout ?
— Je te le dirai dans quelques jours. On est en train d’établir mon sauf-conduit. Il faut télégraphier au gouverne-ment. Il y a quelques formalités, mais en principe, je pars.
— Pourquoi n’as-tu pas ramené ta valise ?
— C’était plus commode.
— Tu la retrouveras ?
— Je l’espère. Je vais d’ailleurs écrire un mot demain matin à l’hôtel.
Yolande regarda son mari avec étonnement.
— Tu comprends, je me suis décidé brusquement à par-tir. Je n’ai pas eu le temps de retourner à l’hôtel.
Yolande sourit.
— Oui, je devine, dit-elle. Tu as préféré t’en aller le plus vite possible.
— Mais non, puisque je retourne à Vichy.
Ils firent deux ou trois fois le tour de la place Carnot qui était plongée dans la plus profonde obscurité. On apercevait l’horloge éclairée de la gare. Ils parlèrent de leur séparation, puis comme des ombres commençaient à tourner autour d’eux, ils rentrèrent à l’hôtel.
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— Il faudrait peut-être dire que tu couches avec moi, remarqua Yolande. En principe, on doit le faire. La police est tout le temps là.
— Oh ! je commence à en avoir assez, dit Bridet, de tous ces contrôles et de toutes ces vérifications. Elle fera ce qu’elle voudra, cette police. Moi, je monte me coucher, un point, c’est tout.
Bridet dormit mal, le lit étant trop petit pour deux. À quatre heures du matin, il se leva, mit son pardessus, s’enveloppa les jambes dans un manteau de sa femme, et s’assit dans le fauteuil. Il somnolait lorsque, soudain, il en-tendit des coups frappés à la chambre voisine. Le jour devait commencer à se lever car une légère clarté filtrait à travers les volets, à moins que ce ne fût la lune. Il regarda sa montre. Il était cinq heures vingt. Maintenant, il entendait des bruits de voix et un remue-ménage dans la chambre voisine. « Tou-jours ces éternels voyageurs », pensa-t-il. Mais au même moment, on frappa trois ou quatre coups de suite à sa porte. « Où es-tu ? » demanda Yolande qui s’était réveillée en sur-saut. « Je suis là. » « C’est toi qui as frappé ? » « Non. »
Il alluma l’électricité. On frappa de nouveau.
— Ouvrez, ouvrez, police, entendit-il.
— Police ? demanda Bridet sans savoir ce qu’il disait.
— Ouvrez. Police.
Bridet obéit. Deux hommes se tenaient dans le couloir. Ils parlaient à un troisième personnage qui lisait un papier un peu plus loin. À droite, dans le fond du couloir, on entendait d’autres bruits. Il s’agissait visiblement d’une descente de police et Bridet eut tout de suite le sentiment rassurant que
– 43 – ce n’était pas à lui personnellement qu’on en voulait. En ef-fet, il avait beau avoir ouvert, on ne s’intéressait pas encore à lui.
— Dites à madame de s’habiller, fit un policier en aper-cevant Yolande dans le lit.
— Tu as la liste ? demanda le deuxième policier à celui qui lisait.
— Tout de suite, répondit celui-ci.
— Quelle chambre est-ce ? s’enquit celui qui avait prié Yolande de s’habiller, en cherchant le numéro sur la porte.
— 72, dit Bridet.
— Je ne comprends plus, dit le policier. Alors, on passe de 68 à 72. Où sont les chambres intermédiaires ?
— Au fond du couloir, dit Yolande en s’habillant.
Un quatrième et un cinquième policier apparurent, ve-nant justement du fond du couloir.
— C’est un labyrinthe cet hôtel, dit l’un d’eux. Est-ce que de ce côté, c’est fait ?
— Oui, à part le type du 64 qui ne retrouve pas ses pa-piers.
— Qu’est-ce que c’est que ce type-là ?
— Ça a l’air d’un étranger. Ce doit être un juif.
— Il faut l’embarquer.
Bridet alla prendre son portefeuille dans son veston et en tira sa carte d’identité et sa fiche de démobilisation.
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— Tenez, dit-il aux policiers qui venaient d’entrer dans la chambre.
— Mais quelle chambre est-ce ? redemanda le policier sans même prendre les papiers.
— 72.
— Ah ! mais alors, dit le policier, qu’est-ce que vous faites là ?
— C’est la chambre d’une seule personne, une dame, dit le deuxième policier en regardant sa liste. Qui est Mme Bridet ?
— C’est moi, dit Yolande.
— Moi, je suis le mari, dit Bridet. Je suis arrivé de Vichy hier soir. Ne sachant pas où coucher, j’ai couché chez ma femme.
— Vous n’avez pas rempli de fiche.
— Je n’ai pas pensé que c’était nécessaire, dit Bridet, puisque nous avons le même nom.
— Montrez vos papiers.
Le policier les examina longuement, puis il appela son collègue et les lui passa. Ce dernier les examina à son tour.
— Vous vous appelez Joseph Bridet ?
— Oui.
— Tu as le carnet ? demanda le policier à son collègue. Passe-le-moi.
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Il feuilleta longuement ce carnet, puis le referma sans rien dire.
— Vous êtes le mari de Madame ?
— Oui.
— Votre carte d’identité n’a pas de numéro.
— Je le sais bien. Mais ce n’est pas de ma faute.
— Et cette fiche de démobilisation, qu’est-ce que c’est ?
— Tu as déjà vu des fiches comme ça, Robert ?
— C’est une fiche de démobilisation. C’est ce qu’on nous a donné à tous, après l’armistice, pour prouver que nous avions été démobilisés régulièrement, puisqu’on tenait tel-lement à faire les choses régulièrement.
— Tu as vu cette fiche ? dit le policier à son collègue. Regarde-la attentivement.
Le policier l’examina longuement.
— Le cachet ? C’est un cachet de gendarmerie, ce n’est pas un cachet de l’armée.
— Parfaitement. Le commandant n’avait pas de cachet. Il a emprunté celui de la gendarmerie.
— Non, la signature, la signature, je parle de la signa-ture.
— Oui, eh bien ?
— Tu ne remarques rien, Robert ?
— Non.
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— C’est la même écriture. Celui qui a rempli cette fiche est le même qui l’a signée.
— En effet, dit Bridet. Je vais vous raconter comment ça s’est passé. Rien de plus simple. Au moment de l’armistice, après avoir perdu mon unité, je me suis trouvé à Ambert, dans le Puy-de-Dôme. J’ai été me présenter à la gendarme-rie. On m’a dit d’attendre. Quelques jours après, un com-mandant s’est installé à la sous-préfecture avec le titre, tiré de je ne sais où, de major de zone. Le tambour a annoncé que tous les militaires se trouvant dans la ville devraient se présenter à lui. C’est ce que j’ai fait. Comme j’étais journa-liste et que le commandant manquait de secrétaire, il m’a ré-cupéré et affecté à son service. Il s’est trouvé qu’ainsi c’est moi qui ai démobilisé tous les cultivateurs de l’arrondissement. Quand est arrivé mon tour, je me suis dé-mobilisé également.
— Vous n’avez pas d’autres papiers ?
— Non.
Le policier se tourna vers son collègue.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— Il faut demander au chef.
Quelques instants après, un petit homme noir, avec une moustache mieux taillée et quelque chose de plus soigné dans les vêtements qui révélait une fonction plus importante, entra dans la chambre.
— Je tiens à vous dire tout de suite qui je suis, dit Bridet. Mes amis, M. Basson, de la Direction générale de la Police nationale, et M. Laveyssère, du cabinet du Maréchal…
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Mais le chef lui coupa la parole.
— Ce que vous êtes n’a aucune importance. Je ne sais qu’une chose : vous n’êtes pas en règle. Je suis dans l’obligation de vous prier de me suivre.
— Mais vous ne savez pas qui est mon mari, s’écria Yo-lande.
— Je t’en prie, lui dit Bridet.
Il s’habilla. « Je téléphonerai demain matin à Basson », dit Yolande. Bridet ne répondit pas. « Et à Laveyssère. C’est quand même inouï qu’un homme comme toi puisse être con-duit au commissariat. » Au bout d’un moment, Bridet dit : « Je crois qu’il vaut mieux pas, cela fera mauvais effet à Vi-chy. Si je courais vraiment un risque, je comprendrais. Mais dès qu’on aura fait une enquête, on s’apercevra que ce que je dis est vrai et on sera bien obligé de me relâcher. Ce n’est pas la peine d’alerter les amis pour si peu. »
Bridet se regarda dans la glace. À ce moment, il était seul avec Yolande. Il l’appela et, à voix basse, il lui dit : « Quelle bande de salauds ! Ça, pour en descendre, je te promets qu’on en descendra quelques-uns un jour. » « Tais-toi, lui dit-elle. Je t’assure qu’il va t’arriver quelque chose. Je te l’ai dit et je te le répète : il n’y a qu’un moyen de s’en tirer, c’est de se mettre bien avec les Boches. On peut leur parler, à eux. Ils sont beaucoup mieux que les Français qui leur lè-chent les bottes. »
Bridet ne répondit pas. La colère le gagnait.
— Alors, vous venez ? cria un policier.
— Oui, oui, je viens, dit Bridet.
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* * *
Ils étaient une quarantaine dans une sorte de salle de garde du commissariat central. Ce dernier était installé dans un côté de la grande poste, magnifique construction. Il y avait des barreaux à la fenêtre, mais par une intention déli-cate de l’architecte, ils étaient recourbés aux extrémités de façon à permettre de s’accouder sur l’entablement ou d’y mettre des pots de fleurs.
Tout le monde s’était assis, sauf Bridet qui marchait de long en large. Une pauvre femme se lamentait. Sa fille, une enfant de huit ans, devait arriver seule tout à l’heure, de Tain-l’Hermitage, à la gare de Perrache. Elle ne saurait où al-ler. Bridet s’approcha du sergent de ville qui se tenait près de la porte. « Vous devriez prévenir le commissaire », répéta Bridet. « Je ne peux pas », répondit l’agent. « Eh bien, dites-le à un secrétaire quelconque. »
L’agent sortit. Il revint peu après avec un employé en ci-vil. « Que se passe-t-il ? » demanda ce dernier de l’air d’un homme qui a juste un instant à vous donner. Bridet raconta l’histoire de la pauvre femme. Elle s’était approchée. Elle di-sait sans arrêt à Bridet : « Merci, Monsieur, merci, Mon-sieur… » Le secrétaire partit en levant les bras en signe d’impuissance, mais sans dire non.
Une heure plus tard, Bridet était introduit dans le bureau du commissaire central. Celui-ci avait déjà les papiers de Bridet devant lui.
— Je vois que vous êtes journaliste. À quels journaux collaboriez-vous ?
— Au journal Le Journal et au Figaro.
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— Le Journal est à Lyon en ce moment, n’est-ce pas ?
— Oui, Monsieur.
— Est-ce que vous en faites toujours partie ?
— Non, Monsieur.
— Pourquoi ?
— Parce que ça ne m’intéresse pas de travailler dans les conditions actuelles.
— Pourtant, le Figaro…
Le commissaire garda le silence. Il leva les yeux. À ce moment, le regard des deux hommes se rencontra. Bridet eut alors l’impression que le commissaire l’approuvait.
— Vous savez pourquoi vous êtes ici, continua-t-il.
— Non, dit Bridet.
— Votre nom ne figurait pas sur le livre de police de l’hôtel.
Le commissaire eut un léger sourire qui laissait entendre qu’il trouvait lui-même cette raison peu convaincante.
— Qu’est-ce que vous voulez, les inspecteurs sont bien obligés de faire ce qu’on leur dit, continua le commissaire. Moi aussi, d’ailleurs. Voici vos papiers. Je vais donner l’ordre qu’on vous libère.
— Je vous remercie, dit Bridet.
De nouveau, le regard des deux hommes se rencontra. Cette fois, Bridet n’eut plus aucun doute. Il avait affaire à un
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Français. Il sentit entre le commissaire et lui une sorte de complicité secrète.
— Je vous remercie, répéta-t-il.
— Oh ! ne me remerciez pas. C’est tout naturel. Nous nous comprenons, n’est-ce pas ? Vous n’avez qu’à retourner dans la salle. On va vous prévenir.
Le commissaire se leva, tendit la main un peu négli-gemment, sans doute pour ne pas trop se compromettre car, après tout, il pouvait se tromper sur le compte de Bridet et, en reconduisant celui-ci, dit aux deux agents qui avaient as-sisté à l’entretien : « M. Bridet va être relâché tout à l’heure. »
Il y avait moins de monde dans la salle. Bridet s’assit sur un banc. Il attendait depuis une vingtaine de minutes lorsque le secrétaire à qui il avait parlé tout à l’heure de la pauvre femme, parut sur le seuil de la porte. Faisant semblant de ne pas voir Bridet, il appela : « M. Bridet, s’il vous plaît ! »
Bridet se leva.
— M. le commissaire me charge de vous dire, continua le secrétaire, qu’il vient de recevoir à l’instant l’ordre de la Direction générale de la Police nationale de vous libérer im-médiatement et de vous faire des excuses. Je vous les fais, de la part de M. le commissaire et je vous annonce que vous êtes libre…
Une bouffée de chaleur monta à la tête de Bridet. Il resta un instant interdit. Se ressaisissant enfin, il dit : « Je vous remercie, je vous remercie… mais est-ce que je ne pourrais pas voir M. le commissaire ? » – Je le regrette, dit sèchement
– 51 – le secrétaire, mais M. le commissaire n’a pas le temps de vous recevoir.
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