Le Piège

Emmanuel Bove · Chapitre 6 sur 18

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Le Piège

Chapitre 6

 

 

Au fond, ces difficultés à approcher Basson n’étaient pas de mauvais augure. Bridet y voyait l’indication rassurante que son cas n’avait pas une grande importance. La curiosité des premiers jours passée, personne ne s’intéressait plus à son histoire insignifiante de sauf-conduit. C’était le principal.

Le lendemain, Bridet revint plus modestement à onze heures. « Ce n’est pas tellement drôle de déjeuner avec des gens pareils, pensait-il. Une seule chose compte : mes pa-piers. »

Cette fois, Bridet fut introduit immédiatement.

— Alors, mon vieux, qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Basson.

— Rien. Je viens te voir…

— Comment rien ? Tu ne viens pas d’avoir des ennuis à Lyon ?

— Il ne faut rien exagérer…

— Yolande m’a pourtant téléphoné, continua Basson, faisant celui qui ne se rappelle plus très bien ce qui s’est pas-sé.

— Yolande ?

— Yolande. Parfaitement. Je sortais de mon bain. On me branche du ministère avec Lyon. Je me dis : « Mais qu’est-ce

 

– 62 – qui arrive ? » Et c’était Yolande. Ta pauvre femme avait complètement perdu la tête.

Basson s’interrompit pour rire. Il reprit :

— Ah ! Tu es bien toujours le même !

— Yolande a eu peur, constata Bridet.

— Je ne vois pas pourquoi, observa Basson, comme s’il ne comprenait pas qu’on pût avoir peur de la police quand on n’avait rien à se reprocher.

— Elle s’est imaginée que je courais des dangers…

— Mais au fait, est-ce que tu as vraiment été arrêté ?

— Non, dit Bridet. Il s’agissait d’une simple vérification d’identité.

— Ce n’est pas ce qu’avait l’air de dire Yolande.

— Puisque tu t’es occupé de cette affaire, tu sais bien qu’il ne s’agissait que de cela.

— Je ne sais absolument rien. C’est pour cela que je te pose des questions, continua Basson.

On eût dit que l’amitié qui le liait à Bridet était telle qu’il était intervenu sans chercher à se renseigner au préalable et quelque grave que pût être ce qui était reproché à son cama-rade.

— Je te le répète : il s’agissait d’une vérification d’identité.

— Ça n’en avait pas l’air, poursuivit Basson. Le commis-saire de Lyon ne voulait rien entendre. Ils sont extraordi-naires tous ces hyper-gaullistes ! Qu’on veuille arrêter les

– 63 – gens ou les relâcher, ils mettent toujours des bâtons dans les roues.

Bridet raconta en détail ce qui s’était passé à l’hôtel.

— Oui, oui, ça je le sais. Mais est-ce qu’il n’y a pas autre chose ?

— Autre chose ? demanda Bridet avec une subite inquié-tude.

— Outhenin, tu le connaissais à Paris ? Tu vois qui je veux dire ? Il fait la navette en ce moment, entre les deux zones…

— Non, non, je ne vois pas.

— Enfin, ça n’a pas d’importance. Outhenin m’a parlé d’un rapport. Il m’a dit qu’ils n’étaient pas contents.

— Qui « ils » ?

— Enfin, à Lyon et ici d’ailleurs. Comme je te l’ai dit, je ne suis pas au courant.

— Je ne comprends plus rien, dit Bridet. Un rapport ? À quel sujet ?

— Moi non plus.

— Mais tu me dis toi-même que tu as tout arrangé.

— J’ai tout arrangé, mais je ne sais rien. J’ai tout pris sur moi, c’est tout. Allons, dis-moi la vérité. Est-ce qu’il n’y a pas une histoire de gaullisme, là-dessous ?

— Écoute, Basson, tu es complètement ridicule. C’est une idée fixe, chez toi, le gaullisme. Qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ?

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— C’est justement ce que je te demande. Yolande me té-léphone. J’arrange les choses. Mais il y a du tirage. Pour-quoi ? Et ce rapport, qu’est-ce que c’est ?

— Quel rapport ?

— On m’a parlé d’un dossier.

— Comment veux-tu que je le sache ? dit Bridet.

— Enfin, tu n’es pas un enfant. On se doute toujours de quelque chose.

— Je ne sais absolument rien, dit Bridet sur le ton ferme d’un homme qui veut mettre fin à des commérages.

— Ce dossier serait imaginaire ?

— Tu n’as pas demandé à le voir ?

— Je n’ai pas eu le temps, et puis, tu comprends, dans ton intérêt, il m’a paru qu’il valait mieux ne pas trop insister. Cette histoire…

— Mais il n’y a pas d’histoire ! s’écria Bridet qui sentait qu’il devait s’indigner, mais qui ne le pouvait pas.

— Ah ! ça, pour y avoir une histoire, il y en a une, dit Basson sur un ton de plaisanterie qui contrastait avec la gra-vité de cette révélation.

— Quoi !

— Je ne sais pas, reprit Basson, comme s’il craignait d’avoir inquiété inutilement son ami.

— Mais moi, je veux savoir, dit Bridet en réussissant en-fin à simuler un peu de colère.

 

– 65 –

— Je vais appeler Vauvray. Tu le connais, je crois ? Il va nous renseigner.

— Oui, oui, je le connais. Mais enfin, c’est extraordi-naire, que tu ne saches rien.

Peu après, Alain de Vauvray entra dans le bureau.

— Dites, monsieur de Vauvray, qu’est-ce qu’il se passe avec notre ami Bridet ?

— Je n’en sais rien, dit Vauvray en souriant très aima-blement à Bridet. Ce n’est pas moi qui m’occupe de l’affaire. Le rapport est aux Renseignements généraux, je crois. Il fau-drait plutôt voir Outhenin.

— C’est ce que je disais, dit Basson.

Bridet, qui était debout entre les deux hommes, eut un léger vertige qui lui fit faire un pas de côté. Pour qu’on ne s’aperçût de rien, il en fit deux autres comme s’il avait envie de marcher. Il alluma une cigarette, mais il avait la bouche si sèche qu’il ne put la fumer. Basson prit le téléphone. Depuis qu’il avait changé de bureau, il disposait d’un véritable petit standard. Il pressa sur un bouton, puis sur un autre. Une hé-lice blanche parut derrière un cadran de verre.

— C’est vous, Outhenin ? Vous êtes avenue Victoria ? Est-ce que vous ne pourriez pas faire un saut jusqu’ici ? Oui, il est dans mon bureau. Il est incapable de me dire ce qui s’est passé. Mais est-ce qu’il existe un dossier ou est-ce qu’il n’en existe pas ? Oui, Bridet est ici. Il faudrait en finir avec cette histoire. Ah ! Il y a donc un dossier… Je ne le savais pas. Apportez-le-moi si vous pouvez. Bon, très bien, nous vous attendons.

 

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Bridet, que cette conversation avait rendu de plus en plus nerveux, sentit tout à coup la colère l’envahir.

Il dit, en faisant un grand effort pour se contenir :

— Il faut que vous n’ayez pas grand-chose à faire pour vous amuser à constituer des dossiers sur tout le monde.

Basson plaisanta :

— Des dossiers, nous ne faisons que ça en ce moment ! dit-il en feignant de se moquer de lui-même et de toute l’administration. Il nous faut des archives. Nous ne pouvons pas travailler sans archives. Les Boches sont idiots. Ils fe-raient mieux de nous les rendre. Cela nous aiderait. N’est-ce pas, Vauvray ?

Au lieu de répondre, ce dernier se mit à rire, comme les gens qui ne veulent pas se compromettre.

* * *

Outhenin était un petit homme trapu, d’une trentaine d’années, au front bas et aux sourcils épais. Il boitait légère-ment car il avait été blessé au mollet au cours de la « cam-pagne 39-40 ». Détail curieux, il avait conservé sa barbe en collier de la ligne Maginot. Il portait à la boutonnière un in-signe d’acier bruni où Bridet crut distinguer une hache. On avait peine à s’imaginer qu’un homme qui s’occupait d’une chose aussi importante que la liberté de ses semblables eût un aspect aussi médiocre. Il appartenait au service des Ren-seignements généraux. Mais il n’en dépendait pas moins, pour certaines affaires, de Basson. Son regard était celui d’un homme intelligent, habile, prudent et qui ne témoignait à ses supérieurs que le minimum de respect indispensable.

 

– 67 –

Basson lui présenta Bridet. Outhenin eut juste une incli-naison de tête, comme si cette formalité risquait de lui faire oublier les explications qu’il apportait. Il tendit à Basson une chemise bleue à un coin de laquelle était imprimé le numéro 864 au composteur. Basson ouvrit la chemise. Bridet remar-qua tout de suite qu’elle ne contenait qu’une lettre à laquelle était épinglée une enveloppe, ce qui lui causa cette inquié-tude que nous donnent les dossiers en voie de formation. On prévoyait donc que d’autres pièces allaient s’ajouter à cette lettre.

— Vous appelez ça un dossier ! s’exclama Basson.

— Oui, dit Outhenin.

Bridet essaya de lire à l’envers l’en-tête, mais il ne pou-vait se concentrer.

— Oui, oui, dit Basson en parcourant la lettre. Mais ça, c’est son avis personnel.

Outhenin ne répondit pas. Il ne semblait pas attacher d’importance au document qu’il venait d’apporter. Mais en même temps, par son silence, il montrait que ce document existait tout de même.

— Ce n’est pas très grave, dit Basson en tournant la lettre pour lire un mot en travers.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Bridet.

— Ton commissaire de Lyon. Ils sont vraiment co-miques, ces fonctionnaires de province !

Puis s’adressant à Outhenin :

— C’est tout ?

 

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— On ne m’a rien communiqué d’autre, répondit Ou-thenin. Il faudrait s’adresser à Bavardel. Ce genre d’affaire dépend de Bavardel.

— Quel genre d’affaire ? et qui est Bavardel ? demanda Bridet.

— Oh ! c’est un très chic type.

Se tournant de nouveau vers Outhenin, Basson ajouta :

— Ce n’est pas la peine. Vous, Vauvray, vous n’avez rien eu, n’est-ce pas ? On ne vous a rien envoyé ?

— Rien.

— Eh bien ! attendons. On verra. Tenez, Outhenin, em-portez votre bien.

Basson se leva aussitôt après, prit son chapeau et ses gants.

— Je dois m’en aller.

Bridet voulut suivre Basson. Vauvray et Outhenin étaient partis ensemble. Mais pour qu’on ne soupçonnât pas qu’ils allaient s’entretenir en tête à tête de cet incident, ils s’étaient ostensiblement séparés avant de refermer la porte.

— Basson, dit Bridet en essayant de retenir son cama-rade, je t’en prie, reste encore une minute. Il faut que je te parle.

— Je n’ai pas le temps.

— Tu as bien une minute, tout de même. Qu’est-ce qui te prend brusquement ?

— Je suis en retard… Je suis en retard.

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— Je descends avec toi. Je veux tout de même savoir ce que signifient toutes ces histoires. C’est un peu fort.

— Je te répète que je n’ai pas le temps. D’ailleurs, je n’en sais pas plus que toi… Je ne peux rien te dire d’autre. Tu te fais des illusions à mon sujet. Je ne suis pas tout ici.

Basson se trouvait déjà dans le couloir. Il faisait signe à son ami de quitter le bureau. Bridet sortit enfin. Basson tira la porte puis, abandonnant Bridet, s’éloigna. Il ne voulait vi-siblement pas descendre avec son camarade. Il feignait une hâte exagérée. Bridet courut derrière lui.

— Et mon sauf-conduit ? demanda-t-il.

— Rien de neuf, dit Basson en s’arrêtant une seconde. Le gouverneur n’a pas répondu. Reviens dans quelques jours. Je n’ai pas le temps.

Il tourna le dos à Bridet et partit.

Pour ne pas suivre immédiatement Basson et surtout pour se donner une contenance, Bridet s’approcha de l’appariteur.

— C’est bien tous les jours entre onze heures et midi que reçoit M. Basson ?

— Oui, Monsieur, tous les jours, mais il n’est pas sou-vent là.

— Ah ! bon, dit Bridet qui voulait faire durer la conversa-tion. Je croyais que du moment…

L’appariteur sourit.

— Vous savez, ces Messieurs ont tellement de travail…

 

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* * *

Bridet allait partir lorsque la porte de la chambre 12 s’ouvrit. Un homme parut. C’était Rouannet.

— Ah ! monsieur Bridet, s’écria-t-il, justement je voulais vous voir. Est-ce que vous ne pouvez pas m’attendre un ins-tant ? Je reviens tout de suite.

Bridet se mit à arpenter le hall. Il sentait un grouillement confus autour de lui. Des papiers le concernant circulaient de bureau en bureau. Pourquoi ? Comment se faisait-il qu’on ne lui disait rien ? C’était de plus en plus inquiétant. L’attitude de Basson était bizarre. Il avait été cordial et, tout à coup, il avait changé. Et ce rapport ? Un rapport de qui et sur quoi ? Mais Rouannet ne venait-il pas de lui parler avec beaucoup de gentillesse ? « En réalité, il ne se passe rien. C’est Yolande qui a gaffé en téléphonant. C’est toujours la même chose, pensa-t-il, en se souvenant de Rouannet, les étrangers sont plus simples et plus gentils que les amis. »

Rouannet reparut peu après. Il était toujours aussi res-pectueux qu’au restaurant. On sentait que, par manque de psychologie, il s’imaginait que Bridet appartenait à cette classe sociale un peu haineuse et un peu aigrie qui venait de prendre le pouvoir et qui, quoique encore barrée à certains postes par les vieux éléments, montrait bien qu’elle était consciente de sa force.

— Je vous en prie, asseyez-vous, monsieur Bridet, dit Rouannet en poussant un fauteuil et en se déployant en amabilités.

Bridet était surpris que Rouannet occupât un bureau aussi grand et que les employés lui témoignassent cette défé-

 

– 71 – rence que lui-même témoignait à tous les jeunes fonction-naires.

— J’allais vous écrire, dit Rouannet.

Bridet remarqua qu’il avait une conscience beaucoup plus nette de son rôle que les Outhenin, Basson, Vauvray et Cie. Il n’avait pas l’air de croire, comme on dit, que c’était ar-rivé. Il ne sonnait pas pour demander le moindre service.

— Attendez, dit-il après avoir cherché réellement un pa-pier.

Il ouvrit une porte, appela une secrétaire. Comme elle tardait, il passa dans la pièce voisine.

— Excusez-moi, dit-il en revenant.

Il avait laissé la porte ouverte.

— Apportez-moi le sauf-conduit de M. Bridet ! cria-t-il comme personne ne venait.

Il s’assit enfin.

— Je voulais vous écrire, continua-t-il, pour vous dire que vos papiers étaient prêts. Nous avons reçu avant-hier une réponse à notre télégramme. Le gouverneur ne fait natu-rellement aucune objection à votre venue en Afrique. Je dois vous dire d’ailleurs que notre demande n’était que pure cour-toisie à son égard. Il n’a qu’à s’incliner. Mais avant de faire taper votre sauf-conduit, je voulais vous demander si vous ne préféreriez pas qu’il portât la mention « aller et retour ». Il me semble que c’est plus sage. Au cas où vous ne vous plai-riez pas là-bas, vous n’auriez besoin de rien demander pour revenir. L’Afrique, c’est très joli, mais croyez-moi, il vaut mieux, avant d’y aller, s’assurer de pouvoir en repartir.

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— Vous avez raison, dit Bridet.

— Parfait. Je fais donc établir votre sauf-conduit pour une durée de six mois. C’est ce que nous faisons habituelle-ment. Et je le soumettrai à la signature cet après-midi.

— Qui doit signer ? demanda Bridet qui venait de craindre tout à coup que ce ne fût Basson.

— Le chef de cabinet du Directeur général, M. Reynier.

— Ah ! bon, c’est très bien…

Bridet venait d’avoir l’impression que la chance le favo-risait enfin. Tout à l’heure, quand il avait vu Basson, celui-ci ignorait sans doute que la réponse du gouverneur était arri-vée. Pour se débarrasser de son camarade, il avait répondu n’importe quoi. D’ailleurs, ces formalités ne dépendaient plus de lui. Bridet ne faisait rien de mal en paraissant oublier ce que Basson avait dit. Il n’allait tout de même pas empê-cher Rouannet d’établir son sauf-conduit. Puisque ce fonc-tionnaire estimait qu’il pouvait le lui donner, Bridet n’allait pas lui dire : « Oui, mais il y a ceci, il y a cela… »

— Vous n’avez qu’à revenir demain, dit Rouannet. À moins que vous ne préfériez que je ne vous le fasse porter à votre hôtel.

— J’aime mieux revenir, dit Bridet.

* * *

En sortant du ministère, Bridet n’en éprouva pas moins un malaise. « J’ai agi bêtement. Je n’aurais jamais dû repar-ler à Basson de mes papiers. Il avait accepté. J’ai l’air main-tenant de faire des démarches en cachette, de ne tenir aucun cas de lui. »

– 73 –

Bridet alla déjeuner. Il était toujours préoccupé. L’histoire de la signature surtout l’inquiétait. Est-ce que ce M. Reynier allait signer comme cela, sans s’informer, sim-plement parce que la pièce lui était présentée ? Basson lui avait-il parlé de Bridet ? Ce M. Reynier n’allait-il pas se lever tout à coup, aller trouver Basson, lui dire : « Mais je croyais que vous ne vouliez pas lui donner de sauf-conduit ? »

« Si Basson me fait une observation, pensa Bridet, je n’aurai qu’à lui répondre : Tu es parti si vite… Je n’ai pas compris ce que tu m’as dit… Quand Rouannet m’a appelé, j’ai cru que tu étais au courant, que c’était toi-même qui avais arrangé les choses avec Rouannet. Je ne pouvais tout de même pas être mieux renseigné que tes services eux-mêmes. »

Mais il avait beau essayer de se rassurer, Bridet n’avait pas la conscience tranquille. Il sentait bien qu’il y avait dans sa conduite quelque chose d’équivoque. Il réfléchit pendant tout le repas, puis, à la terrasse d’un café, vers trois heures, fatigué de penser à cette histoire, il fut pris tout à coup d’un immense dégoût pour Vichy. Il n’avait qu’à partir immédia-tement. Jamais il ne remettrait les pieds dans cette ville abominable. Il n’y avait rien à espérer de gens pareils. On le lanternait. On cherchait à le mettre dans une position gro-tesque. Il se pouvait même que tout cela fût combiné. Rouannet, Reynier, Basson étaient de mèche. Ils allaient lui jouer la grande scène de la comédie. « Comment, vous avez fait cela ! Mais vous ne vous rendez pas compte de la gravité de vos actes ! » Il valait mieux partir immédiatement. Ils n’avaient qu’à le garder, leur sauf-conduit.

Cet accès de colère passé, Bridet prit la décision qui lui paraissait la plus simple. Quoi qu’il arrivât, il quitterait Vichy

 

– 74 – le lendemain, mais avant de partir il irait une dernière fois au ministère. Il demanderait Rouannet. Si celui-ci se dérobait, si le sauf-conduit n’était pas signé. Bridet ferait semblant de ne pas s’en étonner. Il dirait, pour ne pas éveiller de soupçon, qu’il reviendrait dans l’après-midi, le lendemain, mais aussi-tôt, sans hésitation ni regret, il se rendrait à pied à Cusset. Là, il prendrait un car pour Saint-Germain-des-Fossés où il monterait dans le premier train pour Lyon. De cette façon, il couperait à la surveillance de la gare de Vichy.

Cette ligne de conduite fixée, il pensa qu’en attendant il ne devait rien négliger qui pût consolider sa position vis-à-vis des fonctionnaires de la police. Au lieu de traîner dans les rues, il irait tout de suite rendre visite à Laveyssère. Il ne lui demanderait rien. Il lui parlerait de choses et autres, il laisse-rait entendre qu’il s’habituait à Vichy, qu’il s’y plaisait même, qu’il n’était pas du tout pressé de partir. De temps en temps, il ferait cependant une allusion discrète à un départ éventuel. Peut-être irait-il en Afrique. On s’occupait justement de lui, à l’intérieur. On était en train de lui établir un sauf-conduit. On avait télégraphié au gouverneur de l’Algérie. Il ne savait pas si celui-ci avait répondu. Basson n’avait rien reçu. Mais, d’autre part, dans les services, il semblait qu’une réponse fût arrivée. Il comptait passer le lendemain à l’hôtel des Céles-tins pour en avoir le cœur net. Mais au fond, il ne tenait plus à partir. Quand il était venu à Vichy, il avait cru que c’était dans l’Empire qu’il pourrait le mieux servir la France. De-puis, il avait parlé à beaucoup de monde et maintenant, il avait le sentiment qu’en restant il serait plus utile encore.

Quand il arriva devant l’Hôtel du Parc, il n’osa entrer. C’était insensé, mais il avait peur que toutes ces polices mili-taires, personnelles, civiles, municipales qui montaient la garde à l’entrée, qui allaient et venaient dans le hall et se

– 75 – consultaient à chaque instant, au lieu de le diriger simple-ment sur le bureau de Laveyssère, ne lui fissent subir un in-terrogatoire dont il n’était pas sûr de se tirer à son avantage.

Il alla se promener sous l’interminable marquise qui re-couvre l’allée macadamisée longeant le boulevard Albert-Ier. Décidément, il n’était pas de taille à lutter avec tous ces gens.

 

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