Le Piège
Chapitre 11
Bridet demanda à un passant où se trouvait l’hôtel des Étrangers. Il n’y avait pas de lune. Les étoiles étaient si nombreuses que la première impression de Bridet fut que le ciel était caché par de la brume. Ce ne fut qu’après un instant qu’il se rendit compte qu’au contraire l’air était limpide et que cette brume était les étoiles elles-mêmes. De temps en temps il se retournait, ne pouvant croire qu’on ne le suivait pas. Des lampadaires brillaient dans les arbres. Sa joie d’être libre n’était pourtant pas complète. Il se demandait comment il se faisait que sa femme fût venue à Vichy et que ce simple fait eût suffi à le faire relâcher. C’était bizarre. Il pensait à Saussier. Ce dernier lui avait dit de revenir le lendemain. Les choses se passaient donc un peu comme si, ayant un répon-dant, il n’était plus nécessaire de s’assurer de sa personne, comme si Yolande avait donné toutes les garanties, qu’elle avait servi en quelque sorte de caution et également comme si, en desserrant l’étreinte, en lui permettant de regoûter à la douceur de la vie, la police comptait tirer de lui plus facile-ment ce qu’elle désirait. Car, tout de même, il était étrange qu’à dix heures et demie du soir, alors qu’on avait décidé de le faire coucher au poste, on eût changé d’avis. Ce n’était certes pas un tardif remords ni l’apparition subite d’un fait prouvant son innocence qui expliquaient une pareille géné-rosité. On ne se fût pas dérangé pour si peu. On eût certai-nement estimé pouvoir attendre jusqu’au lendemain. Tout cela était assez singulier. Yolande avait évidemment plaidé sa cause. Mais qu’avait-elle pu invoquer et d’où venait le pouvoir dont elle venait de faire preuve ?
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Tout en marchant, Bridet craignait de plus en plus que sa femme n’eût fait une nouvelle gaffe, qu’elle ne l’eût mala-droitement défendu, qu’elle ne se fût portée garante de sa loyauté et qu’elle n’aggravât demain ses soucis en se faisant arrêter elle aussi comme sa complice. Elle avait été capable, avec sa légèreté, avec cette manie de croire qu’on ne vérifiait jamais ce qu’elle disait, de donner des preuves inexistantes de la fidélité de son mari au Maréchal. Et demain matin, tout s’effondrerait. Il aurait l’air d’avoir voulu tromper la police, d’avoir fait lui-même la leçon à sa femme.
Bridet réfléchissait ainsi quand il arriva à l’hôtel. Non, ce n’était pas possible. Il connaissait Yolande. Elle avait tou-jours été hitlérienne, c’était vrai. Elle avait souvent dit avant la guerre : « Ce qu’il faudrait chez nous, c’est un Hitler. » Mais elle n’était pas bête. Elle savait bien que Pétain, ce n’était pas Hitler. Il était surtout trop vieux.
Yolande était couchée. Elle avait rangé ses vêtements avec beaucoup de soin. Elle était adossée à l’oreiller. La lampe de chevet était allumée.
— Que je suis heureuse de te voir ! s’écria-t-elle dès que Bridet eut pénétré dans la pièce.
Elle ne sortit pas du lit, mais elle se souleva pour em-brasser son mari. Puis elle se laissa retomber en arrière, comme si, maintenant que Bridet était là, elle pouvait s’abandonner. Elle avait eu tellement peur… On lui avait promis de relâcher son mari le soir même, mais elle avait craint, en ne le voyant pas revenir, qu’on ne tînt pas parole. Elle venait de passer deux heures affreuses, mais il ne fallait plus y penser puisque c’était fini, puisqu’il était là… Ah, comme elle était heureuse !
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— Je ne comprends rien à ce qui est arrivé, dit Bridet.
— Il n’y a rien à comprendre, dit Yolande.
— Comment es-tu venue ? Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Bridet.
— Je te l’ai déjà dit. Outhenin m’a téléphoné.
— Pourquoi ?
— Je t’expliquerai cela, mon chéri. Laisse-moi, pour le moment, être heureuse. Mets-toi à ma place. Tu n’es pas content ? Tout est arrangé, mon chéri.
Bridet s’assit dans le fauteuil. La joie de sa femme ne le rassurait pas du tout. Les contacts qu’il venait d’avoir avec la police étaient bien trop sérieux pour que sa méfiance se dis-sipât sur une simple affirmation de Yolande. Il avait besoin de savoir. Pour le moment, il estimait que rien n’était chan-gé. La mansuétude de la police cachait quelque chose. On devait tromper Yolande. On se servait d’elle. Et cette brave fille ne voulait pas lui dire exactement ce qui s’était passé ! Oui, sans aucun doute, il en avait à présent la certitude, on se servait d’elle. C’était bien dans les méthodes de ces mes-sieurs. Quand on ne peut pas démasquer les gens, on les prend de biais, par les êtres qui leur sont chers. C’est le coup classique. On avait dû avoir beaucoup d’égards pour Yo-lande. Par ce moyen, on est toujours sûr de gagner une femme. Il y avait là-dessous un piège. On le jetait dans les bras de Yolande. Si ça ne donnait pas de résultat, eh bien, demain, au lever du jour, on les arrêterait tous les deux.
— Écoute-moi, Yolande, dit Bridet calmement. Tu vas me raconter exactement, dans tous les détails, ce qui s’est passé.
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— Tout de suite ? Déjà ? Tu ne veux pas t’asseoir sur le lit à côté de moi ?
— Oui, tout de suite.
— Je vais te le dire. Tu verras, c’est très simple.
— Non, non, ne me dis rien. Réponds à mes questions. Quand Outhenin t’a-t-il téléphoné ?
— Aujourd’hui, dans la matinée, à onze heures. Je n’étais pas là. Il a retéléphoné à midi. La chance a voulu que cette fois je sois là.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit exactement ?
— Il m’a dit qu’il voulait absolument me voir à ton sujet, que je devais venir immédiatement. J’ai tout de suite pensé que tu avais fait une bêtise. J’ai pris le train.
— Et tu as vu Outhenin ?
— Oui, il m’a reçue très gentiment. Un certain monsieur Saussier et un autre monsieur qu’on ne m’a pas présenté se trouvaient là également. J’étais émue. Il y avait de quoi. Ils s’en sont aperçus. Ils m’ont réconfortée. Ils m’ont expliqué que quant à eux, ils savaient que tu n’avais rien fait, mais que tu t’étais mis dans un mauvais cas. Ils m’ont demandé de leur dire franchement ce que je savais sur tes relations avec Basson. Je le leur ai dit.
— Qu’est-ce que tu leur as dit ?
— La vérité…
— Quelle vérité ?
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— Je leur ai dit que tu n’avais voulu qu’obtenir un sauf-conduit de Basson. Ils m’ont demandé si je savais ce que tu voulais faire en Afrique. Je leur ai dit que tu voulais servir le Maréchal. Ils se sont mis à rire si spontanément que j’ai compris qu’ils étaient plus malins que toi. Personne n’était dupe de ta comédie. Tout le monde avait deviné que tu cher-chais à rejoindre de Gaulle. « Que votre mari soit commu-niste, m’a dit Outhenin, juif, gaulliste, franc-maçon ou tout à la fois, nous n’y pouvons rien. Mais dites-lui qu’il ne nous prenne pas pour des imbéciles… »
— Qu’est-ce que tu lui as répondu ?
— Que voulais-tu que je réponde ? Je ne pouvais rien répondre. J’ai simplement répété qu’en ce qui concerne Bas-son, tu ignorais qu’il fût en rapport avec de Gaulle. Ils m’ont demandé si tu me tenais au courant de ce que tu faisais. Je leur ai répondu : « Oui. » À ce moment j’ai ajouté : « Croyez-moi, Basson est trop intelligent pour s’ouvrir à un homme comme mon mari. Vous dites vous-même que tout le monde savait ce que mon mari était venu faire à Vichy. Et c’est d’un homme pareil que Basson aurait fait son complice ! » Ils ont voulu savoir si je n’avais rien remarqué de bizarre dans ta conduite. Je leur ai répondu : « Absolument rien. Mon mari ne désirait qu’une chose : son sauf-conduit. »
— En somme, tu leur as dit que je voulais rejoindre de Gaulle.
— Je ne leur ai pas dit ça. Ils le savaient d’ailleurs. Je n’y peux rien. C’est à toi qu’il faut t’en prendre. Ils le savent si bien qu’Outhenin m’a fait la remarque suivante : « Nous voulions faire expulser votre mari de Vichy, mais il était trop drôle… »
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— Ils ne savaient rien du tout, cria Bridet, et maintenant à cause de toi, ils savent.
— Je ne leur ai rien dit.
— Tu n’as même pas paru étonnée.
— J’aurais eu l’air d’une folle.
— À présent, je suis dans de beaux draps, cria Bridet en-core plus fort.
— Tout est arrangé au contraire. La preuve, c’est qu’on t’a relâché. Il n’y avait rien d’autre à faire que de leur parler franchement. Il ne fallait surtout pas essayer de les tromper. Si j’avais finassé, ils ne nous lâchaient plus ni l’un ni l’autre. Les hommes connaissent les hommes, mon chéri. Les pa-roles ne cachent rien. De même que toi, tu sais ce que pense Saussier, Saussier sait ce que tu penses. Ma façon de parler leur a plu. Ils ont compris qu’au fond tu n’étais pas dange-reux.
Bridet se mit à marcher de long en large, très vite. Il était hors de lui.
— Alors, maintenant, officiellement, cria-t-il, je suis gaulliste. Maintenant, ça y est. Eh bien, ça ne va pas être long ! Tu peux dire que tu as fait du joli travail. Mais il fallait t’indigner, Yolande…
— Tout le monde savait la vérité, je te répète.
— On ne savait rien… Tu peux être tranquille que si on avait su quelque chose, on n’aurait pas fait tant de chichis.
— Enfin, je n’ai pas été si maladroite que ça, puisque, grâce à moi, tu es ici.
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— Jusqu’à demain matin. Ils vont venir demain matin, j’en suis sûr, ah ! tu ne les connais pas.
— Tu te trompes, mon chéri. Tu as toujours pris les gens pour des idiots. Eh bien, ces gens-là ne sont pas plus bêtes que toi. Ils ont compris ce que tu étais et ils ne t’en veulent même pas. Ils seraient gaullistes que je serais moins tran-quille pour toi.
Bridet faillit s’emporter. Mais brusquement, il lui apparut que toute discussion était inutile. Ce qui était fait était fait. Yolande crut qu’il revenait à de meilleurs sentiments.
— Demain, dit-elle, nous irons ensemble rendre visite à M. Saussier.
— Rendre visite… Ah… ah… tu appelles ça rendre vi-site. Nous n’aurons pas besoin de nous déranger. C’est plutôt lui qui va nous rendre visite.
— Ne dis pas de bêtises. Quand ta colère sera passée, tu comprendras. Ce M. Saussier est un homme très gentil, tu verras.
— Oh ! je le connais.
Bridet se mit à rire. Un aspect inattendu de sa situation venait de lui apparaître. L’arrivée de sa femme lui donnait simplement l’air d’un imbécile. Tout se passait comme si les opinions qu’il pouvait manifester, quelque subversives qu’elles fussent, étaient inoffensives, comme s’il était un pauvre type, gaulliste en effet, mais gaulliste par bêtise. Il suffisait de le secouer un peu, de lui faire peur, pour le re-mettre dans le droit chemin.
— Au fond, tu me fais passer pour un crétin, dit-il en riant toujours.
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Yolande se fâcha.
— Comment peux-tu me dire une chose pareille ?
— Oui, un pauvre d’esprit, un minus habens, qui s’est mis dans la tête qu’il était gaulliste parce qu’il a entendu « Sambre et Meuse » à la radio de Londres.
— Et même que cela serait, qu’est-ce que ça peut te faire ?
Bridet ne répondit pas. Il était clair que Yolande ne comprenait pas qu’un homme pût avoir un idéal plus élevé que celui de son misérable entourage.
— Tu as bien cherché à passer pour un pétainiste. Qu’est-ce que ça peut te faire de passer pour un imbécile ? La seule chose qui compte, c’est de te tirer du mauvais pas où tu t’es mis.
— Si ce n’était que ça, dit-il, ce ne serait rien.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire que nous pourrons nous estimer heu-reux, toi et moi, si demain matin on ne vient pas nous arrêter tous les deux. Crois-moi, ne te fie pas à ces types-là. Ce sont des Boches, tu m’entends. Ils sont plus Boches que les Boches.
— Ne dis pas ça, mon chéri. Tu ne sais pas ce qu’ils pen-sent.
— Je ne sais pas ce qu’ils pensent, mais je sais ce qu’ils font. Enfin, ne parlons plus de cela, c’est fait, c’est fait.
Bridet s’approcha du lit, prit les mains de sa femme. Il la regarda longuement dans les yeux. Elle n’aimait pas cela.
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Elle ne manquait pas de franchise, mais par une sorte de fai-blesse physique, quand on la regardait ainsi, elle baissait les yeux à chaque instant et quand elle les rouvrait, on sentait qu’elle était honteuse de cette faiblesse.
— Écoute-moi, Yolande.
— Je t’écoute, mon chéri, dit-elle en profitant de ces quelques mots pour détourner encore les yeux.
— Saussier m’a demandé de revenir. Il te l’a demandé aussi. Eh bien, nous n’irons pas. Je suis certain que si je re-tourne le voir, il ne me laissera plus partir. Ils ont voulu être malins. Ils m’ont lâché. Je vais en profiter et je vais être plus malin qu’eux.
— Tu ne peux pas faire ça, dit Yolande.
Bridet continua sans paraître avoir entendu sa femme.
— Demain matin, nous prendrons le train. Nous irons à Lyon et de là, à Paris. Les gens sont quand même différents là-bas. Une fois arrivé, je me débrouillerai pour aller en An-gleterre. J’ai été idiot, en effet, mais pas de la façon que tu penses. J’ai été idiot de m’imaginer que cette révolution na-tionale était de la frime.
— Ne t’énerve pas, mon chéri, dit Yolande qui n’aimait pas que son mari parlât de lui-même avec cette désinvolture.
— À Paris, je trouverai des Français, d’autres Français, des Français intelligents. Et les Boches sont là. Il y aura au moins de la solidarité entre les Français.
Bridet s’aperçut tout à coup qu’il avait parlé jusqu’à cet instant d’une voix forte. Il fut pris de crainte. On l’écoutait peut-être.
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— Tu as raison, dit Yolande, nous partirons. Mais nous ne sommes pas à une journée près. Pour une fois, soyons ha-biles. Puisqu’ils sont bien disposés, profitons-en. Tu seras tout de même plus tranquille si tu fais ce qu’ils te deman-dent. Ils ne se méfieront plus de nous. Et par la suite, tu au-ras beaucoup plus de chance de réussir dans ce que tu entre-prendras.
— Parle moins fort, dit Bridet.
Yolande regarda son mari avec étonnement.
— Tu es fou. Tu ne t’imagines tout de même pas qu’ils te surveillent jusqu’ici.
— Je te dis de parler moins fort.
Ils se turent un long moment, puis Yolande dit :
— Nous irons ensemble voir Saussier.
Bridet ne répondit pas. Il pensait à autre chose. Enfin il murmura :
— Maintenant j’ai compris. Au fond, j’ai manqué de cou-rage. Je n’ai pas voulu courir de risques. J’ai voulu être en règle, avoir des papiers, une mission officielle. C’est ça, mon erreur. Je le comprends à présent. Quand on veut vraiment faire quelque chose, il ne faut pas avoir peur de s’exposer. Il ne faut surtout rien demander à personne. Il ne faut compter que sur soi-même. J’ai compris. Vichy m’aura donné une le-çon. Alors c’est entendu, Yolande, n’est-ce pas ? demain, nous rentrons à Lyon. De là, nous allons à Paris. Une fois à Paris, je trouverai bien le moyen d’aller sur la côte et de pas-ser en Angleterre. Ce sera plus dangereux, mais ce sera plus propre.
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Yolande sortit de son lit. Elle mit son manteau et ses souliers pour ne pas marcher pieds nus dans cette chambre étrangère.
— Je ne peux pas t’en empêcher, mon chéri. Mais je trouve déraisonnable de ta part de toujours manquer de pa-tience. Tu attends trois semaines et le dernier jour, au mo-ment où tout va être arrangé, tu agis sur un coup de tête ? À quoi cela va-t-il te servir ? Ils vont être furieux. Ils étaient décidés à te laisser tranquille. Ils vont croire que tu as peur. Ils se diront : s’il a peur, c’est qu’il est coupable. Ils vont te faire rechercher. Je te préviens ils vont te faire rechercher. Enfin, fais ce que tu veux, mon chéri.
Yolande eut une expression de lassitude. Décidément son mari était incorrigible. Il était buté. Il ne voyait pas les avantages qu’il pouvait tirer d’une soumission apparente. Comme toujours, il était entier et fier.
— Cela te jouera un mauvais tour, je t’avertis, dit-elle.
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