Le Piège

Emmanuel Bove · Chapitre 16 sur 18

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Le Piège

Chapitre 16

 

 

Quelques jours plus tard, Bridet fut conduit au Palais. Le juge d’instruction lui fit tout de suite bonne impression. C’était un homme beaucoup plus fin, beaucoup plus simple, beaucoup plus compréhensif que tous ces fonctionnaires de Vichy et, à plus forte raison, que toute cette racaille à la-quelle Bridet avait eu affaire jusqu’à présent. Ce juge pouvait avoir une cinquantaine d’années. Il était un peu négligé d’aspect. Il avait le visage tourmenté d’un homme qui s’est posé, au cours de son existence, beaucoup de questions d’ordre moral et sentimental. On devinait, à son regard, qu’il voyait les hommes en présence desquels il se trouvait, qu’il les voyait réellement et qu’il les jugeait non pas d’après l’acte qui les amenait devant lui, mais selon leur valeur pro-fonde.

Il procéda à l’interrogatoire d’identité de Bridet. Il lui annonça qu’il était inculpé de manœuvres contre la sûreté intérieure de l’État. Il lui demanda de faire le choix d’un avo-cat, sans paraître considérer pour cela que le prévenu était coupable. Puis il le pria de se retirer. Bridet, qui avait attendu que le juge lui posât des questions pour ouvrir son cœur, ne bougea pas. « Vous pouvez vous retirer », répéta le juge.

— C’est tout de même incroyable, s’écria Bridet, qu’on puisse se servir de pareils moyens, qu’on puisse bâtir une accusation sur des machinations de basse police. Je vous le dis, Monsieur, ces tracts ont été mis dans ma poche par un policier. J’avais déjà entendu parler de ça, mais je n’avais jamais voulu le croire. Il faut en avoir été personnellement

 

– 167 – victime. Moi, je vous dis qu’on les a mis dans ma poche. C’est déshonorant pour la justice. On faisait ça avant la guerre avec la cocaïne, on en mettait dans la poche des mar-lous. Aujourd’hui, n’importe qui peut être traité de cette fa-çon…

— Je vous en prie, je vous en prie, dit le juge avec dou-ceur.

Il leva les bras d’un geste las et Bridet sentit qu’il trou-vait que le prévenu se donnait bien du mal inutilement, car rien ne montrait encore qu’on lui reprochait quelque chose. Il était inculpé, c’était vrai, mais dans les conditions ac-tuelles, cela ne tirait à aucune conséquence, sinon à de petits ennuis personnels et passagers, et se défendre avec tant de véhémence trahissait une certaine légèreté d’esprit, car tous les hommes, aujourd’hui, qu’ils fussent juges ou inculpés, pa-trons ou ouvriers, étaient logés à la même enseigne.

De retour dans sa cellule, Bridet eut le sentiment récon-fortant que les Boches n’avaient pas tout contaminé, qu’il y avait quand même, dans certains milieux, des îlots français.

Dimanche, Yolande revint le voir. Elle était changée. Ou-thenin l’avait envoyée auprès d’un certain Jean-Claude Fal-lières. Son amour des gens bien était tel qu’elle ne put, même dans ce parloir de prison, s’empêcher de dire qu’elle croyait que c’était le petit-fils de l’ancien président de la Ré-publique, ce qui était d’ailleurs inexact. Il n’avait pas paru étonné par cette histoire de tracts. Tout était possible d’après lui. Elle s’était alors rendue à la Préfecture pour es-sayer de voir Schlessinger. On lui avait répondu qu’il était en voyage. « Mais M. Outhenin m’a dit qu’il était rentré. » Elle s’était mise en colère. Elle avait parlé de se plaindre au géné-ral Glouton. Mais cette menace n’avait fait aucun effet. Vu de

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Paris, Vichy n’était pas bien redoutable, même pour les ser-vices restés sous sa dépendance. Elle était retournée voir Outhenin, qui, à son tour, s’était dérobé. Tous ces gens étaient des égoïstes et des lâches. Ils se surveillaient entre eux. Ils n’avaient en réalité aucun pouvoir. Dès qu’ils sen-taient qu’il y avait des intérêts en jeu, ils se méfiaient. Cette histoire de tracts leur faisait peur. Évidemment, il aurait fallu ouvrir une enquête. On ne se trouvait peut-être qu’en pré-sence d’une fantaisie de policiers subalternes. Mais on ne pouvait pas savoir. Il était difficile, d’autre part, d’ordonner cette enquête sans paraître faire pression sur la justice, sans jeter du discrédit sur la police. Et, dans les temps actuels, le seul fait qu’on pût être soupçonné d’une telle arrière-pensée pouvait vous mener loin.

C’était à ce moment que Yolande s’était décidée à aller avenue Kléber, au quartier général du général Stulpnagel. Ah ! il fallait voir la différence. Elle avait été reçue tout de suite, sans attendre une minute, non par le général Stulpna-gel, car il était en voyage (ce qui était vrai, les Allemands ne mentaient pas), mais par un autre général tout aussi impor-tant. On avait tout de suite pris en note toutes ses déclara-tions. Détail intéressant, le général allemand, s’apercevant que l’émotion empêchait Yolande de parler, s’était levé et, comme elle restait droite dans son fauteuil, il l’avait prise avec beaucoup de tact par les épaules et l’avait obligée à s’adosser et à se mettre à l’aise dans un geste si paternel qu’elle en avait presque pleuré. « C’est une histoire dans le genre de l’ascenseur du Carlton », murmura Bridet. Enfin, quand elle avait été remise et après qu’elle lui eut raconté ce qui s’était passé, il n’avait fait aucune promesse, il n’avait pas laissé deviner sa pensée, mais elle avait senti combien il avait été dégoûté par les procédés honteux qu’elle lui avait signalés. En la reconduisant, il lui avait serré fortement la

– 169 – main et il l’avait longuement regardée dans les yeux. Il n’avait prononcé que quelques mots, et ces mots étaient les suivants : « Madame, je verrai ce que nous devons faire. »

Pendant ce récit, Bridet dut se faire violence pour ne pas se mettre en colère. Quand on est si loin des gens comme il l’était en ce moment de Yolande, parler c’est creuser un fos-sé encore plus grand. Il n’y avait rien à faire. Il dit cepen-dant, en prenant le ton le plus trompeur, le plus doux :

— C’est très bien, ce que tu as fait, ma chérie. Je te re-mercie. Mais, tu sais, j’ai vu le juge et je crois que mon af-faire va être arrangée. Aussi, il vaut mieux que tu te tiennes tranquille. Tu auras tout le temps plus tard, ma chérie, si les choses tournent mal, d’agir.

* * *

Le 15 mars 1941, Bridet passait devant la 5e chambre correctionnelle. Au cours du trajet du boulevard Arago au Palais, un garde mobile voulut lui mettre les menottes. « Oh ! ça n’en vaut pas la peine… », dit un autre garde mobile. Mais, en arrivant, comme il aperçut son capitaine, le premier garde s’approcha de Bridet et, le masquant, fit semblant de lui ôter les menottes.

Le président de la 5e chambre était un homme d’une soixantaine d’années dont les cheveux blancs étaient coupés en brosse. Il avait quelque chose de ferme qui contrastait avec la mollesse de ses assesseurs.

En entrant, Bridet fixa ses yeux sur le tribunal, puis sur le procureur qui, il faut le dire, avait l’air assez humain, assez capable de renoncer théâtralement à une accusation. L’avocat de Bridet, à ce moment, se leva et, passant un bras par-dessus le box, fit signe à son client de se pencher. Il lui

– 170 – parla à voix basse, mais Bridet ne l’écouta pas. Il avait aper-çu Yolande. Il lui fit signe. Elle lui répondit par gestes que tout allait bien. Bridet s’assit, très calme. Il savait qu’il ne risquait pas grand-chose pour l’époque : cinq ans de prison au plus, qu’il ne ferait pas si la guerre finissait avant. Mais cette fin paraissait si lointaine qu’il était sombre quand même. Au fond, de ce jugement dépendait toute sa vie, car quelque modéré que fût celui-ci, aucune vie n’est moins as-surée que celle d’un homme emprisonné pendant que de grands bouleversements s’opèrent à l’extérieur.

Le procès dura quelques minutes. Bridet répondit aux questions qu’on lui posa sans hésitation et sans colère, car trop de temps s’était écoulé depuis qu’on lui avait glissé les tracts dans la poche. Il avait pris le ton d’un homme qui ne voit pas ce qu’on lui veut. On eut de petits égards pour lui. C’est ainsi qu’au cours de la déposition d’un faux témoin (il s’agissait d’un soi-disant commerçant patenté de la rue De-mours que Bridet aurait poussé à adhérer au parti commu-niste et à qui il aurait remis des tracts), le président, devant les contradictions de ce témoin bizarre, avait cligné les yeux malgré lui en regardant Bridet.

Le procureur se leva, débita d’effroyables banalités sur le maintien de l’ordre et le péril bolcheviste, puis se rassit.

Les trois juges échangèrent quelques paroles. Bridet avait l’impression qu’ils lui étaient favorables. Le président dit : « Je crois qu’il vaut mieux que vous reconnaissiez les faits. Le tribunal appréciera et se montrera indulgent. »

Le jugement fut enfin rendu. Le tribunal décidait que les faits n’étaient pas établis. Bridet était acquitté au bénéfice du doute.

 

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— Vous êtes libre, dit le président.

Le visage de Bridet s’épanouit :

— Merci, merci Monsieur le Président…

Peu après, il pensa qu’il n’avait eu aucune raison de re-mercier qui que ce soit. « Oh ! c’est par gentillesse. Un peu de reconnaissance, de déférence, coûte si peu et fait tant plaisir. »

— À tout à l’heure, attends-moi à la sortie, cria-t-il en se tournant vers Yolande qui, debout, agitait les bras pour lui montrer sa joie.

Bridet avait déjà repris ses manières aisées d’homme libre. Comme le garde mobile, en quittant le box, voulait le faire passer le premier, Bridet lui mit amicalement la main sur l’épaule et lui dit : « Non, non, après vous… pas toujours moi… »

En montant dans la voiture cellulaire qui le conduisait à la Santé pour la levée d’écrou, il put échanger quelques mots avec Yolande. « Tu vois, tu vois… », disait-elle. « Oui, ma chérie, j’ai vu… »

Les formalités se passèrent selon les règles habituelles. Elles semblèrent interminables à Bridet. Enfin, il apposa sa signature dans un grand livre. En le fermant, le scribe, pour se donner de l’importance, dit : « Vous êtes libre. » On avait rendu à Bridet sa cravate, ses lacets, le peu d’argent qu’il avait eu sur lui.

Si ses vêtements n’avaient pas été fripés par l’étuve, il eût pu croire qu’il n’avait jamais été prisonnier. Un gardien l’accompagna jusqu’à la première grille. Dans la cour sur-plombée d’une verrière qu’il fallait traverser avant

– 172 – d’atteindre la sortie se trouvaient plusieurs groupes de per-sonnes. C’étaient sans doute de nouveaux prisonniers qu’on amenait. Soudain, deux hommes s’avancèrent vers Bridet.

— Vous êtes monsieur Bridet ?

— Oui, pourquoi ?

— Nous sommes chargés de vous conduire à la préfec-ture de police. Veuillez venir avec nous.

— Pourquoi ? Comment ça se fait ? Pourquoi ?

— Nous, nous n’en savons rien. On vous le dira là-bas.

En parlementant, Bridet finit par comprendre ce qui se passait. À la demande des autorités allemandes d’occupation, le préfet de police s’était vu dans l’obligation de prendre un arrêté d’internement contre Bridet. Les deux inspecteurs, qui avaient l’air d’ailleurs très gênés par leur mission, lui expliquèrent que cela arrivait souvent quand les Allemands n’avaient pas été satisfaits d’un jugement. Ils croyaient que le camp où Bridet serait conduit était celui de Venoix, dans l’Oise, « un des meilleurs », ajoutèrent-ils.

La déception de Bridet fut si grande que, brusquement, il ne put se contenir.

— … Vous vous dites Français et vous faites un pareil travail pour les Boches… Vous n’avez pas honte. J’aimerais mieux balayer les rues si j’avais besoin de gagner ma vie.

À ce moment, un homme se détacha d’un des groupes qui stationnaient dans la cour. Il était de très grande taille, mais maigre et voûté. Il avait la poitrine si creuse qu’on eût dit qu’il se tenait plié à la suite d’un coup. Il n’était pas rasé.

 

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Il portait un chapeau melon poussiéreux, d’une ligne démo-dée. Il vint se planter devant Bridet.

— Qu’est-ce que vous dites ?

Bridet eut tout de suite l’impression que c’était un des policiers qui accompagnaient les nouveaux arrivés.

— Je dis que les Français qui servent les Boches comme vous le faites en ce moment, ce sont des vendus et qu’un jour viendra où ils seront tous fusillés.

L’homme ôta son chapeau, comme s’il voulait se mettre sur le même plan que son interlocuteur.

— C’est à moi que vous dites ça ? demanda-t-il avec un fort accent faubourien.

— À vous et aux autres.

— Eh ! bien ! fermez votre g… Je vous parle d’homme à homme, vous m’entendez. Vous n’avez pas le droit de repro-cher quelque chose à ceux qui sont pour les Boches. Moi, je suis pour les Boches, je ne vous le cache pas. Nous sommes tous pour les Boches, n’est-ce pas, messieurs ?

Les deux inspecteurs gardèrent le silence, mais ne pro-testèrent pas.

— Quand on a fait ce que nous avons fait, vous m’entendez petit prétentieux, eh bien, on n’a qu’à la boucler. Parfaitement, vive les Boches, ce sont des as, et nous, nous sommes des c…

Comme il s’échauffait de plus en plus, les deux inspec-teurs l’éloignèrent. En sortant, ils s’efforcèrent de prendre Bridet par les sentiments. Il n’aurait pas dû parler de la

 

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France comme il l’avait fait. En généralisant, on était tou-jours injuste. Puis ils firent une remarque qui plongea Bridet dans le plus profond étonnement : « Le type de tout à l’heure, nous le connaissons. C’est un brave type. »

Bridet passa la nuit et la journée du lendemain à la pré-fecture. Il avait fait prévenir Yolande, mais il ne put la voir car, passant constamment d’un bureau à l’autre, d’un étage à l’autre, d’un bâtiment à l’autre, il était déjà parti chaque fois qu’elle retrouvait sa trace.

Le surlendemain, il était interné, comme le lui avaient laissé entendre les inspecteurs, au camp de Venoix, près de Clermont, dans l’Oise.

 

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