Le Piège

Emmanuel Bove · Chapitre 17 sur 18

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Le Piège

Chapitre 17

 

 

Le camp de Venoix avait l’aspect d’un lotissement. Il avait été aménagé dans de grands pavillons de ciment armé destinés à une école d’aviation dont la construction avait été interrompue par la guerre. Ils étaient éparpillés sur un vaste quadrilatère. À certains détails, on devinait qu’achevés ils eussent été confortables. Des commodités auxquelles, dans le passé, on n’avait pas songé, avaient été prévues.

Le régime de ce camp était si différent de celui de la pri-son que les premiers jours Bridet éprouva un soulagement. Le simple grand air, au sortir de la promiscuité de l’étroite cellule de la Santé, semblait une immense faveur. Les inter-nés avaient de la place. Ils lavaient leur linge, faisaient bouil-lir de l’eau. Ils se promenaient entre les pavillons. Ils étaient des compagnons plus agréables pour Bridet que ses anciens codétenus de la prison. Ils n’avaient aucun crime sur la conscience. On le sentait bien à leur regard, à la désinvolture avec laquelle ils répondaient aux gardes mobiles, à leur étonnement devant certaines mesures pénitentiaires.

Depuis son arrivée à Venoix, Bridet se demandait si Yo-lande n’était pas encore à l’origine de ses nouveaux ennuis. Peut-être que si elle n’avait pas été voir les Allemands, ils n’eussent pas songé à lui. Mais puisque d’autres internés, pour lesquels personne n’était intervenu, se trouvaient là aussi, à la suite d’aventures à peu près semblables aux siennes, il était probable qu’elle n’avait influé en rien sur son sort.

 

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Dans la soirée, lorsque après avoir interrogé son entou-rage, il eut mieux compris ce qui lui était arrivé, il écrivit longuement à Yolande pour la guider dans les démarches qu’elle aurait à faire pour obtenir sa mise en liberté. Les Al-lemands ne faisaient aucune pression sur la justice, mais quand ils estimaient qu’un tribunal n’avait pas accompli son devoir, que l’individu relâché était dangereux, ils prévenaient les autorités françaises. Cela s’était certainement produit. Une simple note au préfet de police lui demandant des apai-sements avait déterminé son internement. Yolande devait donc agir avec beaucoup de prudence. Il lui conseillait de ne plus faire appel à ses amis de Vichy. Ils s’étaient trop occu-pés de lui pour s’intéresser encore à cette histoire. Ils n’y étaient d’ailleurs pour rien et une intervention de leur part, en admettant qu’elle fût possible, lui ferait plutôt du tort. Il valait mieux laisser la police vichyssoise de côté, même bien intentionnée, et tâcher d’approcher un personnage jouant un rôle important dans les rapports de la nouvelle administra-tion française et des autorités allemandes d’occupation.

* * *

Trois semaines s’étaient écoulées depuis que Bridet était au camp lorsque Yolande obtint enfin l’autorisation de le voir. Cette visite lui fit beaucoup de bien. Il s’était attendu à ce que sa femme parût devant lui les yeux gonflés et l’air pe-naud, qu’elle eût conscience d’être un peu la cause de ce qui lui arrivait, qu’elle cherchât à se faire pardonner. Il l’avait craint car, dans l’état d’abattement où il se trouvait, ce dont il avait besoin, ce n’était pas de remords ni de regrets, mais de gaieté et de confiance. Yolande était si heureuse de revoir son mari qu’elle avait un peu trop oublié qu’il était prison-nier. Bridet eut un serrement de cœur. Elle est tout de même extraordinaire, cette rapidité avec laquelle le monde prend

– 177 – son parti de nos malheurs et bâtit déjà un avenir où il est te-nu compte de ce qui est perdu. Au fond, sa femme se condui-sait avec lui comme avec la France. Il avait été libre. Mais à présent, il fallait se rendre à l’évidence, il ne l’était plus.

Elle lui annonça tout de suite qu’elle avait suivi ses indi-cations et qu’elle n’avait pas interrompu un seul jour ses dé-marches. Mais elle n’était plus indignée comme quand on avait arrêté son mari. Bridet comprit alors que, quelque pé-nible que fût sa situation, Yolande ne la considérait pas avec les mêmes yeux que lui. Elle ne la trouvait pas particulière-ment terrible, pas plus terrible que celle d’un prisonnier de guerre. Évidemment, elle était grave, mais les choses de-vaient finalement s’arranger. Bridet avait même l’avantage d’être en France, ce qui permettait à sa femme de le voir de temps en temps et d’agir plus efficacement. Ce n’était donc pas tellement mauvais qu’il fût interné dans ce camp. Pen-dant qu’il était là, il ne s’exposait pas à d’autres dangers. Cette mesure d’internement, quelque injuste et surprenante qu’elle parût au premier abord, n’en était pas moins, si on songeait aux malheurs possibles qui pouvaient encore s’abattre sur la France, une sorte d’assurance prise sur l’avenir. Puisqu’il était officiellement censé avoir été mis hors d’état de nuire, on pouvait supposer que les Boches al-laient à présent le laisser tranquille.

Bridet mit sa femme en garde contre cette illusion. Il n’était pas tellement à l’abri dans ce camp. On lui avait ra-conté que tous les trois ou quatre jours, un officier allemand venait s’entretenir avec les autorités du camp et que presque toujours à la suite de ces visites un des internés était appelé au bureau. Le lendemain il partait et personne n’entendait plus parler de lui. Bridet n’était pas du tout certain que cette aventure ne lui arrivât pas un jour. Il s’agissait vraisembla-

– 178 – blement d’individus que les Allemands faisaient comparaître devant leurs tribunaux à eux. Avec les Français, on pouvait quand même espérer s’en tirer, mais avec les Boches…

Yolande répondit avec assurance qu’il ne devait pas s’inquiéter. Ceux que les Allemands réclamaient ainsi n’étaient certainement pas des enfants de chœur. On avait dû apprendre qu’ils appartenaient à des organisations de ré-sistance active. Ils avaient peut-être même participé à des at-tentats. Mais lui, puisqu’il n’avait rien fait, il pouvait dormir sur ses deux oreilles. Les Allemands ne frappaient pas au ha-sard, ils savaient parfaitement ce qu’ils faisaient.

« Mais, s’écria Bridet, c’est pourtant à cause d’eux que je suis ici. Tu oublies l’histoire des tracts. Nous ne savons pas ce qui se passe en dessous. »

Yolande sourit. Si on ne reprochait que ces tracts à son mari, elle aimait mieux le dire, elle ne se faisait pas beau-coup de mauvais sang. D’ailleurs, elle en avait la certitude, mais puisqu’il s’inquiétait, elle pouvait lui dire qu’elle n’avait pas perdu son temps. Les préfets de l’Oise et de la Seine avaient été informés grâce à elle. Dans deux ou trois se-maines (il ne fallait pas qu’ils pussent penser qu’on leur for-çait la main), s’il n’y avait rien de nouveau, elle s’arrangerait pour les voir.

Mais, au fond, elle ne croyait pas que ce fût la bonne voie. Elle l’avait suivie pour faire plaisir à son mari. S’il n’avait tenu qu’à elle, elle savait bien ce qu’elle aurait fait.

— Qu’est-ce que tu aurais fait ? demanda Bridet.

— Veux-tu que je te dise, répondit-elle, quelles sont les seules personnes qui peuvent faire quelque chose pour toi ? Les seules qui aient encore quelque influence sur les Alle-

– 179 – mands, qui leur en imposent même, que ceux-ci ont intérêt à ménager. C’est l’armée.

Yolande aurait dû y penser plus tôt, à Vichy, par exemple, au lieu de perdre son temps à courir de l’Hôtel du Parc aux Célestins. Elle n’aurait dû se déranger que pour al-ler au ministère de la Guerre. Mais il n’était pas trop tard. Si les préfets ne bougeaient pas, eh bien, elle se tournerait de ce côté.

— Fais attention, lui dit Bridet.

* * *

Un mois s’écoula durant lequel Bridet n’eut aucune nou-velle de sa femme. Elle lui écrivait certainement, mais les lettres devaient être retenues quelque part. L’idée de s’évader lui venait de plus en plus souvent. Il avait l’impression que plus il attendait, plus il lui serait difficile de rejoindre de Gaulle. La police s’organisait. Et puis, un bruit inquiétant commençait à circuler dans le camp. Les prison-niers qu’on emmenait à la suite de ces visites d’officiers al-lemands, on ne les emmenait pas pour les juger. C’étaient des otages. Et si personne ne recevait plus de nouvelles d’eux, la raison en était bien simple. Ils avaient été fusillés.

Lorsque Yolande revint enfin voir son mari, il lui fit part de son intention de s’évader. Elle ne lui répondit pas, n’osant l’en dissuader, mais quand il lui demanda de l’aider, elle lui fit remarquer que c’était vraiment inutile de courir un tel risque au moment où il allait être libéré. Elle avait reçu de Wiesbaden une lettre d’un officier d’état-major du général Huntziger, le capitaine Aloysius Dupont, délégué à la com-mission d’armistice. Il avait fait faire les démarches qu’elle lui avait demandées. D’après les renseignements qu’il avait

 

– 180 – pu obtenir et qu’il était heureux de lui transmettre, le cas de son mari était connu. M. Joseph Bridet ne courait absolu-ment aucun danger. Il était maintenu au camp de Venoix non pas à cause de la gravité de ses actes, mais par suite de l’obligation où se trouvaient nos ex-adversaires vis-à-vis de la population française de ne pas revenir sur une décision qu’ils avaient prise. On pouvait cependant envisager que dans un avenir très proche une solution qui satisferait tout le monde serait adoptée. Schlessinger, de son côté, avait re-cueilli les mêmes renseignements. « Il faut que je te dise en-core une chose qui va te faire plaisir, ajouta Yolande. Depuis que tu es au camp, tout le monde a complètement changé à ton égard. La complaisance et la gentillesse de nos amis m’ont profondément émue. Même Outhenin fait tout ce qu’il peut pour toi et le plus sincèrement. Qu’est-ce que tu veux, nous avons beau nous disputer entre Français, il y a une chose qui nous réconcilie immédiatement, c’est la prétention des étrangers de se mêler de nos affaires. »

* * *

Quelques jours plus tard, Bridet fut appelé à la direction du camp. Le capitaine Lepelletier avait l’air d’un brave homme. Il ne leva même pas les yeux sur Bridet. Il lui an-nonça que le ministère de l’intérieur lui avait demandé un rapport sur sa conduite.

— Voici le rapport que j’ai fait sur vous, ajouta le capi-taine en le tendant à Bridet et en le priant de le lire.

C’était un rapport banal où figuraient surtout des dates. Il se terminait sur la phrase neutre suivante : « La conduite de Joseph Bridet n’a donné lieu à aucune remarque particu-lière. »

 

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Lorsqu’il eut rendu ce rapport, Bridet, ne sachant pour-quoi on le lui avait fait lire, garda le silence, attendant une question quelconque. Mais le capitaine ne lui en posa au-cune. Toujours sans lever la tête, il lui dit qu’il pouvait se re-tirer.

— Pourquoi m’avez-vous fait lire ce rapport ? demanda Bridet.

— Pour votre gouverne, pour votre gouverne…

Le reste de la journée, Bridet ne pensa plus à cet inci-dent. Mais dans son lit, il se le rappela tout à coup.

C’était bizarre. On n’avait jamais vu un directeur de camp faire lire le rapport qu’il envoyait à son supérieur par celui qui en était l’objet. C’était visiblement une gentillesse. Mais Bridet ne connaissait pas ce capitaine. Pourquoi cette gentillesse ? Il y avait visiblement un sous-entendu que Bri-det devait comprendre. C’était un peu comme si, au cas où il arriverait quelque chose, le capitaine Lepelletier avait voulu dégager sa responsabilité. Ceci était une interprétation. Une autre plus rassurante était que, se doutant que le prisonnier allait être libéré, ce capitaine voulait gagner sa sympathie. Comment savoir la vérité ? Bridet s’endormit enfin.

* * *

Au cours des semaines qui suivirent, Bridet n’eut aucune nouvelle de ce rapport. Il finit par ne plus y penser. Cette demande de renseignements, à n’en pas douter, avait été en-core causée par ce besoin de l’administration, qui tenait à garder la haute main sur tout, de faire acte d’autorité.

Bridet s’habituait à la vie du camp. Il s’était lié avec quelques-uns de ses compagnons. Tous avaient plus ou

– 182 – moins la même façon de sentir et de réagir. Au point de vue moral, il était moins seul qu’en liberté. Ces 250 hommes, ve-nus des milieux sociaux les plus divers, imposaient le respect par leur unité. Une impression de force se dégageait d’eux et, comme après avoir traversé la ligne de démarcation, au buf-fet de la gare, Bridet éprouvait de la fierté de faire partie d’un tel groupement. Il s’y sentait à l’abri, beaucoup plus à l’abri que dans les couloirs des ministères vichyssois. Rien ne pou-vait être fait contre lui. Il dépendait d’une collectivité qui était de taille à répondre à toutes mesures prises contre elle. On en avait eu la preuve. Plusieurs fois déjà, les autorités avaient été obligées de rapporter une décision.

Un soir pourtant, le bruit se répandit dans le camp que deux internés qui avaient été transférés, trois jours plus tôt, à la prison de Clermont, avaient été exécutés. On donnait les noms. Certains affirmaient qu’ils avaient été guillotinés. Cela parut tellement monstrueux à Bridet qu’il ne le crut pas. Ces histoires d’épouvante lui semblaient toujours du domaine de l’imagination. D’ailleurs, nombreux étaient ses camarades qui partageaient ses doutes. Mais il en était d’autres, aussi nombreux, qui étaient persuadés de la véracité de ce bruit. « Si c’est vrai, c’est que nos deux camarades ont commis des actes que nous ignorons », remarqua Bridet. « Pas du tout, lui répondit-on. Ils n’ont rien fait. Ils ont été exécutés comme otages. » L’un d’eux était un homme de 57 ans, d’une condi-tion très modeste (c’était un terrassier qui avait eu la mal-chance d’appartenir à une organisation ouvrière) qui avait été interné pour avoir tenu, le lendemain de Montoire, des propos injurieux à l’égard du chef de l’État.

Profitant de la sympathie qu’il avait su s’attirer d’un em-ployé du camp en racontant qu’il avait écrit dans les jour-naux, Bridet chercha à connaître la vérité. Deux hommes

– 183 – avaient été en effet exécutés. Mais il ne put savoir rien d’autre. Il n’en eut pas moins l’impression qu’au bureau on avait su une semaine à l’avance que ces deux hommes se-raient exécutés (le second était un instituteur de 27 ans). Ainsi, pendant que les prisonniers lavaient leur linge, écri-vaient à leur famille, se livraient à toutes les petites occupa-tions d’une vie ralentie, ces fonctionnaires avaient su que deux hommes allaient être tués. Qu’ils eussent continué à veiller sur le camp comme si tout était normal les rendit, du jour au lendemain, odieux. Des altercations s’élevèrent entre les gardes et les internés. Le capitaine Lepelletier songea à sévir. Finalement, certains fonctionnaires furent déplacés. Le calme revint. L’atmosphère n’en demeurait pas moins lourde. Il ne se passait pas de jour que le bruit ne courût que d’autres otages allaient être désignés. Des journaux entraient dans le camp. À chaque relation d’attentat ou de sabotage, une grande effervescence se manifestait. Des groupes se formaient devant les pavillons. Les autorités du camp s’en émurent finalement. Ce fut à ce moment qu’elles firent affi-cher la déclaration dont voici le résumé : « Elles avaient re-marqué une certaine agitation causée par la présomption d’une désignation d’otages. Elles tenaient à faire savoir aux internés du camp de Venoix que le gouvernement de l’État français s’était opposé à toute désignation d’otages dans les camps d’internement, que les rumeurs qui avaient couru à ce sujet étaient sans fondement, que jamais aucun otage n’avait été désigné et, à plus forte raison, exécuté. »

Cette déclaration calma certains esprits, mais laissa Bri-det complètement indifférent. Le gouvernement de l’État français, si chatouilleux quand il s’agissait d’honnêteté et de droiture, n’en était pas à un mensonge près. Il suffisait qu’il assurât qu’il ne serait pas touché à certaines catégories de

 

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Français pour que ceux-ci, immédiatement, se tinssent sur leurs gardes.

Bridet écrivit à Yolande qu’il voulait la voir immédiate-ment. À mots couverts, il lui fit comprendre ce qui se passait. Cette sensation d’être à la merci du hasard d’une désignation rendait pénible la vie au camp. Elle lui répondit qu’il ne fal-lait pas qu’il s’abandonnât ainsi à des impressions. Elle s’occupait de lui. Elle espérait aboutir prochainement. Dans deux semaines au plus, elle viendrait le voir, non pas les mains vides, mais avec une bonne nouvelle.

Comme elle l’avait promis, quinze jours plus tard, elle arrivait au camp. Avec le temps passé à la Santé, cela faisait déjà près de six mois que Bridet était privé de sa liberté. Il avait beaucoup maigri. Cela n’eût rien été sans le sentiment d’être pris dans un étau qui se resserrait implacablement. Malgré ses démarches, ses allées et venues, ses lettres, ses appels à l’amitié, il était toujours prisonnier et dans des con-ditions qui, insensiblement, empiraient. Quand il aperçut sa femme, à peine changée, plutôt embellie, visiblement heu-reuse d’avoir repris une vie active, il eut l’impression qu’elle s’était non pas détachée de lui, mais qu’elle ne réalisait pas la gravité de la situation. Elle l’embrassa comme une femme qui retrouve un guerrier, feignant d’oublier qu’elle était élé-gante et soigneusement fardée. Elle lui dit tout de suite que si elle n’était pas venue plus tôt, c’était parce qu’elle avait at-tendu une grande nouvelle. Elle venait de la recevoir. Bridet était libéré. C’était fini. Il n’était plus prisonnier…

Bridet resta un instant muet de joie. « Oh ! ma chérie, s’écria-t-il enfin, si tu savais le poids que tu m’ôtes. » Il lui expliqua qu’il n’avait pas souffert de la vie du camp. Il lui était indifférent de mal manger, de mal dormir, de vivre dans

 

– 185 – un pavillon dont le ciment n’était pas sec. Il n’avait jamais attaché d’importance à ses aises. Yolande le savait bien. Ce qui avait été affreux, ç’avait été de se demander chaque ma-tin si des otages n’avaient pas été désignés, s’il n’allait pas figurer parmi eux.

* * *

Le soir, Bridet se prit à regretter de n’avoir pas demandé plus de précisions à Yolande. C’était souvent ce qui arrivait avec les bonnes nouvelles. Par peur d’en découvrir un aspect moins heureux, on n’ose en parler. Il était libéré, mais en at-tendant, il était toujours là. « Elle a voulu dire, pensa Bridet, que ma libération était signée, que légalement j’étais libre. Mais il me faut attendre que les formalités soient termi-nées. »

Une semaine s’écoula sans qu’il reçût la plus petite nou-velle au sujet de sa libération. Les bruits les plus divers circu-laient toujours dans le camp. Certains s’évanouissaient comme ils étaient venus, mais d’autres persistaient, se gros-sissant de nouvelles contradictoires. Parmi ces bruits, il en était un qui revenait sans cesse sous des aspects différents. Un officier supérieur, certains disaient même un général, avait été assassiné tout près, à Beauvais. Un autre aussi avait été tué, plus près encore, à Clermont, à moins que ce ne fût le même. Les habitants de ces deux villes n’avaient plus le droit de sortir. En outre, interdiction formelle leur avait été faite de fermer leur porte la nuit. Devant un pareil état de choses, on eût presque pu envier le sort des internés de Ve-noix. « Vous allez voir ce qu’on va prendre », disaient cer-tains. Aucune situation n’est plus lourde de menaces que celle de prisonniers qui, à la faveur d’un extraordinaire con-

 

– 186 – cours de circonstances, se trouvent favorisés par rapport à la population.

Bridet essaya de se rassurer en pensant que si on dési-gnait des otages, il ne figurerait pas parmi eux, puisque les autorités du camp, même si elles n’avaient pas mis à exécu-tion l’ordre de le libérer, l’avaient certainement reçu. Cette supposition ne le satisfaisait pourtant pas. Si on passait outre, que pourrait-il faire ? Cela s’était déjà vu à Vichy. Même si elles s’étaient trompées, les autorités ne le recon-naîtraient pas. La désignation d’un otage est une chose trop grave pour qu’elle puisse être rapportée, d’autant plus qu’une telle mesure implique la désignation d’un remplaçant.

Quelques jours s’écoulèrent encore sans que rien de nouveau ne parvînt à la connaissance des prisonniers. Une journée entière se passa même sans qu’on parlât de l’officier allemand tué. Mais tout à coup, les mêmes bruits se remirent à courir, beaucoup plus précis qu’avant. À Clermont, dans la même nuit, un colonel allemand et un simple soldat avaient été assassinés. Si les coupables ne se faisaient pas connaître dans les vingt-quatre heures, quinze otages seraient désignés et fusillés.

Cette nouvelle fit une telle impression sur Bridet qu’il sentit une colère folle l’envahir contre Yolande. Il avait be-soin de s’en prendre à quelqu’un. Cette femme était vraiment une criminelle. C’était par sa faute à elle qu’il était ici. Pour-quoi, puisqu’elle prétendait qu’il était libéré, ne s’était-elle pas occupée de lui, n’avait-elle pas activé les formalités ? Il ne lui avait pourtant pas caché les dangers qu’il courait. Il lui écrivit sur-le-champ une lettre, mais il se laissa aller à tant d’écarts de plume, qu’il n’osa la confier au vaguemestre. Jus-tement un certain Baumé, plus heureux que Bridet, car on

 

– 187 – s’occupait de lui au moins, devait quitter le camp le soir même. Bridet lui remit sa lettre. Il lui demanda d’aller voir Yolande, de lui parler, de lui raconter ce qui se passait. Écou-tant son mari à travers un inconnu, elle serait plus acces-sible.

L’après-midi sembla interminable. Les conversations ne roulaient que sur cette désignation d’otages. Si on en prenait 15, cela faisait que chacun avait à peu près une chance sur vingt d’être du nombre. Vers 5 heures, il eut l’occasion de boire une bouteille de vin avec un camarade. N’y avait-il pas de l’exagération dans toutes ces rumeurs ? Le temps où les autorités du camp avaient déclaré qu’il ne serait jamais pro-cédé à une désignation d’otages n’était pas si loin. Elles n’avaient pu se dédire si rapidement. Et puis, avait-on seu-lement la certitude que cet officier avait été tué, en tant qu’Allemand ? D’après certains bavardages, il avait été tué par le mari d’une femme qui l’avait surpris chez lui. Il s’agissait en réalité d’un drame passionnel. On ne pouvait fu-siller quinze hommes parce qu’un mari avait tué l’amant de sa femme. Quant au soldat, il était ivre. C’était au lendemain d’une bagarre entre soldats allemands qu’on avait retrouvé son corps devant l’Alcazar.

Bridet s’étendit sur son lit. Tous ses compagnons de chambrée étaient là. C’était l’heure où ils jouaient aux cartes, mais ce soir-là ils ne faisaient que parler. Bridet aurait voulu être seul, ne voir personne. Il ne croyait pas encore que des otages seraient désignés, mais en 39, il n’avait pas cru non plus à la guerre. Il croisa ses mains derrière sa nuque. On ne peut fermer les oreilles comme on ferme les yeux. Il souffrait d’entendre répéter sans arrêt ce qu’il avait entendu toute la journée. Ce qu’il y a de plus accablant dans les moments tra-giques de la vie, c’est le désarroi de ceux qui nous entourent.

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Nous sommes arrivés, à force de volonté, à chasser de notre esprit tout ce qui peut nous incliner à la peur. Et voilà que nous sommes entourés de gens qui n’ont pas fait notre effort. Bridet ne put les entendre parler davantage. Il alla s’isoler derrière un pavillon. Une demi-heure plus tard, comme il re-venait, il rencontra Baumé. « Je ne pars pas », dit celui-ci en rendant la lettre à Bridet. Il était pâle. Ses mains tremblaient légèrement. On venait de lui annoncer que son départ était ajourné.

Cette nouvelle frappa tellement Bridet que, quelques minutes après, quand il chercha sa lettre, il ne la trouva pas tout de suite. Il l’avait pliée en quatre et glissée au fond de ses poches. L’étreinte se resserrait. Si on suspendait le dé-part d’un homme dont les papiers étaient prêts, comment Bridet pouvait-il encore compter sur sa libération. Des ordres arrivaient visiblement de l’extérieur. Le capitaine Lepelletier et ses lieutenants n’étaient plus que des exécutants.

Mais un grand choc comme celui-ci nous éclaire. Quand nous sentons que notre vie peut nous être ôtée, nous faisons un retour sur nous-mêmes et nous comprenons qu’il n’y a qu’une seule chose capable de nous rendre assez fort pour affronter cette épreuve, c’est d’agir exactement selon notre conscience. Le soir, dans son lit, Bridet fut pris de honte pour tout ce qu’il avait dit et espéré dans la journée. Il avait dit que le colonel allemand avait été tué par un mari jaloux. Mais au fond de lui-même, si sa vie à lui n’avait pas été en jeu, il savait bien qu’il ne l’eût pas voulu. Il eût affirmé, au contraire, que ce Boche avait été tué sciemment par un pa-triote et qu’il fallait tuer tous les Boches. Il avait espéré sa li-bération. Comme c’était lâche ! À un moment où des Fran-çais allaient mourir, lui il aurait accepté de partir, il aurait abandonné ses compatriotes.

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Vers 9 heures du matin, on apprit que des officiers de la Kommandantur de Beauvais s’étaient présentés très tôt aux autorités responsables du camp. Ils étaient accompagnés d’un civil. On disait que c’était le secrétaire général de la sous-préfecture de Clermont. Les fonctionnaires du camp lui avaient remis plus de cent quatre-vingts dossiers. Ces dos-siers se trouvaient à présent au ministère de l’intérieur.

* * *

Ces bruits plongèrent Bridet dans un profond accable-ment. Il ne voulait pas le croire. C’étaient des racontars. Comment avait-on pu le savoir ? En admettant que ce fût vrai, comment les prisonniers l’avaient-ils appris deux heures après ? Bridet fit des réflexions ironiques sur les gens toujours bien informés. Mais cette espèce de délégation avait été vue par de nombreux camarades. Si on ignorait ce qu’elle était venue faire, on ne pouvait nier qu’elle fût venue. Bridet répondit qu’il était tout naturel que les Allemands visitassent les camps. Ils occupaient le pays. À ce titre, ils allaient par-tout. Quant au reste, ce n’étaient que des suppositions.

Il ne se produisit rien de notable au cours de la journée. Le lendemain, Bridet écrivit une autre lettre à Yolande, beaucoup plus brève. Il se réjouissait que la première ne fût pas partie. Le temps était magnifique. Il avait l’impression que le danger était passé. Il durait trop pour demeurer me-naçant.

Vers dix heures, Bridet était en train de regarder par la fenêtre qui se trouvait juste au-dessus de son lit, lorsque tout à coup, il aperçut, sur la route, de l’autre côté des barbelés, deux camions dans lesquels des hommes se tenaient debout. La distance était encore trop grande pour distinguer qui étaient ces hommes. Les camions approchaient, laissant der-

– 190 – rière eux un nuage de poussière qui rampait sur la route. Soudain, il reconnut des soldats allemands. Ils venaient rele-ver les gardes mobiles français. Bridet qui, dans la vie, avait toujours gardé les mauvaises nouvelles pour lui, fut telle-ment frappé qu’il appela aussitôt ses camarades. Ils se pres-sèrent aux fenêtres. Pendant quelques minutes, ils parurent ne pas comprendre la signification de cette relève. Puis, comme s’ils éprouvaient un soulagement à noircir encore la situation, ils se répandirent en lamentations. Ce n’était pas 15 otages qui allaient être fusillés, mais 30, 50. Et les Boches ne s’occuperaient pas de savoir si ceux-ci étaient mariés, père de famille, soutien de famille, héros de l’autre guerre, grands blessés, etc.

Bridet regrettait d’avoir jeté ainsi l’alarme dans la cham-brée. Comme il essayait d’expliquer à ses camarades que tout n’était pas perdu, ils le firent taire brutalement. Bridet était aveugle. Il s’imaginait donc que les Boches se déran-geaient pour rien. Ah, il allait voir. Ce ne serait pas long. Il n’allait pas tarder à être fixé. Mais cette colère collective tomba très vite.

— Il faudrait tout de même tâcher de savoir quelque chose, dit un des internés.

— Un de nous devrait se rendre au bureau, suggéra un autre.

Bridet s’offrit. Peu après il demandait au lieutenant Cor-setti s’il était vrai que des otages allaient être pris dans le camp. Il avait à peine posé cette question, que le lieutenant se mit à gesticuler comme un fou.

« C’est de la démence. Mais qu’est-ce que vous avez donc tous ? Enfin, est-ce que vous avez déjà oublié la décla-

 

– 191 – ration qui a été faite ? C’est incroyable que des hommes puissent être aussi nerveux. Il y a certainement parmi vous des individus qui vous montent la tête. Quelle opinion allez-vous donner de nous aux Allemands qui nous observent ? Nous avons déjà la réputation d’être des excités et des sau-teurs, nous allons maintenant avoir celle d’être des frous-sards. »

Les gardes mobiles, une fois remplacés par les Alle-mands, comme il ne se passa rien, le calme et l’espoir revin-rent. On les observait, mais on ne s’en approchait pas en-core. Ils n’avaient pas l’air méchant. Et ce qui était rassurant, c’était qu’on sentait qu’ils obéissaient aveuglément à une consigne et qu’ils ne feraient rien par eux-mêmes. Mais au milieu de la nuit, à différentes reprises, des détonations iso-lées retentirent. Il y avait de la nervosité dans l’air. Les choses se passaient un peu comme si les consignes données étaient si sévères que les sentinelles perdaient leur sang-froid pour une ombre.

Au cours de la matinée du lendemain, les internés cher-chèrent à interroger les sentinelles. Au début, elles se laissè-rent approcher. Mais le manège dut être remarqué car, dans l’après-midi, toutes avec un ensemble parfait firent mine de vouloir se servir de leur fusil dès qu’on les approchait.

Ce ne fut qu’à quatre heures qu’à nouveau la consterna-tion fit son apparition au camp. Une voiture de marque alle-mande, découverte et peinte en gris, après avoir commencé à corner à plus de cinq cents mètres de l’entrée, pour per-mettre au planton d’ouvrir les barrières, pénétra à toute vi-tesse dans le camp et s’arrêta brusquement devant le pavil-lon où se trouvaient les bureaux. Un officier allemand de grade élevé en descendit le premier, suivi du sous-préfet et

 

– 192 – des deux lieutenants adjoints au capitaine commandant le camp. On lui présenta les armes. Il tendit le bras droit devant lui, claqua les talons. Le sous-préfet s’était découvert. Les lieutenants, un peu en retrait, gardaient la main à leur képi. On les sentait assez fiers de pouvoir continuer à saluer ainsi. Ils avaient beau être sous la domination étrangère, personne n’avait osé leur interdire de saluer à leur façon.

Devant le pessimisme qui recommençait à s’emparer de tous, Bridet se sentait faiblir. Ses camarades croyaient à l’imminence d’un drame et lui seul voulait toujours espérer. Il dit : « Rien ne prouve que des otages vont être désignés. Il se peut qu’on veuille nous changer de camp. » Ses cama-rades le regardèrent. Mais cette fois ils ne s’emportèrent pas, car ils commençaient à comprendre le caractère de Bridet.

La nuit, des détonations, plus nombreuses cette fois, re-tentirent de nouveau. Bridet fut pris de peur. Il y a dans la conduite monstrueuse d’une collectivité comme un besoin de créer auparavant un climat. Ces coups de feu inutiles, il le comprenait à présent, étaient certainement une sorte d’excitation nécessaire à l’exécution d’un acte abominable.

À huit heures, des cris s’élevèrent dans le pavillon. Celui qui devait chercher le café n’avait pu sortir. Une sentinelle était postée devant la porte. Tout le monde se mit aux fe-nêtres. Bridet, seul, resta assis sur son lit. Brusquement il s’était senti pris d’un immense découragement et, ce qui était curieux, juste à un moment où ses camarades, au con-traire, indignés d’être consignés, gesticulaient et criaient, s’élevant avec violence contre une mesure qui les privait à la fois de faire leur toilette et de boire leur café. Bridet, la tête dans ses mains, ne les entendait pas. Il songeait qu’ils avaient raison. Des otages avaient été désignés. Ils le lui

 

– 193 – avaient dit et lui, dans sa volonté de ne jamais voir le mal, il ne les avait pas crus. Il vit ses années de jeunesse défiler de-vant ses yeux. Comme elles semblaient vivantes ! Un long temps le séparait d’elles et pourtant il lui semblait que s’il avait été libre, que s’il avait pu retourner là où il les avait vé-cues, il eût tout retrouvé à la même place comme si ni le temps ni la guerre n’avaient existé. Puis il songea à Yolande. Jamais elle ne recevrait la lettre à temps et, même si elle la recevait, ce serait trop tard. Un instant, la pensée de faire quelque chose pour se défendre lui vint à l’esprit. On lui avait assez dit que tout ce qui lui arrivait de fâcheux était de sa faute. Puisque son ordre de libération avait été signé, pourquoi ne l’avoir pas dit au bureau ? Pourquoi cette éter-nelle négligence ? On ne l’aurait pas cru… Eh bien, il aurait frappé sur la table, il aurait exigé qu’on téléphonât, etc. Et à cette minute, au lieu d’être en danger de mort, il se trouve-rait chez lui.

À ce moment, il sentit qu’on lui touchait l’épaule. C’était son voisin de lit. « Eh bien, qu’est-ce que vous avez ? » lui demanda-t-il. Bridet fut tellement surpris qu’il ne sut pas que répondre. « Vous n’en serez pas, vous », continua son cama-rade. Bridet comprit alors qu’en effet tout n’était pas perdu et il rougit de honte d’avoir été si hypocrite vis-à-vis de lui-même en se reprochant les défauts qui l’avaient empêché de se soustraire au sort commun.

* * *

Un peu plus d’une heure s’écoula. Soudain des bruits de voix se firent entendre. Des prisonniers coururent de nou-veau aux fenêtres, mais ceux dont les voix les avaient intri-gués poussèrent la porte au même moment. Un groupe

 

– 194 – d’hommes, à la tête duquel se trouvaient trois officiers alle-mands, entra dans le pavillon.

— Salut, messieurs, dit l’un de ceux-ci, non plus comme s’il s’adressait à de lâches ennemis de son pays, mais à des hommes que les circonstances plaçaient tout à coup à un rang très élevé.

Les Français qui accompagnaient ces officiers regar-daient fixement devant eux. Ils cachaient leur trouble, en s’immobilisant sans cesse. Ils avaient l’air d’accomplir un devoir que la haute conscience qu’ils avaient de l’intérêt su-périeur de la France interdisait de juger.

— Tenez-vous prêts à vous placer à ma droite quand votre nom sera appelé, dit l’Allemand, comme s’il s’adressait à des hommes dont le courage, quelque honteuse qu’eût été leur conduite, ne pouvait être mis en doute.

Comme personne ne s’était mis au garde-à-vous, il ajou-ta : « Mettez-vous au garde-à-vous. » Il voulait donner à l’assassinat qui se préparait l’air de se dérouler suivant les règles normales. Les prisonniers obéirent. Deux d’entre eux n’avaient jamais été soldats et le firent gauchement.

— Bouc Maurice, commença l’officier boche.

— Poupet Raoul.

— Grunbaum David.

Un incident extraordinaire se produisit à ce moment.

Après avoir prononcé le nom de Grunbaum, l’Allemand se détourna légèrement et cracha à terre en faisant plusieurs fois « pfui, pfui », mais de telle façon qu’il apparut aux yeux de tous qu’il ne songeait pas à manifester publiquement son

– 195 – dégoût des juifs, mais à se préserver superstitieusement d’une souillure.

— De Courcieux Jean.

— Bridet Joseph.

Bridet eut un éblouissement. Son nom avait été simple-ment prononcé et, pourtant, tout était fini.

* * *

Les otages furent conduits dans un pavillon spéciale-ment aménagé pour les recevoir. D’autres s’y trouvaient dé-jà. Ils chantaient. À l’arrivée des nouveaux venus, ils s’interrompirent et injurièrent les sentinelles. L’imminence de la mort les avait libérés de toute crainte. Quand la porte se fut refermée, ils se remirent à chanter et les nouveaux se joignirent à eux. Bien qu’il eût la gorge serrée, Bridet chanta aussi. Bientôt ils s’arrêtèrent. Des conciliabules se tinrent. Il n’était pas possible qu’on les fusillât. Le capitaine Lepelletier avait fait une démarche. Personne ne l’avait vu depuis deux jours. Des espoirs naissaient. Puis un profond accablement succéda à cette agitation. Maintenant plus personne ne par-lait. Tous écrivaient. Bridet était le seul à ne pas écrire. Il n’en avait pas plus la force qu’il n’avait eu celle de chanter. Mais, malgré lui, il fallait cependant qu’il fît ce que tout le monde faisait.

« Ma chère Yolande, commença-t-il. Je vais être fusillé tout à l’heure. » Il s’arrêta, épouvanté par ce qu’il venait d’écrire. Quelques minutes plus tard, comme ses voisins con-tinuaient à écrire, il reprit : « Je t’embrasse de tout mon cœur. Tu sais que je t’aimais beaucoup. J’aurais voulu te re-voir. » Il traçait lentement ses mots en pensant à Yolande, en pensant à ce qu’il éprouvait pour elle. Mais à chaque instant,

– 196 – il voyait la mort et il était obligé de s’interrompre. Il ne com-prenait plus alors pourquoi il écrivait. « Tu donneras mes livres à mon frère quand il sera libéré. Tu garderas naturel-lement ceux que tu veux. Tu iras voir ma mère. Tu ne lui di-ras pas ce qui m’est arrivé. Je t’embrasse encore, ma chérie. Vive la France, et toi ma Yolande, sois heureuse. »

Il se mit à pleurer. Ce qu’il disait était si peu de chose à côté de ce qu’il aurait pu dire s’il n’avait pas dû mourir. Il avait beau aimer Yolande plus que tout au monde, il ne pou-vait plus le lui dire. Il écrivit encore : « Je t’aime, je t’aime », comme un enfant au bas d’une lettre.

Puis il se leva, s’approcha d’un jeune homme roux qui avait des taches de son autour des yeux. Il avait tout de suite éprouvé de la sympathie pour lui. Ce jeune homme était as-sis, les mains pendantes entre les jambes, complètement in-différent à ce qui se passait. Bridet lui prit une main. Ce con-tact était comme de l’eau fraîche sur les tempes. Être fusillé ainsi, en tenant cette main, ce serait moins terrible. Mais on croirait qu’ils avaient peur. On leur dirait qu’ils devaient mourir comme des hommes. Bridet lâcha cette main.

À trois heures, le curé de Venoix fit son entrée dans le camp. Il était accompagné d’officiers allemands, de civils et d’un capitaine de gendarmerie. Ils marchaient lentement, comme pour ôter à l’exécution un caractère de précipitation qui eût eu quelque chose de barbare. Mais on sentait qu’ils étaient pressés et qu’au fond d’eux-mêmes, ils n’avaient qu’une pensée : en finir le plus vite possible.

À 4 h 10, les otages furent rassemblés devant les bu-reaux. Un camion manœuvrait un peu plus loin pour se pla-cer face à la route. Il était gêné par un autre camion dont on n’arrivait pas à remettre le moteur en marche. Les Allemands

– 197 – s’affairaient. Ce petit ennui semblait avoir suffi à leur faire oublier la raison de leur présence. Il n’en fallut pas davan-tage pour faire renaître un peu d’espoir. « Reculez-vous », di-rent-ils aux otages. « Est-ce que vous voulez un coup de main ? » cria l’un d’eux en essayant de prendre un ton go-guenard, mais il y eut quelque chose de tellement tragique dans sa voix que personne ne parut l’entendre.

Bridet était parmi les otages, mais effacé, comme un étranger, pas du tout en vue à côté de ceux qui, à chaque ins-tant, commençaient à chanter sans jamais terminer leur chanson, à côté de ceux qui sortaient parfois du groupe en gesticulant, faisant des appels à la justice des hommes, cher-chant à provoquer on ne sait quel incident à la suite duquel il serait gracié. Il était derrière, mais ce n’était plus comme au lycée ou au régiment. Il avait beau être derrière, il n’était pas oublié.

On procéda à un appel. Le hasard fit que le nom de Bri-det fut prononcé le dernier et que pendant tout le temps que dura cette formalité, il put espérer qu’on ne l’appellerait pas, qu’au dernier moment un incident juridique (le fait qu’il avait été désigné comme otage alors que légalement il ne devait plus faire partie du camp) s’était produit.

Pour monter dans le camion, bien qu’aidé, il fallait faire un effort physique. Bridet eut une défaillance. Ce furent ses camarades qui le hissèrent. En cours de route, les cahots le tirèrent de son évanouissement. Le temps était superbe. Bri-det regardait le soleil sans que celui-ci lui fît le moindre mal aux yeux. Était-ce la mort imminente ? Mais ce soleil lui semblait vivre intensément dans le ciel bleu et ses rayons s’allongeaient et se raccourcissaient sans cesse comme des flammes.

 

– 198 –

Bridet pensait qu’il n’aurait pas plus la force de des-cendre du camion qu’il n’avait eu celle d’y monter. Ce fut à ce moment qu’une idée extraordinaire lui vint à l’esprit, une de ces idées simples qui, selon ce que nous y mettons de nous-mêmes, paraissent géniales ou insignifiantes. Elle lui fit brusquement retrouver toutes ses forces. Cette idée était que, quoi qu’il fît, il ne pouvait plus échapper à la mort et que, puisqu’il fallait mourir, autant mourir courageusement.

Et ce fut ce qu’il fit.

* * *

Le lendemain matin, des femmes de Venoix vinrent dé-poser des fleurs sur les tombes. Elles revinrent dans la soi-rée, puis les jours suivants, de plus en plus nombreuses. Bientôt les tombes disparurent sous les fleurs. Les Allemands laissaient faire. Mais comme ces manifestations prenaient un sens hostile, qu’elles ne semblaient plus dictées par le sou-venir mais par une volonté de provocation, l’ordre arriva de la préfecture de les interdire. Deux gendarmes furent postés à l’entrée du cimetière. Les femmes essayèrent de passer quand même. Ils les repoussèrent doucement, les exhortant au calme sur un ton bonhomme pas très délicat en une telle circonstance. « Allons, mes braves dames, ne vous énervez pas, allons, passez, n’insistez pas, vous avez mieux à faire chez vous. » Comme elles demeuraient immobiles à quelques pas, un des deux gendarmes se tourna vers le cimetière, re-garda les tombes de l’air d’un homme impuissant devant le destin. Puis il dit : « Vous voyez bien, c’est fini. Tout ce que vous ferez ne changera rien à leur sort. Allons, mes braves dames, rentrez chez vous » L’autre gendarme ajouta : « Il y a déjà six jours », et il eut un geste qui signifiait que la vie con-tinuait.

 

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À ce moment, une femme se détacha. Elle avait un vi-sage maigre, de beaux yeux bleus. Elle était grande et un peu voûtée. Elle portait un fichu de tricot noir sur les épaules. Elle s’approcha des deux gendarmes. Tout à coup, comme en proie à une attaque de nerfs, elle se mit à agiter les poings et à frapper sur les gendarmes comme contre un mur. Elle tré-pignait en même temps. Ils essayèrent de la maîtriser. Per-dant alors tout contrôle d’elle-même, elle s’accrocha à leur baudrier, à la bretelle de leur mousqueton, à la jugulaire de leur casque, elle les griffa, leur donna des coups de pieds. Et elle criait en même temps : « Assassins, assassins. »

 

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