Le Piège
Chapitre 12
Bridet arriva à une heure vingt à Lyon. Le voyage lui avait paru interminable. À tous les arrêts, il avait craint que des policiers, prévenus par téléphone, ne montassent dans le train et chaque fois que celui-ci était reparti, il avait éprouvé un immense soulagement.
Le matin, le départ s’était effectué le plus normalement du monde. Malgré ses prédictions, personne n’était venu le chercher. Yolande n’avait pas tenté une dernière fois de le retenir. Elle lui avait même fait des recommandations. Enfin, comme il l’avait suppliée de l’accompagner, elle lui avait ré-pondu qu’elle ne voulait pas se conduire de façon grossière avec des gens qui avaient été si gentils. « Ils te garderont pour m’obliger à revenir », avait observé Bridet. « Tu ne sais pas ce que tu dis », fut la réponse de Yolande. Et ils avaient décidé que « l’indispensable » visite rendue, elle prendrait le train de dix-sept heures et arriverait à son tour à Lyon dans la soirée. Son mari n’avait donc pas besoin de s’inquiéter puisqu’il la reverrait le jour même.
Bridet passa l’après-midi à faire des démarches pour trouver un moyen de franchir la ligne de démarcation, sans cesser pour cela de penser à Yolande. « Qu’est-ce qu’il y a donc entre eux ? » se demandait-il à chaque instant. Parfois, il sentait la colère le gagner. Mais il finissait toujours par s’attendrir en songeant qu’au fond, si sa femme s’exposait ainsi, c’était par amour.
À mesure que les heures passaient, son anxiété grandis-sait. Que ferait-il si Yolande, malgré sa promesse, n’arrivait
– 130 – pas par le train du soir ? Il ne pourrait qu’en conclure qu’elle avait été arrêtée. Il se trouverait dans l’obligation de retour-ner à Vichy. Et de nouveau la colère le gagnait. Il l’avait pré-vu. Il avait averti Yolande. Pourquoi ne l’avait-elle pas écou-té ?
Bridet savait depuis longtemps qu’un laitier, dont le ma-gasin se trouvait dans une petite rue derrière le marché des Jacobins, se rendait tous les matins en camionnette à proxi-mité de la ligne de démarcation, emmenant avec lui quatre, cinq ou six personnes désireuses de passer en fraude en zone occupée. C’était un patriote. Dans certains milieux, on le trouvait admirable. Sa conduite montrait qu’il existait tou-jours des Français qui ne manquaient pas de courage.
Bridet aurait préféré être présenté à ce laitier, mais il était si pressé de quitter Lyon qu’il renonça à chercher un in-termédiaire. Vers cinq heures, il se décida à aller seul à la lai-terie. Il saurait bien inspirer confiance, se rendre sympa-thique. S’il y avait quelqu’un qui n’avait pas l’air d’être de la police, c’était bien lui.
Le rideau de fer était à demi baissé. Bien que l’armistice ne datât que de quatre mois, le commerce de l’alimentation était soumis à tant de règlements qui faisaient si visiblement l’affaire des Allemands que les commerçants, par manière d’obstruction, fermaient leurs boutiques sous les prétextes les plus extravagants. Les autorités n’avaient pas encore exi-gé, que, même vides, les magasins restassent ouverts.
Bridet fut pris d’une hésitation. Comment allait-on l’accueillir ? Quand il parlerait de la ligne de démarcation, le laitier ferait peut-être semblant de ne pas le comprendre. « Tant pis, essayons quand même », murmura Bridet. Il se courba pour passer sous le rideau de fer. Dans le magasin
– 131 – obscur, il n’y avait personne. Il appela. Une femme parut. Bridet s’apprêtait à entrer dans de longues explications pour lui laisser deviner ce qu’il désirait, lorsqu’elle dit : « Attendez un instant, mon mari descend. » En effet, peu après un gros homme arriva. « Vous voulez partir demain matin ? » de-manda-t-il immédiatement. « Oui », répondit Bridet étonné que son interlocuteur prît si peu de précautions. « C’est par-fait. J’ai justement encore une place. » « Mais c’est que nous sommes deux ! » « Ah ça, c’est ennuyeux. » « Vous vous ser-rerez », dit la patronne. Le laitier hésitait, puis finalement il accepta. « Rendez-vous ici à sept heures. »
Les deux hommes se serrèrent la main. Bridet était joyeux. Tout était arrangé, il n’avait plus à s’occuper de rien. Il n’en était pas moins, au fond de lui-même, un peu déçu. Ce n’était pas d’avoir payé 800 francs pour Yolande et pour lui, ni d’avoir à donner une somme semblable le lendemain aux passeurs, qui était cause de cette déception, mais que cet ac-cord clandestin eût plutôt eu l’air d’un marché commercial. Il eût été tellement plus réconfortant, tellement plus noble, que ce laitier eût été vraiment le patriote qu’on disait, qu’il n’eût accepté d’argent que dans la mesure où il en avait besoin, que son action eût été une manifestation spontanée et désin-téressée de résistance et qu’on ne sentît pas qu’il tirait un profit personnel de la situation malheureuse de ses compa-triotes.
* * *
À huit heures, Bridet s’achemina vers la gare de Per-rache. Il craignait tellement que, le dernier voyageur sorti, il ne se retrouvât seul, que Yolande ne fût pas dans le train, qu’il s’en voulut de lui avoir donné un rendez-vous si précis. N’eût-il pas mieux valu qu’elle le rejoignît dès qu’elle arrive-
– 132 – rait à l’hôtel ? Il y avait déjà plusieurs centaines de per-sonnes massées aux sorties sud et nord. Bridet craignait autre chose maintenant, que Yolande ne fût pas seule, que des inspecteurs ne l’eussent accompagnée de Vichy, sachant qu’elle allait retrouver son mari.
Bientôt les premiers voyageurs parurent. Soudain, il poussa un cri de joie. Yolande était parmi eux, souriante, seule. Il n’y avait pas de doute, elle était bien seule. Les voyageurs, derrière elle, s’étaient arrêtés, embrassaient des parents, partaient dans d’autres directions.
— Tu vois, dit-elle avec une expression triomphante, on ne m’a rien fait.
— Oui, oui, je vois, dit Bridet en lui prenant par ten-dresse le bras presque sous l’aisselle.
— Ils t’ont dit quelque chose ? demanda-t-il quelques minutes plus tard.
— Rien. Je le savais bien. Ils auraient été heureux de nous voir ensemble, c’est tout.
— Est-ce que Saussier a fait une remarque ? Il n’a pas trouvé bizarre que je ne sois pas venu ?
— Non. Il a simplement dit que c’était regrettable.
— Ah, il a dit que c’était regrettable, dit Bridet avec in-quiétude.
— Nous avons tout de suite parlé d’autre chose.
— Mais qu’est-ce qu’ils me voulaient ? De quoi avez-vous parlé ?
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— Il m’a demandé où tu étais, quand je te reverrais. Je lui ai dit que nous avions rendez-vous ce soir.
— Tu le lui as dit ?
— Naturellement. Il n’y a rien de plus maladroit que de ne dire la vérité qu’à moitié. Ou on ment, ou on dit la vérité. Ils ne nous laisseront tranquilles que si nous agissons fran-chement avec eux. Je n’avais donc aucune raison de leur ca-cher que nous étions décidés à rentrer à Paris et à reprendre une vie normale.
— Tu leur as dit que nous allions à Paris ?
— Oui, parfaitement, dans ton intérêt. Outhenin m’a ap-prouvée. Il a trouvé que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Cependant, il aurait été préférable que tu viennes avec moi.
— Pourquoi ?
— Pour dire toi-même toutes ces choses. C’eût été plus sérieux. Ils ont eu beau être très gentils, j’ai bien senti qu’au fond ils étaient un peu froissés.
— À quoi ?
— À rien. Je l’ai senti. Qu’est-ce que tu veux, ça fait tou-jours mauvais effet qu’un homme envoie sa femme à sa place.
— Je ne t’ai pas envoyée. Au contraire, je ne voulais pas que tu y ailles.
— Tu sais bien que ce n’était pas possible. Ce sont eux qui sont les maîtres, qui ont le pouvoir. On ne sait pas com-bien de temps va durer cette histoire. Elle peut durer dix ans.
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— Tu n’as pas parlé de l’Angleterre, au moins ?
— Il n’y avait pas de raison.
— Tu en as parlé, je parie ?
— Tu es fou.
Bridet réfléchit un instant. Certainement Yolande n’avait pas parlé de l’Angleterre. Il avait cependant l’impression qu’elle était beaucoup plus sous la coupe de ces gens qu’elle ne le disait, qu’entre elle et eux circulait une image de lui as-sez bizarre. Il était un « faible ». On ne lui ferait aucun mal. Mieux même, on l’empêcherait de s’en faire à lui-même en rejoignant, par exemple, le général de Gaulle.
Changeant brusquement de ton, Bridet dit :
— Enfin, tout cela est fini, n’en parlons plus. J’ai fait du bon travail cet après-midi. Demain matin, à sept heures, nous prenons la camionnette du laitier jusqu’à la ligne de démarcation. Quand on l’aura passée et qu’on se trouvera avec les Boches, eh bien, c’est triste à dire, on respirera.
Yolande parut étonnée.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Nous allons passer la ligne de démarcation à Verdun-sur-le-Doubs.
— Il faut d’abord demander ton ausweiss.
Bridet se mit à crier :
— Ein Ausweiss ! Tu ne m’as pas regardé. Tu ne m’as pas regardé. Tu crois que je vais aller demander un aus-weiss ? Ah ! ça non, alors. J’aime mieux rester ici.
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— Mais mon chéri, la Kommandantur te le donnera tout de suite.
— Je m’en f… de la Kommandantur. Nous n’avons qu’à passer comme cela. Ni vu ni connu. Moi, tu comprends, je ne veux plus avoir affaire ni aux Boches ni à Vichy. J’en ai as-sez.
— Bien, dit Yolande en se résignant par diplomatie.
Mais peu après, elle ajouta qu’elle ne voulait pas courir le risque de trois semaines de prison, d’être refoulée, mal no-tée.
— Tu veux donc aller voir les Boches, aller pleurer pour un ausweiss ? demanda Bridet.
Elle répondit qu’il exagérait toujours, qu’il allait finir, avec cet esprit, par avoir des ennuis. Elle l’avait déjà, elle, son ausweiss. La Kommandantur n’avait fait aucune difficul-té. Il n’avait qu’à faire comme elle. Elle raconta même une histoire d’ascenseur du Carlton. Elle s’y était trouvée avec un haut-gradé boche qui, immédiatement, s’était découvert et qui, bien qu’allant au deuxième et elle au troisième, était monté avec elle jusqu’au troisième. Il lui avait ouvert les deux portes de l’ascenseur, il l’avait saluée, puis il était des-cendu à pied du troisième au deuxième. « Tu me diras ce que tu voudras, ce n’est pas un officier français qui agirait ainsi avec une femme qu’il ne connaît pas. »
— Heureusement ! Les Français ne sont ni ridicules ni obséquieux. Quant à moi, ma chère Yolande, j’aime mieux risquer de me faire arrêter à la ligne de démarcation que de prendre l’ascenseur du Carlton. C’est une question de carac-tère.
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Le soir, dans leur chambre, ils cessèrent de parler de leurs divergences. Ils allaient agir chacun comme ils l’entendaient. Après sept ans de mariage, des époux intelli-gents finissent par respecter réciproquement leur volonté, sans cesser pour cela de s’aimer. Bridet partirait dans la ca-mionnette, puisqu’il y tenait et Yolande, elle, prendrait, dans quelques jours, le train du soir, l’express de Paris comme on l’appelait, quoiqu’il demeurât immobilisé plusieurs heures à Moulins pour les formalités. Elle dit à son mari de s’occuper de l’appartement, d’aller chercher les objets de valeur qu’elle avait mis en dépôt chez des amis. Il y avait la question de la malle qui se trouvait chez une tante. Il y avait aussi un effet de neige qu’un peintre franc-comtois leur avait donné : Zing, qui, à l’heure actuelle, devait avoir pris une valeur formi-dable. Elle lui demanda aussi de passer le jour même de son arrivée rue Saint-Florentin. « C’est ce que nous faisons de mieux de rentrer, parce que, tu sais, mon chéri, les Boches repèrent les appartements de ceux qui ne rentrent pas. »
Yolande lui avait si souvent parlé de ses malles, de ses objets de valeur, de son linge, que Bridet n’avait fait aucune attention à ses recommandations. Mais quand elle tira de son sac le trousseau de 18 clés qu’elle traînait, malgré le poids, depuis son départ de Paris, il s’emporta soudain.
— Ah ! ça non, cria-t-il.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Si tu crois que je vais aller habiter l’appartement, tu te trompes. Ce serait d’ailleurs de la folie de ma part.
Yolande eut l’air profondément surprise.
— Je ne comprends pas, dit-elle.
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— Je ne tiens pas à ce qu’on puisse me retrouver.
— Mais tu n’as absolument rien à craindre, mon chéri. Personne ne te veut de mal.
— Ils disent ça, je sais. J’aime mieux prendre mes pré-cautions. Je ne rentre pas à la maison. Il n’y a rien à faire.
— Et où veux-tu aller ?
— Je vais aller chez ton frère.
— Ah ! tu choisis bien. On dirait que tu cherches à ag-graver ton cas. C’est une manie chez toi. Enfin, tu sais qui est Robert, je me demande même s’il n’est pas déjà en prison. Il est capable d’avoir déposé une bombe…
— Que veux-tu, je vais là où j’ai des sympathies, où on pense comme moi.
Yolande alluma une cigarette. Tout à coup, elle reprit :
— Je vais te dire une chose, tu ne te froisseras pas. Tu es grotesque, absolument grotesque. Tu es comme tous ces gens qui s’imaginent que parce que les Boches sont là, on va les arrêter. Ils n’ont rien fait et ils longent les murs. Ils veu-lent se rendre intéressants. Personne ne les connaît, per-sonne ne s’occupe d’eux et ils se cachent, et ils font toutes sortes de simagrées. Un homme intelligent comme toi, tom-ber dans ce travers, c’est quand même malheureux. Et le plus drôle est qu’on finit par les arrêter vraiment.
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