Le Piège
Chapitre 5
En quittant le commissariat central, Bridet prit la rue de la Charité. Yolande avait été vraiment maladroite. En télé-phonant à Vichy, en dérangeant des personnages importants – ou du moins qui se croyaient importants – elle avait certai-nement donné une impression d’affolement. Ils devaient s’imaginer que quelque chose de beaucoup plus grave qu’une simple vérification d’identité s’était produit. Yolande avait mis son mari dans une situation ridicule. Il lui avait pourtant bien dit de ne point bouger. Enfin, elle avait cru bien faire et il ne pouvait lui en vouloir.
Il arriva peu après à l’hôtel. Cet hôtel s’appelait l’hôtel d’Angleterre. Un fanatique vichyssois n’avait pu le supporter. Une nuit, il avait lancé des pierres sur la marquise et des morceaux de verre bleuis à cause des alertes traînaient en-core par terre.
Yolande était sortie. Elle devait faire d’autres dé-marches. Le coup de téléphone de Vichy n’avait peut-être pas été efficace. « C’est extraordinaire, pensa Bridet, ce que les femmes aiment les histoires. »
Il aperçut le propriétaire. Il craignit que celui-ci ne lui fît une observation, qu’il ne le rendît responsable des ennuis que la police risquait de faire à l’hôtel par la suite. Il n’en fut rien. Le propriétaire lui fit un petit signe amical où l’on sen-tait sa satisfaction de retrouver son client libre. Cette atti-tude causa à Bridet un grand bien. Il était réconfortant de voir des Français faire passer leur intérêt après la solidarité que se doivent des hommes nés sur le même sol.
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Bridet attendit plus d’une heure. Enfin, Yolande revint. Comme il le redoutait, elle avait employé la matinée à alerter ses amis. Il lui fit observer qu’elle aurait mieux fait de se te-nir tranquille : « Comment, s’écria-t-elle, tu voulais que je te laisse en prison ! »
Il sentit de nouveau qu’il y avait un monde entre elle et lui. La défaite n’avait rien changé au fond de son cœur. Celle-ci était à ses yeux une catastrophe, certes, mais pas telle qu’elle pût modifier les réactions normales de défense d’un être humain.
Elle annonça qu’entre autres personnes, elle avait été voir un directeur de journal. Il l’avait très bien reçue. Il lui avait dit qu’il était inadmissible que Bridet restât en prison, qu’il allait faire le nécessaire.
Tirant de cet accueil tout le parti possible, elle ajouta qu’il avait tort de bouder ses amis, de s’isoler comme si tout le monde était responsable de la défaite, sauf lui. Tous les Français, quelles que fussent leurs opinions politiques, souf-fraient autant que lui.
Il fallait s’aider les uns les autres.
Bridet ne répondit pas. Il dit cependant peu après : « Ils me dégoûtent tous. Il n’y a rien à faire ici. Je te le répète, je veux rejoindre de Gaulle et je le rejoindrai, même si je dois y laisser ma peau. »
Ils passèrent l’après-midi dans un cinéma bondé où on respirait avec peine. Des applaudissements coupés de sifflets crépitèrent au moment où défilèrent devant une estrade des légionnaires qui marchaient sans ordre, mais la tête haute et le bras tendu. « Quelle noblesse dans leur regard ! » cria une femme. « C’est effroyable », murmura Bridet. « Tais-toi ! » dit
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Yolande. « Ma parole, ils font le salut hitlérien », dit Bridet qui ne pouvait plus se contenir. « Vous ne voyez pas qu’ils prêtent serment », observa sèchement un vieux monsieur.
Ils dînèrent dans un petit restaurant de la catégorie D, à 12,50 francs le repas. Ils allèrent ensuite se promener le long de la Saône. Puis, lorsque la nuit commença à tomber, ils se rapprochèrent de l’hôtel.
Bridet aimait à se promener autour de la place Carnot à l’heure où les Allemands commençaient à rentrer dans leur chambre. Les groupes d’agents cyclistes qui veillaient à leur sécurité devant les hôtels se moquaient d’eux parfois et, ve-nant de l’autorité, ces moqueries attiraient les badauds.
Bientôt, il fit nuit. « On va finir par se faire remarquer », dit Yolande. Dans les bosquets qui entourent la statue de la République, il n’y avait pas que des couples, mais des hommes seuls qui rôdaient. Ils ne faisaient plus peur. Une conséquence inattendue de la défaite était que les voyous eux-mêmes semblaient inoffensifs. De temps en temps, on apercevait des détachements de voyageurs qui descendaient de la gare.
En passant devant une fenêtre hermétiquement close, Bridet entendit une radio. Il s’arrêta. Était-ce Londres ou Vi-chy ? C’était Londres.
— Tu viens ? dit Yolande.
— C’est Londres, dit Bridet.
— Londres est fini.
— Non. Ce sont les messages personnels.
On entendait distinctement :
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« Le tandem de Roger est réparé. »
« Les chimères sont des folles. »
« Albertine n’a jamais été vaccinée. Nous répétons : Al-bertine n’a jamais été vaccinée. »
« Les chats du Luxembourg miaulent toujours. »
Yolande s’approcha.
— Tu viens, c’est sans intérêt.
Mais Bridet ne bougeait pas. Il éprouvait un plaisir à écouter ces messages. Ils étaient l’indice, le seul indice au milieu de toute cette misère, que quelque chose se passait, qu’il y avait encore quelque part dans le monde des hommes qui trompaient les Allemands, qui montaient des machina-tions contre eux. Et il espérait confusément que, par il ne sa-vait quel concours de circonstances, un de ces messages lui serait destiné, qu’il entendrait par exemple tout à coup : « Le mari de Yolande est attendu à Londres. Nous répétons : Le mari de Yolande est attendu à Londres. »
* * *
Le surlendemain, Bridet retournait à Vichy. Ses papiers devaient être prêts. Quoique arrivé le matin, ce ne fut qu’à la fin de l’après-midi qu’il se décida à aller au ministère de l’intérieur. En ces quelques jours, les menuisiers et les peintres avaient donné à l’hôtel de station thermale un as-pect plus compatible avec le sérieux des services qu’il abri-tait. Le tambour de l’entrée avait été démonté. Les allées et venues étaient si nombreuses qu’il avait fini par devenir gê-nant. Et peut-être que des préoccupations de sécurité n’avaient pas été étrangères à cette suppression. Les
– 56 – quelques secondes qu’il mettait à tourner pouvaient favoriser un mauvais coup, un attentat par exemple. La réception avait été transformée en salle de garde. Des cloisons avaient été dressées un peu partout. Elles étaient déjà couvertes d’affiches de propagande. Un garde mobile avec casque et mousqueton se tenait devant la porte de l’ascenseur.
Bridet sentit son cœur se serrer. Il avait l’impression que quelque chose s’était passé en son absence. Partout, des agents de police en uniforme. Par crainte d’être interpellé s’il passait sans rien dire, il demanda à l’un d’eux s’il savait où se trouvait le bureau de M. Basson. Le policier ne put ré-pondre. Bien qu’il n’eût certainement pas la consigne d’accompagner les visiteurs, il conduisit Bridet à une table derrière laquelle se trouvait un huissier avec une chaîne comme à Paris et dont la poitrine était couverte de décora-tions.
Cet huissier consulta le tableau. Assis à côté de lui, deux messieurs d’apparence quelconque parlaient à voix basse.
— Vous voulez voir M. Basson ?
— Oui.
— Au premier étage.
Le garde mobile n’avait pas bougé. Bridet le remercia. Cette présence à côté de lui d’un homme en armes lui était profondément désagréable. Un événement fâcheux avait dû se produire. C’était pour qu’il ne se renouvelât pas que les visiteurs étaient accompagnés.
Bridet s’engagea dans l’escalier. Sur le palier même du premier étage, une douzaine de fauteuils d’osier étaient ali-
– 57 – gnés. « Ils ont dû faire un bureau de la salle d’attente », pen-sa Bridet.
Il demanda Basson. L’appariteur revint quelques instants après, M. Basson n’était pas dans son bureau. M. Basson était en conférence avec le Ministre, mais M. Basson n’allait pas tarder.
Bridet s’assit. Sur une pancarte, il lut entre autres noms celui de Basson suivi de ces mots où on sentait une incom-préhensible mauvaise humeur : « M. Basson ne reçoit que de onze heures à midi. »
« Ils s’installent pour longtemps », pensa Bridet. Il allu-ma une cigarette. Entre chaque fauteuil, un cendrier que por-tait un groom en bois découpé avait été placé. Des fonction-naires passaient à chaque instant, sans que jamais un seul je-tât le plus rapide regard sur les visiteurs.
Bridet attendait depuis une heure lorsque quatre hommes sortirent d’un bureau. Basson était parmi eux. Bri-det se leva à demi pour attirer l’attention. Il rencontra le re-gard de son ami, mais celui-ci, encore tout frémissant, ne lui fit aucun signe.
Bridet se rassit. « Dès qu’il va avoir fini, pensa-t-il, il va venir me chercher. »
Les quatre hommes parlaient à haute voix, sans paraître craindre le moins du monde une indiscrétion. Bridet ne quit-tait pas des yeux Basson, mais ce dernier, comme s’il le sa-vait, ne regardait jamais de ce côté. « Le type qui est au mi-lieu doit être le ministre », pensa Bridet. C’était un homme grand et fort, vêtu d’un costume élégant. Il avait les cheveux pommadés. Il ne parlait pas, mais n’écoutait pas non plus ce qu’on lui disait. On sentait que l’essentiel avait été réglé et
– 58 – qu’il ne s’attardait que par courtoisie. Quant aux trois autres, leur agitation avait quelque chose de servile. Elle visait à donner d’avance une idée de la conscience et du sérieux avec lesquels les ordres seraient exécutés.
Enfin, ils se séparèrent. L’appariteur courut dans l’escalier et, à mi-chemin, cria : « Le ministre, le ministre… » On entendit un bruit de crosses sur les mosaïques second empire du rez-de-chaussée, puis d’autres voix : « La voiture, faites avancer la voiture, le ministre… »
Les trois hommes se quittèrent à leur tour en se témoi-gnant beaucoup d’égards, comme si leur chef avait été en-core présent.
Bridet se leva de nouveau à demi, persuadé maintenant que Basson allait lui parler. Mais ce dernier passa sans même tourner la tête.
— Basson, Basson ! appela Bridet.
Ce dernier parut ne pas entendre. Bridet retourna auprès de l’appariteur, un peu gêné d’avoir été traité ainsi.
— Je vais aller prévenir que vous êtes là, fit gentiment l’appariteur.
Bridet s’engagea dans le couloir, en restant pourtant dis-crètement quelques pas en arrière.
Peu après, l’appariteur revint.
— M. Basson n’a pas le temps de vous recevoir.
Bridet ressentit une impression d’accablement.
C’était donc tout ce qui restait de leur amitié ou plus exactement de leur longue camaraderie de jadis.
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— Il ne vous a pas dit quand je pouvais revenir ?
— Non, Monsieur, répondit l’appariteur toujours avec gentillesse, comme si au fond de lui-même il ne pouvait s’empêcher de trouver ses nouveaux chefs bien cavaliers. « Je vais aller le lui demander », offrit-il de lui-même.
Il revint peu après et faisant un geste d’impuissance :
— M. Basson dit que vous n’avez qu’à revenir entre onze heures et midi. Vous serez sûr de le trouver.
Bridet venait à peine de faire quelques pas dans la rue lorsqu’il rougit tout à coup. C’était la première fois depuis sa jeunesse qu’il rougissait de nouveau ainsi, une fois seul, au souvenir d’un incident qui pouvait être considéré comme humiliant. « L’idée qu’ils se font d’eux-mêmes est quelque chose d’effarant », murmura-t-il. Puis il pensa qu’il avait tort de se laisser aller ainsi. Il y avait des millions de Français qui auraient été heureux de faire de pareilles démarches pour être libres. Et ils n’eussent pas rougi, eux.
* * *
Le lendemain, Bridet retourna au ministère un peu avant midi, avec l’espoir qu’étant le dernier visiteur, Basson l’emmènerait déjeuner.
— Vous n’avez pas de chance ! s’écria l’appariteur. M. Basson vient de sortir. Mais il va revenir. Attendez-le.
Bridet s’assit à la même place que la veille. Peu après, il vit passer Vauvray qui parut ne pas le reconnaître, puis le jeune employé qui, quelques jours plus tôt, lui avait demandé le nom de jeune fille de sa grand-mère. Pour tuer le temps, il
– 60 – prit sur une table un magazine assez luxueux où il n’était question que des joies de la vie au grand air.
Basson ne revenait toujours pas. À une heure et quart, Bridet se décida à partir. Son attente, de normale qu’elle était si son ami n’avait pas trop tardé, devenait indiscrète.
Il venait de sortir lorsqu’une voiture dans laquelle se trouvait Basson s’arrêta devant le ministère. « Vous n’avez pas de chance ! » avait dit l’appariteur. C’était vrai. Quelques secondes de plus d’attente et Bridet se fût trouvé le plus na-turellement du monde en présence de Basson dans le hall ou l’escalier des Célestins. Décidément, il y avait des jours où tout se passait à contretemps. Il était obligé, à cause de ces quelques secondes, de revenir sur ses pas, d’attendre que Basson sortît de la voiture, d’expliquer ensuite ce qui s’était passé.
— Basson ! cria Bridet à son ami qui s’engouffrait à la hâte dans le ministère.
Il se retourna. À la vue de Bridet, il montra une grande surprise.
— Comment ! dit-il, tu viens à cette heure-ci !
— Je partais au contraire, mais j’ai aperçu ta voiture…
— Je n’ai pas le temps, je n’ai pas le temps, dit Basson sans même tendre la main à son camarade. Viens me voir n’importe quel jour, mais entre onze heures et midi.
— Je viendrai demain, dit Bridet.
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