Le Piège

Emmanuel Bove · Chapitre 13 sur 18

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Le Piège

Chapitre 13

 

 

Le lendemain, Bridet arriva à dix heures à la ligne de démarcation. Il constata que c’était plus le passeur que lui qui appartenait à cette catégorie de gens à laquelle Yolande avait fait allusion la veille. Ce passeur s’entourait de tant de mystère qu’on eût dit qu’il allait affronter les plus grands dangers qui soient. On attendit la nuit. Il rassembla tout le monde dans l’arrière-salle du café. Toute la journée, Bridet avait entendu dire que les Boches étaient beaucoup plus durs avec ceux qui passaient de zone non occupée en zone occu-pée que pour les autres. La zone non occupée était un dépo-toir. Tout le monde le savait. Il était naturel qu’ils n’en lais-sassent sortir personne. C’était donc toujours à cause de ces juifs et de ces communistes que les honnêtes gens pâtis-saient.

Des femmes, des enfants, des vieillards, étaient assis au-tour des tables vides de toute consommation. Une seule lampe était allumée. Bridet en voulait au laitier de l’avoir conduit là. Il commençait à être inquiet, non pas à cause du danger éventuel, mais à cause de la tournure familiale de l’expédition. Il prit le passeur à part. Il lui demanda s’il n’y avait pas moyen de franchir seul la ligne de démarcation. Le passeur lui répondit à haute voix, de manière à être entendu de tout le monde, que s’il n’avait pas plus de courage, il va-lait mieux qu’il s’en retournât à Lyon. Des groupes familiaux, dans des poses d’aristocrates à la Conciergerie, jetèrent à Bridet ce regard des gens qui voient surgir des complications nouvelles dans des moments périlleux.

 

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Un vieillard s’approcha de lui : « Monsieur, nous sommes tous ici dans le même cas. Vous n’allez pas, j’espère, rendre la tâche de ce brave homme plus difficile. » Un enfant, sentant que cela n’allait pas, se mit à pleurer. Bri-det se rassit. Il fut pris de peur. Tous ces braves gens allaient se faire ramasser sans avoir même tenté de fuir. Ils seraient d’ailleurs relâchés très vite. Les Allemands voyaient bien à qui ils avaient affaire. Mais lui, il serait bel et bien pris. Où aller ? Que faire ? Il ne connaissait pas le pays et il n’y avait même pas de lune. Maintenant qu’il s’était mis dans ce guê-pier, il fallait y rester.

On attendait toutes sortes de conditions favorables, que la tournée des sentinelles fût achevée, qu’un autre passeur arrivât au rendez-vous. À la fin, n’y tenant plus, Bridet voulut sortir, être seul. Il se dirigea vers la porte. Il y eut un grand branle-bas parmi les personnes présentes. Bridet allait faire tout rater. C’était honteux. Le passeur le prit par le bras et lui ordonna de ne pas sortir. Il cria que c’était lui qui comman-dait. Bridet retourna à sa place. Il entendit alors des femmes dire que c’était tout de même malheureux qu’un homme jeune pût avoir peur à ce point, que cela ne les étonnait plus que cette pauvre France en fût là.

* * *

Quand Bridet se trouva en zone occupée, aussi extraor-dinaire que cela paraisse, il éprouva un immense soulage-ment. Au buffet de la petite gare où il attendait le train de Paris, si semblable pourtant au café où il avait passé plu-sieurs heures de l’autre côté de la ligne de démarcation, il sentit monter en lui l’attendrissement de l’exilé retrouvant enfin ses compatriotes. Il était fier d’échanger des propos in-signifiants avec la caissière, les employés de la gare, les

 

– 140 – voyageurs. Il parlait à des Français dont il partageait le sort. Il leur cachait même d’une façon puérile qu’il venait de la zone libre, tant il lui semblait honteux d’avoir été dispensé des souffrances communes.

Le lendemain matin, il arriva à Paris. Les rues étaient vides. Il décida de se rendre à pied chez Robert. Par suite de l’absence de moyens de locomotion, une foule énorme se pressait à certaines bouches de métro. Des rues étaient en-combrées de piétons alors que d’autres, toutes proches pour-tant, étaient désertes. Cette obligation où tous se trouvaient de faire la même chose donnait déjà une première idée de ce qu’était l’occupation. Mais ce qui frappa plus encore Bridet ce fut la vue, sur presque tous les murs, d’innombrables ins-criptions, dessins, graffitis de toutes sortes par lesquels se révélait le caractère frondeur des Parisiens. Une grande tris-tesse se dégageait de ces inoffensifs « Mort aux Boches ». On sentait que c’était la seule liberté qui n’avait pu être ôtée aux Parisiens et qu’ils en usaient pour faire quelque chose au moins.

Bridet avait dit à sa femme qu’il n’irait pas au magasin. Il fit cependant un détour pour passer rue Saint-Florentin. Il vit la petite boutique au rideau de fer baissé sur lequel, en si peu de temps, comme sur tant d’autres, une épaisse couche de poussière teintée de rouille s’était posée. Il s’arrêta quelques instants. Les autres magasins étaient fermés éga-lement. Allaient-ils ouvrir bientôt, eux aussi, comme celui de Yolande ?

* * *

Bridet arriva enfin chez Robert. Il lui demanda tout de suite s’il ne connaissait personne dans son entourage qui possédât une propriété sur les côtes de la Manche. Il lui fit

– 141 – part de son projet. Il voulait passer le plus vite possible en Angleterre. Il lui parla ensuite de Vichy, des ennuis qu’on lui avait faits. « Cela ne m’étonne pas », observa Robert. Comme il ne répondait pas à sa première question, Bridet revint à la charge. Robert eut un air gêné. Il dit enfin qu’il ne se souvenait pas d’avoir des amis qui habitassent au bord de la mer.

Bridet fut profondément étonné de l’attitude de son beau-frère. Il avait gardé de celui-ci le souvenir d’un de ces hommes droits, indépendants, un peu envieux, dont on dit qu’ils sont trop honnêtes pour réussir. Il lui avait semblé qu’un homme qui, avant la guerre, découvrait derrière tous les actes de la plupart de ses semblables un besoin intolé-rable d’autorité, qui avait eu pour Hitler une sorte de haine personnelle, se fût condamné à une claustration complète plutôt que de coudoyer un Allemand. Il n’en était rien. Une heure à peine après son arrivée, Bridet comprit que son beau-frère, bien loin de se dresser de toutes ses forces contre l’occupant, avait vu au contraire dans cette présence un moyen de se venger de ses compatriotes et de prendre la place qui lui revenait, croyait-il, depuis longtemps.

Bridet passa la journée du lendemain à revoir ses amis. L’accueil qu’il reçut le déçut. Il constata que les liens de l’amitié doivent être bien forts pour résister à un malheur na-tional. Il avait cru qu’un tel malheur eût donné à tous une fa-çon de sentir et de penser semblable. Or, à chaque visite qu’il avait rendue, il avait eu la surprise de se trouver en pré-sence d’un homme qui semblait la victime d’un malheur per-sonnel et quand il avait essayé d’atténuer la peine de son in-terlocuteur en disant qu’il souffrait autant que lui, cet homme l’avait écouté distraitement sans tirer de cette communauté de souffrance le plus petit soulagement.

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Cependant, dans l’après-midi, il revit un de ses anciens collègues du Journal qui, à l’idée de tenter l’aventure, parut se réjouir et s’offrit même de partir avec lui. Il allait s’occuper sérieusement de cette affaire, mettre tous les atouts dans leur jeu, etc… Ah ! comme il serait heureux quand il ne verrait plus de Boches.

Malgré les déceptions qu’il avait éprouvées au cours de la journée, Bridet se coucha plein d’espoir. Mais le lende-main, quand il revit son camarade, il le trouva bien refroidi. Leur projet était irréalisable. Les côtes étaient gardées par des vedettes boches. Ils étaient sûrs de se faire prendre. Ce renoncement si rapide frappa beaucoup Bridet. Personne ne désirait donc vraiment faire quelque chose ! Il rentra avec une violente migraine. Décidément, si on regardait au fond des choses, la zone occupée n’était guère différente de l’autre. Des deux côtés, on avait peur et on ne songeait qu’à soi. C’était en définitive Yolande qui avait raison. Les gens étaient comme anesthésiés. La défaite avait été si brutale qu’ils n’avaient pas encore repris leurs sens. On eût dit qu’ils étaient reconnaissants, on ne sait à qui, d’être toujours en vie. Le seul avantage, il fallait le dire, était qu’il se sentait plus en sécurité qu’à Vichy. On ne le surveillait pas. Il était visible que la police française n’avait aucun pouvoir réel, qu’elle n’obéissait qu’aux Allemands et comme la principale préoccupation de ces derniers était de maintenir l’ordre dans ses grandes lignes, un Français qui n’était pas juif ou com-muniste, qui ne se faisait pas remarquer, pouvait se croire en sécurité.

* * *

Le quatrième jour, Bridet commença à s’inquiéter de ne pas voir arriver Yolande. Qu’était-il arrivé ? Elle lui avait dit

 

– 143 – qu’elle serait à Paris avant lui. Il pensa aller rue Demours à l’appartement. Elle était peut-être rentrée. Elle lui battait froid parce qu’il avait préféré habiter chez Robert. Mais cela lui faisait tellement de peine de retourner dans ce quartier si familier des Ternes qu’il préféra attendre encore un peu. Évidemment, il s’en rendait bien compte à présent, sa sensi-bilité prêtait à rire. Il n’avait pas l’air de comprendre que les Allemands, comme disait Yolande, étaient là pour dix ans et que devant un pareil état de choses son attitude était aussi ridicule que l’est pour une cuisinière celle d’une patronne qui ne veut pas voir égorger un poulet.

Le lendemain, il trouva enfin un mot de sa femme. Elle était venue chez Robert mais elle l’avait manqué. Elle lui an-nonçait qu’elle allait repasser vers cinq heures. Quand il la revit, affairée, heureuse d’avoir retrouvé ses principales habi-tudes d’avant-guerre, malgré la colère qu’il éprouvait qu’elle fût si peu consciente du malheur de la France, il n’en fut pas moins profondément heureux. Elle était très agitée. Elle n’était pas venue plus tôt parce qu’elle avait voulu d’abord régler ses affaires. Elle avait fait nettoyer son appartement, ouvrir son magasin. Rien n’avait été pris. Elle s’était rendue trois fois à la banque. Dans l’après-midi, elle avait été cher-cher l’« effet de neige » de Zing. Elle parlait de tout cela avec une volubilité extraordinaire, comme si rien d’autre n’existait et que, en ce qui la concernait, la guerre était terminée. « Nous l’avons échappé belle, mon chéri. » Il n’y avait plus que la malle. Celle-ci était en sûreté, mais Yolande hésitait à la faire transporter. Elle avait peur qu’on n’interrogeât les camionneurs dans la rue. Elle croyait qu’il valait mieux transporter le contenu en plusieurs fois.

Puis, quand elle eut épuisé ce sujet et qu’elle fut plus calme, elle demanda à son mari s’il avait fait bon voyage.

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Brusquement, elle lui fit observer que rien ne s’opposait plus à ce qu’il rentrât chez lui. Elle parla ensuite de son départ de Lyon. Tout le monde avait été parfait. Des amis l’avaient ac-compagnée à la gare. Elle avait eu même une couchette. À la ligne de démarcation, on avait à peine regardé son ausweiss. Et le train n’avait été immobilisé que trois heures.

Comme Bridet n’avait pas répondu à l’invitation de ren-trer, elle la lui refit. Bridet observa que ce serait peut-être dangereux. « Tu es un enfant », s’exclama-t-elle. Il n’avait rien à craindre dans une grande ville comme Paris. La police avait autre chose à faire que de s’occuper de lui. On le lui avait encore redit.

— Qui ? demanda Bridet.

— Des amis.

— Des amis en qui j’ai confiance ?

— Après ton départ, j’ai rencontré, absolument par ha-sard, Outhenin. Il m’a affirmé que ton affaire était définiti-vement classée. Ah ! à propos, j’ai oublié de t’annoncer une nouvelle sensationnelle. Basson s’est sauvé. Comment ? Je n’en sais rien, mais il s’est sauvé. C’est Outhenin qui me l’a dit. Il faisait une drôle de tête.

— Oh ! ça c’est merveilleux ! s’exclama Bridet. Basson est quand même un type formidable. Si tu l’avais vu quand on l’interrogeait, cette froideur, ce mépris… Ils étaient em-poisonnés, tous ces Vichyssois. Ils essayaient de le prendre de haut mais il les remettait chaque fois à leur place. C’est vraiment un type, tu sais…

Yolande eut un sourire sceptique.

 

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— N’exagère pas, mon chéri. S’il a pu se sauver, c’est parce qu’on l’a bien voulu.

— Tu es folle !

— S’ils avaient tenu à le garder, ton cher ami Basson n’aurait pas fait mieux que les autres. On l’a laissé partir.

Bridet malgré toute son affection pour sa femme, ne put s’empêcher de la regarder avec une sorte de pitié mépri-sante. Il le regretta aussitôt. Profitant, pour changer de con-versation, de la demande que Yolande lui avait faite de ren-trer, il dit :

— Tu sais bien, ma chérie, que ce serait imprudent. D’autant plus que Basson s’est évadé. On va croire que je sais où il est.

— Comme tu es fatigant ! Je te répète encore une fois que tu es complètement en dehors de tout, que ton affaire est réglée, classée, enterrée. Je trouve absolument ridicule de vivre séparés à cause d’un danger inexistant. Mais après tout, tu as peut-être une raison que tu ne me dis pas, con-clut-elle avec un sourire fin.

— Oh ! pas du tout, ma chérie. Ça non, tu fais fausse route…

Cette discussion dura encore une dizaine de minutes. Finalement, Bridet se rendit aux arguments de sa femme. Puisqu’il allait partir, car il était sûr qu’il trouverait tôt ou tard un moyen de passer en Angleterre, il ne fallait pas lui faire de peine. Elle l’aimait. Une fois en Angleterre, quand la reverrait-il ? Mais il la prévenait qu’il pouvait être amené à la quitter subitement, sans avoir même le temps de lui faire des adieux. « Ici, à Paris, ce n’est pas comme à Lyon », ajouta-t-il

 

– 146 – sans grande conviction. Il ne rencontrait que des gens intel-ligents et courageux. Il se sentait soutenu. Certainement, ce ne serait pas long. D’ailleurs, elle avait raison. Il n’aurait ja-mais dû aller à Vichy. Il aurait dû venir directement à Paris, comme elle le désirait. Il serait déjà en Angleterre.

Elle l’embrassa.

— Tu peux avoir confiance en moi, lui dit-elle. Tu sais que je t’ai toujours donné de bons conseils.

Ils rentrèrent rue Demours. Bridet était tellement ému par ce quartier où il avait passé tant d’années, qu’il avait connu si vivant, que pour ne pas le voir tel qu’il était main-tenant, il donna le bras à Yolande en sortant du métro et il ferma les yeux. Elle lui dit : « Tu es une poule mouillée ! Il faut regarder la vie en face. » « J’aime mieux pas », dit-il. « Tu es toujours le même, mon chéri. »

Une fois dans l’immeuble, Bridet crut qu’il éprouverait un soulagement, que ce serait fini, qu’avec un effort d’imagination il pourrait croire que rien ne s’était passé, qu’il n’y avait pas d’Allemands à Paris. Mais quand il aperçut la concierge, il comprit qu’il se faisait de nouvelles illusions. Elle lui dit bonjour sans que la moindre joie de le revoir se montrât sur son visage, comme dispensée de toute amabilité elle aussi par un malheur qui n’était arrivé qu’à elle.

Yolande passa la soirée à déplier et replier des draps. Bridet la regarda faire sans réussir à trouver le moindre inté-rêt à cette occupation. Puisqu’il lui était aussi indifférent d’être chez lui, pourquoi était-il rentré ? Il le demanda à Yo-lande. « Ne recommence pas », lui répondit-elle. « Tu ne crois pas qu’il aurait mieux valu qu’on ne sache pas où je suis ? » « Écoute-moi, mon chéri. Si tu avais couru le

 

– 147 – moindre danger, est-ce que tu t’imagines que j’aurais été as-sez bête pour te chercher ? »

 

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