Le trip d’une vie
Chapitre 9 – Peur, honte et rapprochements
Chapitre 9
PEUR, HONTE ET RAPPROCHEMENTS
Ben non ! Vraiment pas, non ! Le vertige, il ne te quitte pas avec les années, et il ne s’évapore pas si tu te forces à ne pas y penser. Il s’agrippe à toi aussi fort que je m’accroche en ce moment à la paroi rocheuse, que je tente de descendre sans chuter (et mourir). Pourtant, j’ai regardé mes copains y aller les premiers, et ça leur a paru si simple et naturel que je me suis même prise à penser que ce serait pareil pour moi.
MAIS PAS PANTOUTE ! J’ai l’air d’un enfant d’un an qui apprend à négocier un escalier à reculons. Je ne sais pas où mettre mes pieds. Je suis tétanisée sur la paroi, les yeux écarquillés. J’ai l’air d’une cruche, oui !
C’est sûr que j’aurais pu faire le choix de rester en haut, mais ç’aurait été vraiment plate de m’isoler dans le véhicule en attendant la dépanneuse pendant que la gang se la coulait douce. Et je suis partie en voyage pour découvrir le monde en même temps que me découvrir moi-même. Voilà ! Maintenant, je sais que je crains vachement les hauteurs. Putain de merde !
Un pied à la fois. Un pied à la fois et ça devrait bien aller, que je me répète comme un mantra. De toute façon, je dois quasiment être rendue au sol, depuis le temps que je suis suspendue ici ? J’suis certaine que si je jette un coup d’œil en bas, j’vais voir qu’il ne me reste qu’un mètre à franchir.
Bordel ! Non !! Je n’aurais jamais dû regarder en bas. Ils le disent pourtant, qu’il ne faut pas regarder en bas quand on a la chienne. Pourquoi est-ce que j’en fais toujours à ma tête ? Maintenant, je sais avec certitude que si je mets mon pied au mauvais endroit, je risque de glisser d’une hauteur équivalente à deux étages. De quoi me casser le cou et, accessoirement, réduire mon amour-propre à néant.
— Es-tu correcte ? me demande soudain Olivier, tout à côté de moi, alors que je le pensais en bas !
Merde !! J’ai sursauté tellement fort que j’ai failli lâcher les mains. Je ne l’avais pas vu grimper pour revenir vers moi !
Heureusement que je maintiens les saillies dans la pierre avec une poigne de fer, car malgré le soubresaut, je n’ai pas bougé. En même temps, en dehors de me crasher dans une chute infernale, ça ne serait peut-être pas si mal… Au moins, je serais déjà rendue en bas au lieu de vivre ce calvaire à n’en plus finir.
— J’ai peut-être mal évalué mes talents d’alpiniste, que je lui avoue, un peu honteuse.
Oli me fixe un instant. Je me doute du nombre de points qu’il est en train de soustraire de mon score. J’aligne mésaventure sur mésaventure… Il doit se dire qu’il a choisi un boulet pour l’accompagner en voyage… S’il se moque de moi, je serai fortement tentée de lui balancer mon coup de poing au visage, mais du coup je devrais lâcher ma prise et m’écrouler jusqu’en bas… C’est un pensez-y bien.
— Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ? se contente-t-il de m’offrir en me souriant gentiment.
Je reste muette devant sa question. Dans ma vie, j’ai surtout côtoyé des hommes qui me suggéraient des solutions toutes faites plutôt que de me demander comment ils pouvaient me venir en aide. Douze points bonis pour Oli, qui ne se prend pas pour quelqu’un qui sait mieux que moi ce dont j’ai besoin ! C’est vrai, quoi ! Une femme n’a pas constamment besoin d’un homme pour la guider, la conseiller, l’aiguiller et penser pour elle !
Mais je dois avouer qu’en ce moment, ma situation est peut-être un peu complexe pour que je la gère entièrement par moi-même.
— Je ne sais pas quoi faire, que je me plains avec désespoir.
Honte à moi. Aujourd’hui, malgré tous mes principes, je ne suis qu’une pauvre femme à sauver. Je militerai pour mes droits demain, mais pour l’instant, sortez-moi d’ici au plus sacrant !!
— T’as à peu près la moitié du trajet de complétée, m’annonce Oli, l’air compatissant. Alors à partir d’ici, je peux t’aider à monter ou à descendre, selon ce que tu as envie de faire. En général, se diriger vers le haut est beaucoup plus facile et sécurisant, mais si je peux me permettre, un petit effort vers le bas et tu seras récompensée.
— OK, on descend ! que je choisis.
Pas question que je rate la chance d’aller me détendre dans ce spot paradisiaque.
Lentement et avec beaucoup de patience, Oli me guide le long de la paroi, m’indiquant où il est sécuritaire de mettre les pieds ou de positionner les mains. Tout au long de la descente, l’impression que le cœur va m’exploser dans la poitrine ne me quitte pas, mais je me sens plus en confiance que lorsque je le faisais seule.
Au bout de six longues heures (sans joke, je suis prête à parier que c’est le temps qu’a duré mon calvaire infernal), j’arrive finalement en bas, et je pose avec soulagement mes deux pieds dans la pelouse.
— Un petit pas pour Sandrine, un grand pas pour l’humanité ! clame Jules.
— Hourra !! s’écrie Flavie, qui applaudit avant de s’élancer pour faire une roue. Vous êtes tellement cuteeee ensemble, tous les deux, dit-elle quand elle revient la tête en haut. Je vous adore !
Sous leurs encouragements, je m’écroule au sol. Mes jambes refusent de faire équipe plus longuement avec moi. Mon cœur s’emballe, et j’ignore si c’est à cause de ma descente ou bien parce que Flavie a utilisé le mot « cute ». Cute, ça ne s’applique pas, me semble, à des amis qui couchent ensemble. Qu’est-ce qu’elle va s’imaginer, celle-là ?
— Bonne idée, s’exclame Olivier en se couchant à côté de moi. Ça fait des années que je n’ai pas pris le temps d’admirer le ciel d’été. Regarde, ce nuage-là, on dirait une coupe glacée avec la cuillère sur le côté. Tu le vois ?
Il me pointe un coin du ciel alors que, de son autre main, il frôle dangereusement la mienne. Geste délibéré ou heureux hasard ? A-t-il simplement été smatte pour me tirer de mon mauvais pas, ou tente-t-il de se rapprocher de moi ? A-t-il trouvé ça ben normal, lui là, que Flavie nous trouve cute ensemble ?
Pis moi, à quoi je joue à frémir quand nos mains se touchent ?
Va falloir que je prenne garde. Plus les jours passent, plus Oli gagne des points. J’ai signé pour un voyage qui finira bien par se terminer, en même temps que notre lien. Je ne suis que la fille qu’il fréquente le long de cette route, et tôt ou tard, nous reviendrons au point de départ pour nous dire au revoir. Et c’est très bien ainsi. Je n’ai jamais voulu de relation sérieuse et durable et ce n’est pas demain la veille que ça va changer. Ce n’est pas vrai que je vais finir ce road trip en braillant sur le bord de la route parce qu’Olivier va avoir fait exactement ce qui était prévu : partir.
Ces frissons-là ne sont que le résultat de mes envies de galipettes, me dis-je intérieurement pour chasser mes questionnements. Mon cerveau confond désir physique et envie d’attachement. J’espère qu’Oli ne va pas se faire les mêmes illusions. Ce n’est pas parce qu’on est étendus côte à côte à regarder le ciel qu’on est en train de vivre une histoire d’amour.
Pourtant, je me sens encore tourmentée, ce qui est loin de me rassurer… Je joue avec le feu. Si ça continue, je vais me surprendre de m’être brûlée.
N’en pouvant plus de cette situation floue, je profite du fait que Flavie et Jules se sont éloignés pour l’éclaircir.
— Écoute, Oli… on n’a pas trop pris le temps de définir ce qu’il y avait entre nous deux et je pense qu’on devrait le faire maintenant, que j’annonce d’une traite. Je n’ai pas envie de me prendre la tête tout le long du voyage, alors je préfère être honnête. Je ne cherche pas une relation de couple. Vraiment pas. J’ai juste envie qu’on soit amis, qu’on couche ensemble et qu’on s’amuse.
Voilà, mes barrières sont parfaitement à leur place.
Olivier ne répond pas. Puisqu’on est couchés côte à côté, il m’est impossible de lire son non-verbal. Est-ce que mon voyage vient de se terminer, ici et maintenant, avec cette confidence ? Le silence prend le relais. Même les nuages semblent s’être figés dans le ciel. J’attends impatiemment. Est-ce qu’il va se décider à parler oui ou non, cibole ?!
— Ça me va très bien, finit-il par répondre au bout d’une dizaine de secondes particulièrement interminables. Je n’avais aucune attente lorsque je t’ai invitée à te joindre à notre troupe, et si ce sont tes conditions, je te promets de les respecter. Tu peux compter sur moi pour être un super ami avec bénéfices.
— Promis ? que j’insiste. Genre que tu serais prêt à faire un pacte ? On se fait la promesse de satisfaire nos désirs charnels sans jamais développer de sentiments amoureux. Ça te va ?
— D’accord, j’accepte. Ce pacte est officiellement scellé, annonce Oli avant de s’asseoir et de me tendre la main.
Je la serre sans attendre. Avec cette poignée de main ferme, l’accord est conclu. Friendzone avec extras, et fini les questionnements ! Hourra !
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