Le trip d’une vie

Caroline Langevin · Chapitre 14 sur 24

Pages du PDF

Le trip d’une vie

Chapitre 14 – Une séance rafraîchissante

Chapitre 14

 

UNE SÉANCE RAFRAÎCHISSANTE

 

Si j’avais des doutes, je n’en ai plus : j’ai un très mauvais karma. Je dois même figurer sur la liste des enfants tannants dans les dossiers du père Noël. Est-ce que mon rêve était vraiment prémonitoire ? Vais-je devoir payer pour mes émotions et mes actes inconscients ?

Non seulement on est coincés ici, mais en plus, la foutue pièce coûte la peau des fesses, si bien qu’il faut rentabiliser ce temps en travaillant. Je sais, je sais, j’avais été prévenue avant le départ que cette situation risquait de survenir, et j’étais prête à me prêter au jeu. Dans la mesure où j’imaginais passer quelques heures dans un restaurant, mettons. Mais il a fallu que ce stupide minibus nous lâche dans un village où personne n’a besoin d’une serveuse… mais où la propriétaire du bed and breakfast, elle, était très enthousiaste à l’idée d’accueillir de nouveaux employés pour quelque temps.

Ça fait déjà cinq jours que nous travaillons pour elle. Je n’en peux plus.

Notre calvaire s’achève heureusement demain. Ça vaut mieux, parce que je ne pourrais pas jouer les femmes de ménage plus longtemps dans cet endroit qui pue l’encens et qui vibre de chants d’église en permanence. Sérieusement, si c’est à ça que ressemble une éternité sur un nuage entouré d’anges, je préfère de loin me réincarner. Ou brûler.

Pour couronner le tout, puisque le minibus est au garage et que le proprio n’était pas à l’aise de nous laisser y dormir, on loge à l’auberge. On était en début de semaine, donc il y avait des chambres de libres, et bien sûr, Oli et moi avons conservé celle de la Vierge.

Pas besoin de spécifier que j’ai hâte de quitter cet endroit. Je m’ennuie des ratons laveurs. C’est dire !

Je n’ai jamais été une fée du logis et ça nous allait très bien, à Élo et moi. On gardait l’appart propre, sans plus. À mon avis, quand on en vient à la conclusion qu’il faut nettoyer les fenêtres parce qu’on n’arrive plus à dire s’il fait soleil ou s’il pleut, c’est qu’il est temps de déménager. Je n’ai jamais vu l’intérêt de faire du zèle domestique, et j’ai toujours vu le printemps comme la saison du retour des jupes courtes plutôt que comme celle du grand nettoyage annuel. Je passais le balai chaque semaine (à peu près), mais je n’ai jamais cru bon de déplacer un meuble pour nettoyer en dessous ou derrière. Si le motton de poussière ne se voit pas, il n’existe pas non plus. Y a toujours ben des limites !

Eh bien ici, au bed and breakfast de la Sainteté, il n’y a pas de limites. Cette femme profite de notre présence pour nous faire astiquer tous les coins de son étrange établissement. Je n’ai jamais détruit autant de toiles d’araignées en si peu de temps, et à chacune, j’ai fait le vœu que leurs anciennes occupantes reviennent à la charge quand je serai partie, pour me venger de cette femme.

Le pire, c’est qu’elle nous fait porter un uniforme ridicule qui ressemble drôlement à un de mes kits de lingerie sexy. Sans le côté sexy. Et en plus d’avoir l’air d’une bouffonne dedans, le tissu me démange.

Et le pire du pire, c’est que pendant que Flavie et moi on se tape le ménage et que Jules s’occupe des jardins, Oli, lui, se la coule douce à prendre des photos. Il se trouve que la nièce de la propriétaire, qui s’appelle Amber, rêvait donc ben de devenir mannequin. Du coup, notre trio s’est vu refiler les tâches d’entretien pendant qu’Oli prépare un portfolio professionnel pour la fille.

OK… Peut-être que le pire du pire du pire du pire, c’est que ladite fille est juste trop canon. Voyons donc qu’on se retrouve dans un trou perdu où tous les habitants ont l’air paumé, et que celle qui passe ses journées à proximité d’Olivier est genre la plus belle fille que j’ai jamais vue.

Pour ça, je la déteste ! Elle est là à se pavaner avec ses longs cheveux blonds qui brillent comme dans une pub de shampoing. Elle sourit tout le temps et éclate de son rire cristallin pour bien nous laisser voir sa dentition parfaite. Elle cligne constamment des yeux comme si elle tentait de démarrer une tornade avec ses cils, et sa peau ne démontre aucune imperfection.

Mais puisqu’un contrat est un contrat et que nous avons besoin d’argent, je m’acquitte de toutes mes tâches sans me plaindre à voix haute.

De l’intérieur en revanche, c’est autre chose. D’abord, le sac de la balayeuse m’a explosé en pleine poire quand la patronne m’a demandé de le vider. Mon agacement s’est transformé en dégoût lorsque je me suis retrouvée de corvée de lessive et que j’ai constaté, du fait des draps, que les visiteurs n’ont pas tous la même retenue que moi dans leurs élans amoureux. L’exaspération a laissé place à la colère lorsqu’on m’a obligée à prendre part à la messe matinale dans le séjour. Et quand la proprio m’a demandé de nettoyer le manteau de la cheminée, je me suis mise à bouillir : il ne s’agissait pas de simples vases décoratifs sur la tablette, mais bien des urnes de ses parents décédés. J’ai épousseté papa et maman en serrant les dents, mais là je compte les minutes avant la fin de mon supplice. Vivement qu’on parte d’ici, avant qu’il n’y ait une troisième urne au-dessus de la cheminée. J’dis ça, j’dis rien !

— Lorsque nous aurons fini d’épousseter la salle de séjour, elle aimerait que nous allumions les cierges puis que nous nettoyions les salles de bain, me dit Flavie qui revient vers moi.

Ça, c’est un coup dont je suis plutôt fière : dès notre arrivée, j’ai prétendu ne pas connaître un seul mot d’anglais. Si bien que la patronne ne m’adresse jamais la parole. Elle passe par Flavie pour me donner ses consignes.

— Bien noté, que je grommelle avant d’atchoumer pour la millionième fois à cause d’un nuage de poussière qui vient de se soulever dans ma face.

Sous les yeux d’une trentaine de figures saintes, je ravale mes jurons. Ma montre indique seulement treize heures quinze. C’est impossible ! On doit être demain. Ou dans une boucle temporelle. Ça ne se peut juste pas que le temps passe si lentement.

— Tu sais, dit Flavie, y en a qui pensent que lorsque notre corps développe des allergies, c’est sa manière de nous passer un message.

— Je suis tout à fait d’accord. Clairement, mon corps me dit que je ne suis pas faite pour faire du ménage. Cet endroit ne me fait pas juste éternuer, il me donne la chair de poule ! Je préférerais être n’importe où sauf ici.

En réalité, je préférerais être dehors à éloigner cette fille d’Olivier… La cour fleurie du bed and breakfast est devenue leur décor de prédilection, et je ne me gêne pas pour les épier. Dès qu’elle en a l’occasion, Amber y va de son grand rire et touche l’épaule ou le bras d’Oli. Pis mettons qu’elle multiplie les occasions. Plus ça va, plus elle le cruise ouvertement, même devant moi. Ce qui a débuté par des petits gestes subtils s’est amplifié au fil des jours.

Et Oli se laisse faire ! C’est à croire qu’il ne voit rien ou alors que ça lui plaît bien. Tandis que moi, j’ai déjà imaginé une dizaine de scénarios dans lesquels je déboule dans le jardin pour la bousculer dans les rosiers. En plus, elle est tellement arrogante. Chaque fois qu’ils font une pause, elle rentre se mettre à l’ombre et me lance un sale regard de jugement. Hautain. Suffisant. Je. La. Déteste.

Ce matin, elle a même poussé l’insolence jusqu’à me demander de lui apporter un verre d’eau. Je ne suis pas sa servante et je le lui ai très bien fait comprendre : je lui ai apporté la chaudière crasseuse qui venait d’être utilisée pour laver le plancher. Tins, hydrate-toi !

Non mais, y a toujours ben des limites ! Va te le chercher toi-même, ton maudit verre d’eau !

— Ça ne te dérange pas qu’Olivier passe autant de temps avec cette fille ? me demande Flavie après m’avoir vue les observer pour la millième fois par la fenêtre.

Retourne donc le couteau dans la plaie, tant qu’à y être…

— Non, non, que je mens. Tu sais, on est juste des amis. Il peut bien faire ce qu’il veut.

— Ouin, il m’a parlé de votre pacte, dit Flavie avec un doux sourire. Mais pour être honnête, au fond, j’étais convaincue que vous alliez quand même finir ensemble.

Wow… Ça me fait drôle de l’entendre dire ça. Je sais bien que ma réaction à la présence d’Amber est peut-être le signe de quelque chose, je ne suis pas folle… mais ça ne veut pas dire que je développe des sentiments ! Juste que j’aurais préféré ne pas partager mon ami avec bénéfices pendant le voyage. Me semble que ce n’était pas trop demander !

Si c’est rendu que Flavie se fait des histoires romantiques mettant en vedette Oli et moi, ça veut dire que j’ai laissé la chose aller trop loin. Il vaut mieux que je ravale ma rancœur. Elle n’était pas au programme. Notre pacte est venu sceller notre accord, et je ne suis pas le genre de fille qui déroge aux ententes qu’elle conclut. J’ai embarqué dans cette aventure en décidant de me laisser porter, peu importe où ça m’amènerait, dans la légèreté. Ce n’est pas le moment de changer les plans.

En prenant une respiration discrète, je tente de faire taire à la fois mes doutes, Flavie, et mon cœur qui bat à trois cent mille battements à la minute.

— Oh, tu sais, dis-je, je ne suis simplement pas faite pour la vie de couple.

Ce dont j’étais certaine, jusqu’à présent. Mais depuis notre baiser au mariage, je me sens confuse. La situation devient trop complexe. J’ai proposé un pacte justement pour ne pas me casser la tête, mais voilà que j’ai passé les derniers jours à m’en faire. Qu’est-ce qui lui prend à mon cœur de s’énerver de même ? Je ne suis quand même pas… jalouse ?!

Oh. My. God.

— Bon, je ne devrais pas te le dire, chuchote Flavie, mais Olivier avait l’air pas mal déçu par votre pacte. Il va le respecter, ne t’inquiète pas pour ça, mais je pense qu’il craquait pas mal pour toi.

À cette confidence, je me sens rougir. Je me déteste pour ça. J’ignore ce que je veux réellement faire de cette info, mais pour le moment, je n’en peux plus de regarder Amber poser devant Oli dans des positions de plus en plus aguicheuses. Ça va faire, là !

J’ouvre brusquement le tiroir d’une commode et farfouille dedans.

— Qu’est-ce que tu fais ? me demande Flavie.

— Je vais mettre un terme à leur séance. Si on te demande, tu n’as rien vu !

Ma nouvelle amie m’envoie un sourire complice, contente que j’agisse et excitée qu’il se passe enfin quelque chose. Ces derniers jours, j’ai remarqué que la cour est parsemée de nombreux gicleurs qui assurent un arrosage complet et pas du tout écologique. Ce système est actionné par une télécommande, et j’ai vu la proprio la ranger dans cette commode…

Bingo.

Je m’en empare et je programme un arrosage de tout le jardin qui se déclenchera dans cinq minutes. Puis j’invite Flavie à se joindre à moi pour assister à l’achèvement de mon plan.

— Tu viens ? On va aller prendre notre pause dehors, dis-je avec un sourire malicieux.

Elle me suit et nous nous installons confortablement sur les chaises de parterre. Elle est ravie. Moi, je me réjouis de lui découvrir une petite tendance machiavélique.

— Hé, Oli, tu peux venir ici une minute ? que je lance après avoir parfaitement calculé le moment idéal pour lui faire quitter la scène de crime, afin d’éviter que son appareil photo soit aspergé.

Je retiens un sourire satisfait lorsque je le vois faire signe à Amber de l’attendre, puis s’approcher. Dès qu’il est hors d’atteinte, l’arrosage démarre. Mon plan est parfait !

Instantanément, un grand cri d’effroi retentit dans la cour. Ç’a fonctionné encore mieux que je l’espérais ! La sublime mannequin était parfaitement positionnée pour en prendre plein la gueule. Tins, toé !

La pauvre Amber lâche de petits cris, se secoue et nous rejoint en frissonnant, trempée de la tête aux pieds. Son mascara dégouline en grandes traînées sur son visage. Sa gloire vient de s’éteindre. Comme. C’est. Dommage.

— Est-ce que ça va ? que je lui demande avec la plus fake des empathies dont je peux faire preuve.

Au regard de tueuse qu’elle me lance, elle se doute que je suis l’autrice de ce mauvais coup… Bonne chance pour le prouver ! Maintenant c’est sûr, je vais aller rôtir en enfer. Pis ç’aura valu le coup !

Près de moi, je sens Flavie qui se retient pour ne pas se tordre de rire.

Amber et son visage saccagé ne peuvent poursuivre la séance. De toute façon, Olivier lui assure qu’il a déjà pris toutes les photos nécessaires, et il la raccompagne jusqu’à sa voiture. Moi, je me sens le cœur tellement plus léger. Se venger est très libérateur. Je devrais le faire plus souvent.

Un instant plus tard, j’accueille le retour d’Oli sur la terrasse avec un grand sourire… qui se refroidit quand je remarque son étrange air gêné, pour devenir complètement glacé lorsqu’il me demande si l’on peut s’isoler un peu pour discuter.

Je le suis, confuse. Mille et une pensées surgissent dans ma tête. Est-ce qu’il va m’accuser pour ce mauvais coup ? Il n’y avait pas de caméras de surveillance, quand même ? Comment est-ce qu’il aurait pu savoir ?…

Puis, je repense à ce que Flavie m’a confié. Est-ce qu’il va m’avouer qu’il est en amour avec moi ? Pis est-ce que j’aimerais ça ? Il en dirait quoi, le juge de mon rêve ? À moins qu’il ne veuille m’annoncer qu’il craque pour Amber et ses grandes cannes…

— Qu’est-ce qui se passe ? que j’attaque de but en blanc dès que l’on trouve un coin à l’ombre pour s’asseoir.

— Eh bien, commence Olivier sur un ton hésitant, je voulais savoir ce que tu en penses, mais Amber vient de m’inviter à souper ce soir pour me remercier.

Oh… OH !

Elle est donc ben fatigante, elle ! Même en l’arrosant comme un chat, pas moyen de s’en débarrasser ! Je reste impassible, mais mon cœur s’emballe et je réfléchis à toute allure.

— Ben, c’est une bonne idée…

Merde. Prise de court, je ne trouve rien de mieux à faire que de paniquer et de l’inciter à y aller. Je ne vais quand même pas lui demander de rester à mes côtés. Ce serait beaucoup trop control freak et étrange de la part d’une amie (qui n’est pas jalouse, bon !).

Mais à me voir serrer les dents, difficile de nier que je ne suis pas à l’aise avec le dossier.

— T’es sûre que t’es OK avec ça ? insiste Olivier.

— Mais oui, vas-y et amuse-toi. Vous avez travaillé fort et vous méritez de célébrer la fin de ce projet.

J’affiche un sourire fake, avec l’étrange impression que je viens de me faire hara-kiri.

OceanofPDF.com