Le trip d’une vie

Caroline Langevin · Chapitre 6 sur 24

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Le trip d’une vie

Chapitre 6 – Confidences à cent piasses

Chapitre 6

 

CONFIDENCES À CENT PIASSES

 

— Alors, alors ! Raconte-moi comment ça se passe, me presse Éloïse qui, à l’écran, tient un drink à la main, prête à écouter mon récit.

Je me cale dans ma chaise de plage, je réajuste mon téléphone pour être plus confortable, puis je me centre sur l’écran pour m’immerger dans ce tête-à-tête dont j’avais grand besoin. Sans point ni virgule, je défile d’une traite l’histoire des ratons laveurs à ma meilleure amie.

— J’te dis, ils ont pris d’assaut le terrain de camping. Ils intimident tout randonneur gourmand et ont même infiltré deux autres tentes.

Devant les yeux ébahis d’Éloïse, je prends une grande bouffée d’air et elle éclate de rire.

— Wow ! Y en aura pas de facile !! J’aurais payé cher pour te voir en position joueuse de baseball en plein milieu du sentier, s’amuse-t-elle après s’être finalement arrêtée de rire, genre trois minutes plus tard. Êtes-vous allés signaler le problème à la réception, au moins ? Ç’a juste pas de bon sens !

— Ah oui, certainement, on est allés en parler avec l’employé très compétent de seize ans… Tu veux savoir ce qu’il a dit quand je lui ai raconté mon agression ? Ou bien tu préfères entendre les trente-deux façons que j’ai imaginées pour le tuer quand il s’est payé ma tête ?

Juste de repenser à ce petit abruti, j’en fais des boutons ! Il n’arrêtait pas de se marrer et tout ce qu’il a fini par me conseiller, c’est de ne pas manger de chips dehors. Wow ! Bel effort, Ducon !

— Y en a marre. Ça fait cinq jours qu’on est coincés ici parce qu’il pleut et qu’Olivier n’avait pas encore eu l’occasion de prendre de belles photos. Au moins là, il fait enfin soleil, alors ça devrait aller. Les trois sont sur le lac en ce moment, Flavie et Jules jouent les modèles.

— Ça se passe comment, d’ailleurs, avec les autres ? Et quand je dis « les autres », je veux surtout dire Olivier. Ça doit faire naître des émotions, se retrouver tous les jours avec un gars dans une ambiance exotique ?

— Calme-toi l’exotique, on est en Ontario. Et même si on était à Bora Bora, je te garantis qu’il ne ferait pas assez chaud pour créer ce genre d’émotions entre nous deux.

— Ouais, ouais. Je sais, je sais. Vous êtes juste deux amis qui couchent ensemble, résume Élo en prenant une voix agaçante pour se moquer de moi.

— Aghhhhhhh ! Si seulement on pouvait faire au moins ça ! que je m’exclame. Impossible de s’envoyer en l’air tranquilles quand on partage un si petit espace en groupe. Je passe des heures allongée à proximité d’un super beau spécimen et j’ai les hormones dans le tapis. Je ne te dis pas à quel point j’ai hâte qu’on parte vers un autre camping qui ne sera pas infesté de ratons laveurs. Mettons que ce n’est pas comme ça que j’avais imaginé ce voyage. Je commence à me demander si je n’ai pas fait une erreur…

J’ai besoin que les choses bougent, et là, je m’emmerde royalement. Avec la pluie, il n’y a tellement rien à faire, sauf jouer aux cartes et attendre que le temps passe. C’est humide et ennuyant. Le minibus qui m’avait à la base paru grand et spacieux me semble à présent minuscule et étouffant. L’oxygène des uns devient celui des autres, si bien que j’ai très souvent l’impression de manquer d’air. Pis je n’ai pas eu de rapprochements avec Oliver. Zéro. Nada. Après la première soirée où on a été interrompus à cause des ratons, il ne s’est plus rien passé. C’est à croire qu’il n’en a plus aucune envie. J’peux pas croire qu’on soit si coincés à quatre dans le minibus et qu’il trouve toujours le moyen d’être loin de moi. Au fond, la proximité du groupe, c’est peut-être juste une bonne défaite pour lui ? Et même si on était seuls, il ne se passerait rien entre nous deux ?

Élo soupire de compassion dans mon écran.

— Même s’il y a une partie de moi qui a juste envie de te voir revenir, je pense quand même que tu devrais te laisser une chance, me dit-elle. OK, depuis qu’on se connaît, je ne t’ai jamais vue faire une activité extérieure, mais ça ne veut pas dire que tu n’apprécieras pas ton voyage. Il ne mouillera pas tout l’été, quand même. Attends de voir votre prochaine destination et de passer quelques journées de beau temps avant de prendre une décision. Je sais que t’aimes bien réagir spontanément et que tu ne tolères pas les situations inconfortables, mais tant qu’à être partie, donne-toi donc une vraie chance d’en profiter pleinement.

— Mouin, t’as sûrement raison, madame la psy.

— Super ! Tu me vireras cent piasses dans mon compte. Pis roule pas des yeux comme ça quand on FaceTime. Je te vois, je te ferai remarquer.

— Moi ? Ben non, voyons. Je levais les yeux au ciel pour remercier le Grand Boss d’en haut d’avoir la chance de te connaître, que je blague.

— Et puisqu’on y est, si j’étais toi, je me hâterais de rééquilibrer mon image auprès d’Oli.

— Hein ! Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Ben là, on est d’accord que t’as eu l’air d’une méchante folle dans les bois. T’as sûrement pas envie qu’il reste pris avec cette image-là de toi. Déjà que vous frôlez la friendzone, faut que tu rétablisses illico que tu es une femme autonome et sexy ! Une vraie femme avec de la classe !

Éloïse a lancé son idée à la blague et rigole dans mon écran, mais elle n’a peut-être pas tout à fait tort. Peut-être que c’est pour ça qu’Oli reste si loin de moi. Il est coincé avec cette image pas attirante de la cruche qui hurle dans la forêt, au milieu de la nuit. Si je veux nous donner une chance de « profiter pleinement » de ce voyage, je dois reprendre les choses en main et lui faire clairement savoir mes envies.

— Bon ! On peut-tu changer un peu de sujet, là, avant que tu me prennes tout mon fric ? Comment tu vas, toi ?

Les histoires d’Élo m’amusent toujours autant qu’un téléroman. Y a deux personnages dans sa vie qui ont le rôle de la mettre sur les nerfs. D’abord sa sœur, qui la fait tourner en bourrique la plupart du temps avec ses idées saugrenues et son anxiété presque contagieuse : ses angoisses se répercutent sur les gens qui l’entourent.

Et y a aussi sa tyrannique belle-mère, Trish, contre qui elle livre une guerre à laquelle j’ai le plaisir coupable d’aimer assister. Cette femme la déteste, à n’en pas douter. Disons simplement que ça ne fait pas son bonheur qu’elle sorte avec son fils, pis elle est prête à le lui faire payer cher. La source du conflit, en dehors du fait qu’Élo existe, c’est qu’elle est une fille trop simple et qu’elle provient de la classe moyenne. Puisque la famille d’Édouard est issue de la haute société, Trish se ronge les sangs. Elle s’inquiète des qu’en-dira-t-on. Heureusement, Édouard n’en a rien à foutre de l’opinion de sa mère, mais ça n’empêche pas cette dernière de se mêler constamment de la vie d’Élo et de lui envoyer des bombes dès que possible. Je gage que c’est elle qui la fait autant sortir de ses gonds ce matin… Faites que ce soit elle ! J’aime tellement ça la détester !

— Bah tu sais, me répond Élo, la routine. Trish me rend complètement folle.

Yess !!!

— C’est simple, j’vais l’étriper, poursuit-elle. Tu te rappelles l’époque où elle ne voulait pas que je sorte avec son fils ? Ben finalement, ça me manque. Je n’aurais jamais cru dire ça, mais depuis qu’elle semble s’être résignée à me voir dans les portraits de famille, elle fait tout pour que je fitte dans son moule. On dirait qu’elle veut m’éduquer. Ou plutôt me dresser, comme un chien.

— Elle te met le museau dans ton urine quand tu ne fais pas pipi au bon endroit ?

— Elle ne doit pas être loin d’y penser. Jusqu’à présent, elle se contentait de me donner des ordres, mais là elle vient de franchir la limite : elle veut que je change mon prénom ! m’annonce Éloïse si fort que même les poissons dans le lac se retournent et me lancent un regard réprobateur.

Rapidement, je cherche mes écouteurs dans mon sac de plage. Si seules mes oreilles sont témoins de son histoire, je vais éviter de troubler la paix qui règne autour de moi.

C’est ça, le problème avec la nature. C’est supposé être zen et calme. Personne ne s’étonnera jamais de voir un couple s’engeuler ben raide en pleine ville ; quand ça arrive, on continue tout bonnement notre journée sans en être affecté. Parfois, même, on reste un instant pour se permettre d’écouter, on accorde notre vote silencieux à l’un ou l’autre des participants, comme si on regardait une émission de télé.

En revanche, quand le même couple se livre à une joute verbale en pleine forêt, ah ben là, là, ça nous dérange. On leur en veut de nous déranger dans le moment que l’on avait choisi pour être tranquille.

Bref, je fais taire les exclamations de mon amie en enfonçant mon fil d’écouteur dans mon cellulaire.

— Elle dit que mon prénom n’est pas digne, m’explique-t-elle en rageant à présent dans la zone condensée de mes oreilles. Elle m’a donné ce matin un formulaire de l’état civil, déjà rempli, qu’il ne me restait plus qu’à signer. Tu imagines !?

— OK, wow ! Elle est vraiment sérieuse, en plus ?! Je croyais que ce n’était que l’une de ces vacheries qu’elle aime bien te lancer. Pourtant, elle s’appelle Trish… Me semble que juste ça, ça lui enlève le droit de juger le prénom des autres. Mais qu’est-ce que ça veut dire d’ailleurs, un « prénom digne » ?

— Va savoir ! La kryptonite de Trish, c’est l’embarras mondain. La gêne en société. Éloïse, ça ne doit pas sonner assez riche !

— Oh !! Est-ce que je peux choisir ton nouveau prénom ?!! que je lui demande, soudainement excitée. Please. Please. PLEASE !! On pourrait t’appeler Juliette, parce que ça fitte full avec une histoire d’amour interdit. Ou Alice, parce que ta belle-mère est comme la terrible Reine de cœur du Pays des merveilles ! Mais si je devais voter, je prendrais Micheline. T’as une tête de Micheline !

— Arrête de rire de mon malheur ! me réprimande Éloïse ou quel que soit son nouveau prénom.

Mon amie camoufle son sourire du mieux qu’elle peut (c’est-à-dire pas très bien). Elle dira ce qu’elle voudra, mais mes plaisanteries lui ont remonté le moral, et à présent, elle s’exprime déjà plus calmement. Mes oreilles n’en sont que soulagées. Moi aussi, je devrais lui réclamer cent piasses.

— En fait, elle a juste ajouté un H devant mon prénom, me précise-t-elle d’une voix plus posée. Héloïse !

— Ben voyons donc !! Est-ce qu’elle se pense en pleine game de scrabble ? Elle veut que ton nom vaille plus de points ? Ou bien c’est que la lettre H contient toute ta dignité ?

— Demande-moi pas de t’expliquer ! Je n’ai rien compris pantoute ! Mais y est pas question que je signe son foutu formulaire, même sous la menace. D’ailleurs, elle ne veut pas non plus qu’on continue à m’appeler Élo, parce que les surnoms, selon elle, ç’a pas de classe !

— Pfff, tu parles ! Elle est juste jalouse parce qu’elle, elle a jamais eu d’amis pour lui donner des surnoms. Si ça se trouve, c’est pour ça qu’elle est aussi maléfique. Tu devrais envisager de nourrir son enfant intérieur en l’appelant dorénavant Tritri, que je me marre.

— Non, sais-tu, je n’ai pas prévu mourir cette semaine. Tu imagines bien la crise qu’elle me ferait si j’osais faire ça ! N’empêche que je me demande vraiment ce qu’elle a pu vivre d’aussi terrible pour devenir un tel monstre. J’en ai glissé un mot à Édouard, mais il m’a répondu que sa mère ne parle jamais au grand jamais de son enfance. À croire qu’elle est née à quarante ans, cette femme-là !

— J’te gage que ce sont des séquelles de la Première Guerre mondiale. J’suis sûre qu’elle a plus de cent ans et qu’elle s’est toute fait refaire la face.

Dans mon écran, Éloïse pas de H éclate de rire.

— Bon, faut que j’te laisse, Sandrine. Je fais encore partie des gens qui ont un boulot, et ma journée va bientôt commencer.

— Beurk, un boulot, dis-je en grimaçant. Tu sais quoi, je n’ai jamais été trop attirée par une carrière, mais je regarde la gang sur le lac, pis je pense que j’ai trouvé mon job de rêve.

— Voyager pour prendre des photos dans des lieux si beaux qu’ils paraissent presque irréels, ça fait assurément rêver !

— Ben non ! Je veux dire que mon job de rêve, c’est d’être assise ici à les regarder travailler !

— T’es trop nulle, pouffe Élo.

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