Le trip d’une vie

Caroline Langevin · Chapitre 10 sur 24

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Le trip d’une vie

Chapitre 10 – Le poussin le plus chic du quartier

Chapitre 10

 

LE POUSSIN LE PLUS CHIC DU QUARTIER

 

Pendant que je contemplais le ciel ouaté en dégustant le petit snack préparé par Jules, Oli en a profité pour saisir sur pellicule le paysage magnifique de notre oasis inattendue. Puis, reposés et rassasiés, nous avons repris le chemin vers le véhicule. Tout au long de l’ascension, Oli m’a guidée avec la même finesse dont il avait fait preuve un peu plus tôt. J’avoue que j’y prends plaisir, surtout maintenant qu’on a mis les choses au clair. Son assurance est sécurisante.

Arrivés à destination (enfin !!), la dépanneuse nous attend. Le temps que je reprenne mon souffle et mes esprits, Olivier va discuter avec le garagiste qui porte un complet-cravate. Bizarre !! Dans quel endroit sommes-nous donc tombés ?

Je suis encore à m’étonner de son accoutrement quand Olivier revient vers nous.

— Encore une fois, annonce-t-il, j’ai deux bonnes nouvelles et une mauvaise. D’abord, il pense que ce n’est pas trop grave et que la réparation ne coûtera presque rien…

— Yeah ! s’écrie encore une fois le groupe en chœur.

— … mais il ne pourra pas s’en occuper avant demain, complète Oli.

— Bouuu ! hue notre trio à nouveau.

— Mais !… nous interrompt Oli, il se trouve que s’il est si occupé, c’est qu’en plus de gérer son garage, il devait assister au mariage de sa nièce ce matin. Du coup, il nous invite à venir passer le temps à la noce, qui est une sorte de gros méchoui ! Ça se déroule à une centaine de mètres de son garage. On pourra donc aller à la fête et dormir dans le minibus sans problème cette nuit.

— C’est donc ben génial ! s’exclame Flavie. On y va ! Je vous l’avais bien dit que les gens d’ici étaient super sympas !

— Un peu trop d’ailleurs, il me semble. Personne n’est aussi smatte que ça avec des inconnus, sauf s’il a une idée derrière la tête. Ça me semble louche pas à peu près.

— C’est vrai, ça, m’approuve Jules, légèrement paniqué. C’est vraiment trop douteux comme invitation. Il t’a spécifié c’était un méchoui de quoi, qu’ils préparaient ? J’ai aucune envie de finir sur une broche, moi !

— Calmez-vous les nerfs. Le Manitoba est une province plate, pas un repaire de cannibales… Nous ne deviendrons le souper de personne ce soir. Ils sont ben smattes, mais pas à ce point-là non plus. Le type m’a bien spécifié qu’on va devoir payer notre souper.

Rassurés, on monte tous en voiture.

La dépanneuse escorte notre minibus jusqu’au garage, puis l’homme nous fait signe de le suivre sur une route de terre longeant d’immenses champs de blé. La fête a lieu dans la cour d’une petite maison ancestrale, devant laquelle il nous demande de l’attendre un moment tandis qu’il entre par la porte d’en avant.

Quelques instants plus tard, il en ressort accompagné d’une femme dans la cinquantaine qui nous salue brièvement, dans un français cassé mais avec un grand sourire. Elle nous invite à entrer et nous fait signe de la suivre à l’étage. En rang d’oignons, nous empruntons l’escalier étroit dont chaque marche craque sous notre poids. Nous longeons ensuite un corridor pas beaucoup plus large, dont tous les murs sont couverts d’une tapisserie fleurie qui doit dater de l’époque de la construction de la maison (il y a deux siècles au moins). La femme ouvre la porte d’une chambre et nous la suivons à l’intérieur, là où les murs ressemblent à un champ d’été.

— Come in. Come in, répète-t-elle, l’air gênée, peut-être parce que nous ne parlons pas la même langue qu’elle.

Nous nous exécutons. Puis, sans rien ajouter, elle ouvre un grand coffre de cèdre. Sous nos yeux apparaissent des habits sortis tout droit d’une autre époque, et même d’un autre monde. Elle prend une robe de mousseline d’un rose très pâle, suivie d’un habit bleu poudre. Quatre paires d’yeux très confus se croisent et se questionnent.

— Je pense qu’elle veut qu’on se déguise pour la noce, tente Jules.

Il est vrai que nous sommes tous en short et en t-shirt… mais sa proposition me surprend tout de même. Vraiment, je ne me serais jamais attendue à ça, ni à tout le reste, d’ailleurs. On dirait presque le début d’un film d’horreur. Ces vêtements ont l’air si vieux que ceux qui ont dû les porter doivent tous être décédés depuis au moins cinquante ans. Et un seul coup d’œil à la baraque me permet d’affirmer avec pas mal de conviction qu’il y a de très fortes chances qu’elle soit hantée par ces mêmes personnes. Je n’ai pas le goût, moi, de me faire persécuter par un fantôme qui serait insulté que je porte ses vieux habits.

— Pourquoi pas ! accepte Flavie quant à elle, bien enthousiaste. Allez les gars, ça va être drôle. Jouons le jeu et amusons-nous.

Reconnaissant que les risques que ça se termine mal sont minces, nous nous laissons entraîner par sa motivation et sortons les vêtements des oubliettes. La femme nous observe un instant, puis hoche la tête et murmure quelque chose d’incompréhensible, avant de sortir en refermant la porte derrière elle.

— Ça va être une soirée épique, annonce Jules en tirant un vieux paravent au centre de la pièce, question de nous offrir un peu d’intimité pour nous changer.

Il choisit un habit beige pâle accompagné d’une cravate de la même teinte qui n’aurait, à mon avis, jamais dû être à la mode. Oli, lui, se retrouve avec le complet bleu poudre, qu’il portera sur une chemise blanche avec des froufrous sur le devant. Un nœud papillon bleu complétera son look, sorti tout droit du passé. Ça va le changer complètement, et je ne peux pas m’empêcher d’éclater de rire en me l’imaginant : il va être ridicule dans cette tenue.

— Attends de voir ce que tu vas toi-même porter avant de te moquer ! me suggère-t-il avec un sourire en coin.

Près de moi, Flavie sort du coffre de cèdre deux robes plus ou moins identiques, assez longues pour cacher les mollets, et les manches couvrant les coudes. La parfaite dame du monde ne craindra pas de se faire siffler dans la rue ainsi vêtue ! Pour couronner le tout, décolleté inexistant avec boutons remontant jusqu’à la gorge.

— Jaune ou rose ? m’offre Flavie, me laissant le choix entre ces deux couleurs de Pâques.

— Eh boy…, que je souffle, pas loin du découragement, avant de désigner la jaune. J’vas prendre celle-là. Tant qu’à avoir l’air conne, aussi bien ressembler à une tarte au citron.

J’attrape la robe et rejoins un Oli déjà torse nu de l’autre côté du paravent. Je m’arrête un instant pour le contempler. Il est tellement séduisant, surtout à moitié nu ! Sa simple vue me donne des idées déplacées. Je sais que je serai turn-off aussitôt qu’il aura revêtu son complet, alors j’en profite avant. Il me tourne le dos et, parcourant ses épaules d’un œil concupiscent, je bave un peu, incognito.

Puis il se retourne vers moi. Je constate qu’il n’a pas son air joyeux habituel… Les sourcils froncés, il déboutonne le pantalon pour l’enfiler.

— Est-ce que tout va bien ? que je lui demande.

— Oui, oui. Je suis juste un peu inquiet… Notre budget était plutôt limité. On n’avait pas trop le luxe de se payer des réparations sur le minibus en plus d’un méchoui. Mais t’inquiète pas pour ça, je vais trouver une solution.

Flavie semble avoir raison après tout : Olivier est du type plutôt anxieux. Tout en me changeant, je réfléchis à une façon de lui venir en aide. En repensant à mon deal avec le proprio du camping en Ontario, je me dis que c’est peut-être le temps de ressortir mes talents de négociatrice.

Oli enfile maintenant la chemise, qui est juste un peu trop petite pour lui. Ça met davantage son corps en valeur.

— Comment tu fais pour être aussi sexy ? que je lui demande. Moi, je vais avoir l’air d’un poussin de six pieds.

— Pas du tout. Tu vas avoir l’air du poussin le plus chic du quartier, me dit-il en rigolant.

Il retourne au coffre, se penche pour fouiller dedans et y pêche un vieux collier de perles, qu’il attache à mon cou. Bon. Tant qu’à y être, aussi bien jouer le jeu à 100 % ! Je découvre même de vieilles paires de chaussures à boutons de bourgeoise et des petits sacs à main assortis à nos robes plus que vintage.

— Souriez, les amoureux ! nous enjoint Flavie en pointant son cellulaire devant nous pour immortaliser l’instant.

Machinalement, je prends la pose et souris, mais ces paroles (« les amoureux » ? WTF ?) et la main d’Oli au creux de mon dos me troublent.

Flavie disparaît pour rejoindre Jules qui a déjà quitté la chambre, et je retourne à la malle pour préparer mes accessoires tout en lançant des coups d’œil furtifs à Oli. Comment il se sent, lui, là-dedans ? Les traits de son visage ne laissent rien paraître. Soit il camoufle bien son chamboulement, soit ces mots lui ont paru naturels. Voyons ! On vient juste de sceller un pacte. Il devrait réagir, bâtard !

— Sacrée Flavie, hein, dis-je en espérant lui offrir l’occasion de préciser le fond de sa pensée.

— Ouais. Sacrée Flavie !

Mouin. Me voilà pas vraiment plus avancée, là.

— Elle est un peu vieux jeu, tu ne trouves pas ? On est juste des amis, pourtant, que j’insiste avec toute la légèreté que je peux faire semblant d’éprouver.

Devant moi, Oli relève la tête et je n’arrive pas à lire son regard. Pendant un moment, nous restons ainsi silencieux, nous fixant et soutenant le malaise qui vient de s’installer. Mais qu’est-ce qui vient de se produire ? C’est quoi, cette tronche ? Le dossier me semblait avoir été éclairci entre Oli et moi. Les termes du pacte étaient très clairs.

Il ouvre la bouche pour me répondre, mais il se ravise, me tend la main et m’entraîne dehors. OK. On n’en parlera pas. C’est peut-être mieux ainsi au fond !

Nous rejoignons Flavie, Jules et les autres invités dans la grande cour arrière bordée d’un champ à l’infini. J’étais certaine que des regards pleins de jugement se tourneraient vers nous. On a beau dire que le look vintage revient à la mode, il y a quand même des limites… Mais ce n’est pas du tout ce qui se produit. Devant nous sont réunis tout près de deux cents convives qui semblent être restés coincés au dix-neuvième siècle : ils portent tous des habits très semblables aux nôtres. Si je n’étais pas là pour le voir, je ne l’aurais jamais cru. Un air de guitare rythmé et mélancolique à la fois joue un peu plus loin, et des couples du Canada rural des années 1900 virevoltent sur l’espace de danse aménagé au centre de la grande cour gazonnée. J’ai l’impression d’avoir traversé un portail qui m’a menée hors du temps.

— J’suis pas fan de musique country, lance Flavie avec un large sourire, mais là, j’ai vraiment envie de me joindre à eux !! Vous me suivez ?

Alors que les gars s’engagent à sa suite, je décline en promettant de les rejoindre dans un moment. J’ai une idée en tête et je compte bien aller au fond de celle-ci.

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