Le trip d’une vie
Chapitre 21 – Le jour probable de ma mort
Chapitre 21
LE JOUR PROBABLE DE MA MORT
J’ai toujours su qu’un jour ou l’autre, je ferais un pacte avec le diable. Je ne me doutais simplement pas à quel point il m’apparaîtrait sous des traits sexy. Quoique, maintenant que j’y pense, c’est plutôt Lucifer qui collecte des reconnaissances de dettes à venir. Donc, selon toute logique, ce serait moi qui joue le rôle du diable ?
Ouep ! Quelque part, ç’a drôlement du sens.
— Vous avez entendu ? nous demande Flavie qui arrive en sautillant gaiement devant nous. On va même avoir l’occasion de faire une halte à la mi-parcours pour sauter d’une falaise. C’est trop génial, non ?
Nope ! Pantoute, même. Première vague de ma journée, que je tente d’ignorer. Une belle vague émotionnelle qui fait remonter en moi une charmante nausée. Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter ? Je me demande si Lucifer a déjà regretté des marchés, lui aussi…
Jules la suit de près, l’air tout aussi heureux. Heureux… naïf… même affaire. Sous son gilet de sauvetage entrouvert, on peut lire sur son t-shirt : « Il n’y a que sur la Terre qu’on peut déguster des croissants au chocolat, alors protégeons notre planète ! »
— Prêts à dévaler les eaux et à vivre des sensations fortes ? nous interroge-t-il, l’air de s’attendre à ce que la réponse soit un oui enflammé.
J’ai des petites nouvelles pour toi, que je m’apprête à lui répondre, avant d’être coupée dans mon élan par l’arrivée de l’instructeur. Joyeusement, il nous donne quelques indications importantes pour la journée, du genre comment manœuvrer pour éviter de voir notre raft se retourner et quoi faire si ça arrive. Ça commence bien. Vraiment, vraiment bien !
Par peur de mourir (ou de vivre, whatever, je m’en fiche en ce moment), je me concentre pour écouter avec attention toutes ses consignes, qu’il nous livre dans un anglais heureusement très clair. Moi qui n’ai jamais lu un manuel d’instructions avant de monter un meuble et qui coche toujours la case qui confirme que j’ai bien lu les conditions même si ce n’est pas le cas, je me surprends à découvrir un domaine de ma vie où je trouve ça très très très important d’être vigilante. Lorsqu’il tente de nous expliquer comment compenser les forces qu’on ne peut pas contrôler, je constate que je trouverai rapidement mes limites dans l’eau et qu’Oli est mieux d’être bien préparé, parce que pour compenser, il va compenser !
— Let’s go ! lance l’instructeur dans un bonheur que je ne partage pas.
Je prends place à côté d’Oli dans l’embarcation. Devant nous se trouvent Jules et Flavie, et deux inconnus sont assis derrière. L’idée de mourir avec du monde que je ne connais pas me donne un frisson d’horreur… mais j’ai accepté l’expérience, alors j’attrape ma pagaie et hoche la tête en regardant Oli, en signe de résignation.
Une première embarcation prend le large, puis notre bateau quitte la rive et glisse silencieusement sur l’eau, suivi de deux autres ensuite. Le vacarme, il se trouve en moi, avec mon cœur qui bat à deux cents milles à l’heure.
Je porte mon attention sur l’eau, d’apparence si douce et calme, mais je sais qu’elle me réserve de grandes surprises un peu plus loin. Entre l’eau et moi, disons qu’il n’y a pas un fort lien de confiance en ce moment. Apparemment, elle est censée me transformer, mais à la regarder, j’en doute. Sauf peut-être si on parle de me créer une phobie qui me suivra jusqu’à la fin de mes jours, en priant pour que ladite fin de mes jours ne survienne pas aujourd’hui.
Nous entamons la traversée et contournons des îlots. Mes compagnons de derrière ont le cœur à chanter. Ils ont repris le classique Les roues de l’autobus font squish squish squish malhabilement adapté au rafting. Décidément, on n’est pas tous dans le même mood. Et puisqu’ils ne savent pas tenir une note juste, je me surprends même à avoir hâte d’arriver aux rapides pour qu’ils se ferment la boîte.
Peu à peu, la rivière rétrécit, si bien que les rochers coupants et dangereux se rapprochent de notre embarcation. Pendant que les autres sifflent à la beauté des lieux, moi je n’y repère que de belles occasions d’écoper d’une commotion cérébrale. Mes craintes s’accroissent en même temps que le rythme du courant s’accélère.
J’ai-tu fait mon testament, moi ? Ah oui, c’est vrai. Je n’ai rien à léguer à personne. Anyway, il est trop tard pour penser à ça. Il n’est plus possible d’opérer un demi-tour. Nous voilà en eaux vives. Dans un mélange d’éclaboussements, d’adrénaline et de cris, je rame en m’agrippant à ma pagaie comme si elle avait le pouvoir de me maintenir en vie. Dans la cohue, j’oublie momentanément tout ce que l’instructeur nous a appris. Il ne me reste plus que mon instinct de survie pour me soutenir. Je suis mal barrée !
— C’est le temps de compenser !! que je hurle à Oli, sachant très bien qu’il n’entend rien de ce que je beugle.
Mais je m’en fiche. J’ai besoin de crier, de faire entendre ma voix. Sans me soucier de l’opinion des autres – de toute façon, il est bien possible qu’ils ne survivent pas au périple –, je rugis de toutes mes forces. Là, perdue dans cette rivière qui pourrait bien devenir mon tombeau, il sort de moi un cri de guerrière qui me surprend et que je me plais à reproduire.
Lorsque l’eau se calme pour nous bercer plus doucement, je reprends mon souffle et mes esprits. Je jette un coup d’œil à Oli qui me regarde, tout aussi surpris que moi de ma réaction. Je hausse les épaules pour lui signifier que je ne sais pas vraiment ce qui vient de se passer.
Nous traversons ensuite une longue grotte, dans laquelle les passagers s’amusent à découvrir l’écho. Perso, je suis plutôt centrée sur mon écho intérieur. Quand je ferme les yeux, j’ai l’impression d’entendre encore mes hurlements vibrer en moi. Peut-être que mon animal totem, finalement, c’est la louve endiablée.
Mais j’ai à peine le temps d’y penser que déjà je sens l’accélération du courant. C’est d’abord léger, mais je sais maintenant ce qui s’en vient, et mon pouls imite ce crescendo. Je tente de sceller ma bouche pour éviter de crier encore une fois comme une perdue. D’une part parce que la pauvre Flavie est juste devant moi, d’autre part pour éviter de passer (encore) pour une méchante folle.
Ma nouvelle résolution est de courte durée, car devant moi je vois venir une cascade. Le bateau devant nous attaque sa descente, et je constate avec horreur que la rivière gagne le combat : des passagers sont expulsés de l’embarcation.
Je suis en panique. Ce mot est trop faible. Tous mes organes semblent s’être passé le mot pour m’exprimer leur mécontentement. Y a-tu moyen de mettre la rivière sur pause ? J’ai fini de jouer. Je veux débarquer ! Maintenant !!
Ma demande n’est pas acceptée par l’Univers qui s’en tient à ses stupides règles habituelles. L’espace d’un instant qui dure une éternité, j’ai l’impression que nous sommes projetés dans les airs. Tout ce que j’ai pour m’empêcher de tomber à l’eau, c’est ma pagaie, un grand lot de sacres variés et ma voix qui oublie ma précédente résolution. Lorsque finalement notre embarcation revient sur l’eau, elle le fait de manière brusque. Un choc. Pire que tomber de cheval.
Mes poumons explosent sous la puissance de mon cri qui tranche l’air. Mais mère Nature, qui doit en avoir marre de me voir gâcher la beauté des lieux de mon timbre sonore aigu, me fait taire en me balançant une grande chaudière d’eau en pleine face, ce qui me fouette comme une gifle.
OK. Merci. Je l’ai mérité, je l’avoue.
Ressaisie, je me remets à ramer tel que l’instructeur nous l’a enseigné. Concentrée. Sonnée. Je dévale les rapides à présent, en m’impliquant dans notre survie. Des larmes coulent au coin de mes yeux et je ne sais pas trop si c’est dû au vent, à la peur ou à ce quelque chose de nouveau que je ressens sans pouvoir le décrire. Vite comme ça, je dirais un mélange de rancœur profonde envers mes amis de m’avoir traînée ici et… de plaisir insoupçonné.
Une nouvelle fois, les flots se calment et moi aussi. Je constate avec soulagement qu’un bateau de notre groupe compte plus de passagers qu’au départ, signe qu’ils ont dû repêcher les pauvres jetés à l’eau dans la cascade.
Puis nous nous dirigeons vers une plage, où on nous a promis une pause collation et l’occasion de patauger dans l’eau calme avant de reprendre notre route pour traverser trois nouveaux rapides.
— Et puis, comment t’as trouvé ça ? me demande Olivier pendant que nous tirons notre bateau sur le sable.
À la façon dont il me fixe, avec cette lueur dans les yeux et ce sourire en coin, je suis sûre qu’il sait déjà ce que j’en pense.
— Je n’ai pas détesté ça autant que j’aurais cru, que je lui avoue en grimaçant légèrement.
— Tu vois, ce n’est pas si mal de dépasser ses limites.
— Ouin… T’as peut-être un peu raison.
Sans lui laisser le temps de répondre ni de protester, j’attrape sa main et je l’entraîne dans la forêt. Nous suivons en silence le sentier déjà tracé, jusqu’à rejoindre quelques membres du groupe qui se tiennent… tout en haut d’une falaise.
— Attends, t’es sérieuse, là ? s’étonne Oli. Jamais je n’aurais cru que tu aurais envie d’essayer ça aussi !
Derrière moi, j’entends les éclaboussures des téméraires qui se jettent à l’eau. Ni le blaireau ni la louve ne feraient quelque chose d’aussi stupide. Pourtant, le feu qui crépite en moi me fait bouillir. Ça y est, leur inconscience m’a contaminée sans que je puisse rien y faire : à mon tour, j’ai envie de sensations fortes. J’ignore si je découvre une part de courage en moi ou si ça s’avère plutôt de l’imprudence et de l’insouciance, mais j’ai envie de plonger dans les flots depuis la haute crête rocheuse. Tsé, tant qu’à y être.
— Je suis 100 % sérieuse ! que je lui confirme avec conviction. J’te dis pas que je n’ai pas la chienne en ce moment, mais j’ai envie de le faire. Après ça, plus rien ne m’apparaîtra insurmontable. T’es partant ?
— J’suis partant certain ! On saute en même temps, propose-t-il alors qu’un gigantesque sourire illumine son visage.
Devant nous, les braves s’élancent dans la rivière, les uns après les autres. La plupart crient pendant la descente, mais aucun hurlement de douleur ne se fait entendre d’en bas. C’est plutôt bon signe.
Quand notre tour arrive, je sens le doute et le vertige m’assaillir et avant qu’ils ne prennent emprise sur moi, je me propulse dans l’air chaud. Un sentiment de liberté s’empare de moi et je me donne le droit de crier, beaucoup plus par libération que par peur. Mon corps fend l’air dans ma descente, jusqu’au contraste avec l’eau fraîche.
Complètement immergée, je me sens remonter lentement à la surface et je bats des pieds pour m’aider un peu. Les yeux grands ouverts dans l’eau, je me dirige vers la lueur éclatante du soleil. J’émerge de la rivière et prends une grande respiration, remplissant mes poumons d’un air nouveau. Le temps de dégager mes cheveux mouillés plaqués sur mon visage, je vois remonter près de moi la tête d’un Oli très heureux.
— Merci, que je lui dis simplement avant de lui sourire et de regagner la rive, en me sentant drôlement différente.
Ce saut de l’ange m’a sans doute permis d’abandonner quelques-unes de mes peurs au fond de la rivière. Elle les a prises en son sein, compatissante à ma délivrance, et c’est le cœur nouvellement léger que nous avons repris nos pagaies. Au terme de trois rapides, notre périple s’est achevé, et nous avons regagné le site du départ sous la menace d’une averse imminente.
Déjà trempés de toute façon de la tête aux pieds, nous rangeons notre matériel sans nous presser.
Je suis plutôt silencieuse pendant que mes amis discutent de ce qu’ils voudraient faire ensuite. Perso, je n’avais même pas prévu survivre, alors je n’ai vraiment pas de plans. Je les écoute d’une oreille distraite, prête à me conformer à leur choix.
— Marché conclu, alors, annonce Jules au terme de la discussion. Profitons-en pour passer quelques jours dans le coin. C’était une idée trop géniale que t’a eue, Oli, de faire du rafting. Flavie et moi, on a vraiment eu la piqûre. On va remettre ça demain.
Très peu pour moi, que je pense en rangeant nos pagaies. Même si la descente en eaux vives fut enrichissante, mettons que je suis assez enrichie pour l’instant.
— Vous êtes sûrs ? que je leur demande, surprise. Regardez les nuages qui s’entassent dans le ciel. Si vous voulez mon avis, pis si vous ne le voulez pas je vais vous le donner quand même, il va pleuvoir toute la nuit et toute la journée de demain.
— Bien sûr, acquiesce Jules, sûr de lui. C’est exactement ce qu’on veut, faire du rafting sous la pluie. Ça va nous permettre de vivre une aventure différente.
Je jette à Oli un regard qui en dit long. Pousse pas ta luck, buddy ! Ça, c’est la limite que tu ne me verras certainement pas franchir.
— Je vais probablement rester au minibus pour travailler et passer du temps avec Sandrine, annonce-t-il aussitôt.
Il a visiblement compris mon message non verbal. Mais même si je suis contente de l’entendre dire qu’il veut passer du temps avec moi, je n’en saurai pas plus : il n’élabore pas.
— Vous semblez avoir mordu au jeu de l’adrénaline, on dirait ! enchaîne-t-il plutôt en souriant à Jules et Flavie.
— Oh oui, tellement ! jubile Flavie en affichant un sourire presque trop grand pour son visage délicat. Je me sens revigorée. On dirait que j’ai vécu une renaissance. Pis toi, Sandy, comment t’as trouvé ton expérience ?
— Étonnante ! Dans un sens, je me sens plus vivante, comme toi. Mais je pense aussi qu’une partie de moi vient de mourir.
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