Le trip d’une vie
Chapitre 4 – Maudites barrières chambranlantes
Chapitre 4
MAUDITES BARRIÈRES
CHAMBRANLANTES
Sur le chemin du retour vers notre emplacement de camping, je décide qu’il vaut mieux tenter une nouvelle stratégie pour ne pas être prise au dépourvu. Mes mécanismes de défense ne me semblent pas très fiables en présence d’Olivier. Si ça se trouve, ils vont me laisser tomber à la première occasion. Il me faut donc garder le contrôle le plus possible.
Puisque la méthode du « plaster » a fait ses preuves, je décide de lui faire un condensé rapide de mon histoire de vie. Comme ça, il aura l’impression d’avoir accès à moi, mais ça ne lui laissera pas le loisir d’approfondir chaque élément. S’il pense qu’on a fait le tour, il laissera sûrement ma vie privée tranquille.
— Bon, puisqu’il faudra bien y arriver tôt ou tard, je préfère régler ça tout de suite, que j’annonce de but en blanc tandis qu’on parcourt le sentier en sens inverse. Je n’aime pas vraiment parler de moi, mais je vais faire un effort. Alors voilà : j’ai grandi dans un petit village perdu avec des parents accros au quinoa et à la méditation pleine conscience. Je n’ai pas de frères et sœurs et ça me va très bien. Enfant, j’ai eu un chien qui me détestait, et lorsque ma prof de deuxième année a dit que le chien était le meilleur ami de l’homme, j’ai compris que j’étais vouée à une existence très solitaire. Puis, j’ai rencontré Éloïse qui est encore plus fidèle qu’un clébard. Comme tu le sais déjà, on a partagé notre vie jusqu’à tout récemment. J’ai enchaîné les petits boulots et les grands amants, donc pas de grande histoire romantique pour moi. Mon dernier boulot, c’était serveuse dans un petit bar bistro. C’était plutôt sympa, principalement parce que le café était gratuit pour les employés. Ce n’était pas une carrière, mais ça payait les factures. Sinon, j’ai principalement passé ma vingtaine à mal manger, peu dormir et trop boire. D’alcool, de café et parfois les deux ensemble. Élo est tombée amoureuse et commence une nouvelle vie, faque je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir faire de mon été… Pis c’est là que je t’ai rencontré et nous voici ! À toi !
J’ai défilé mon monologue d’une traite et je reprends mon souffle en fixant Olivier, dans l’attente qu’il me fasse à son tour un résumé de sa biographie. Après, on pourra enfin passer à autre chose.
— D’accord, débute-t-il lentement, surpris et amusé par ma tirade. De mon côté, j’ai été élevé par des parents hyper stricts qui croyaient savoir mieux que leurs enfants comment ils pouvaient être heureux. J’ai deux frères qui ont fait tout ce que mes parents voulaient, soit des études menant à un travail de bureau de neuf à cinq. Je suis donc le mouton noir de la famille, le pauvre artiste perdu. Heureusement que Jules a toujours été présent, plus fidèle qu’un chien lui aussi. J’ai eu quelques relations amoureuses plus ou moins marquantes. J’ai réussi à survivre grâce à quelques contrats ennuyants de photographe de mariage ou de studio. Je tripe ben raide depuis que je peux faire ce qui me passionne vraiment. Pis il y a quelques semaines, je suis parti en week-end plein air, je t’ai rencontrée, et nous voilà.
Satisfaite, je marche jusqu’au minibus d’un pas (et le cœur) plus léger, Olivier à côté de moi qui semble tout aussi content qu’on se soit enfin fait un portrait l’un de l’autre.
Flavie et Jules ont fini de placer leurs affaires dans leur tente – ils ont l’air de s’être chamaillés tout le long sur la façon la plus efficace de le faire. Nous enfilons nos maillots, puis nous nous dirigeons vers le lac.
La plage est correcte, pas spectaculaire mais quand même belle et propre. On laisse nos serviettes en tas dans le sable sec, et on va tout de suite profiter de l’eau rafraîchissante. Même si l’eau du lac est stagnante et un peu brune, elle me lave néanmoins de ma crasse de route et délie mes jambes, ankylosées par la conduite. Je me laisserais flotter pendant des heures.
À notre retour au campement, nous dégustons une délicieuse paella de riz, légumes et fruits de mer. Flavie n’avait pas menti, elle est une cook exceptionnelle, qui a même pensé conclure notre festin par des typiques s’mores.
— Il est l’heure de s’enivrer, disait Baudelaire ! lance Jules ensuite, en montrant du doigt son propre t-shirt, où cette citation prémonitoire est imprimée sur le tissu.
Il soulève de l’autre main le butin qu’il rapporte de la glacière du minibus : quatre bières rousses et un petit paquet de douze saucisses à griller. Il nous tend sa récolte à partager, puis s’écroule sur sa chaise pliante.
— Ça, c’est la vie ! clame Flavie après avoir décapsulé sa bière et en avoir pris une grande gorgée. Je sens que le voyage va être top, malgré la charge de devoirs cette session-ci.
Elle prend une autre gorgée et expire en laissant tomber ses épaules, avant de poursuivre à mon intention :
— Jules et moi, on s’est rencontrés dans un programme d’études en agriculture biologique y a deux ans. Pis quand Oli nous a offert de nous joindre à lui l’an dernier, on n’a pas hésité une minute. On a fait transférer tous nos cours à distance et on a sauté dans le minibus.
— Vous aimeriez avoir une ferme plus tard ? que je lui demande, sincèrement intéressée.
— Oh non, pas vraiment, me répond Flavie. Je dirais plutôt qu’on vise à avoir une maison de campagne avec une fermette à côté. Avec des poules et quelques animaux, mais surtout une immense serre remplie de légumes biologiques. Au fond, notre rêve, c’est d’être presque autosuffisants… je dis « presque » parce que c’est pas vrai que je vais commencer à fabriquer ma propre farine, si tu vois ce que je veux dire.
Pas vraiment, que je pense intérieurement. Moi, juste l’idée de devoir faire l’effort de sortir pour aller à l’épicerie me démotive tellement que je finis en général par me caller du resto. Je suis très, très loin de voir ce qu’elle veut dire, mais à voir les étincelles dans ses yeux lorsqu’elle en parle, je comprends que ça la fait réellement vibrer.
— J’aime franchement l’idée de produire nous-mêmes ce que l’on mange, poursuit-elle, l’air songeuse. Parfois, quand je rêvasse, je me dis que je pourrais faire pousser plein de fruits et cuisiner des confitures que je vendrais dans les marchés.
— On pourrait même avoir des abeilles et vivre aussi de la vente du miel, ajoute Jules, le regard perdu dans le feu et dans ses propres rêveries. Je pense que je me vois bien en apiculteur.
— Je dois avouer que ce plan de vie ne me ressemblerait pas du tout, mais vous deux, il semble vous aller à merveille ! que j’approuve. Ça vous fait un méchant gros bouquet de projets, tout ça !
— Ahhhh, la vie, c’est d’avoir tellement de rêves dans la tête que tu n’auras jamais assez de temps pour tous les réaliser, philosophe Jules comme un vieux sage.
— Et c’est vraiment super que vous puissiez continuer vos études sur les routes. On a déjà vu pire salle de classe, mettons !
— C’est vrai. On devrait donner des ateliers pour promouvoir notre mode de vie. Montrer aux gens comment s’organiser pour le faire, eux aussi. J’suis certain que ça ferait baisser le taux de décrochage.
Tandis que l’ambiance se réchauffe, j’apprends à faire connaissance avec mes nouveaux compagnons. Faut dire qu’eux, ils n’ont pas de mal à étaler leur vie privée sans réserve.
Somme toute, ils me plaisent bien, tous les trois. Assez pour que je puisse facilement m’imaginer revenir dans le temps pour partir le long des routes des Maritimes en leur compagnie. Bon, c’est sûr que pour mettre ce plan à exécution, il y aurait certains trucs à régler, entre autres trouver comment réussir à reculer dans le temps. Un détail, quoi ! N’empêche, je vois la suite de notre voyage d’un bon œil. Je pense que nous nous amuserons bien, tous ensemble.
— Eille, mes saucisses ! braille soudain Jules en se penchant d’un côté puis de l’autre de sa chaise. Vous m’avez fait une joke, c’est ça ?
Tout le groupe se regarde à la recherche d’un coupable. Difficile de s’accuser : nous sommes tous restés assis sans broncher… et à mon avis, c’est Jules le plus blagueur de la gang. Alors si j’avais à m’avancer, je dirais qu’il fait semblant d’avoir « perdu » ses saucisses pour nous faire perdre notre temps à l’aider dans sa recherche imaginaire. Cours toujours, moi je ne bronche pas de mon siège.
— Ben non, lui dit sa blonde. T’as dû les oublier dans la roulotte. Tu sais à quel point t’es lunatique les premiers jours de voyage. Ton stress lâche pis ton cerveau prend congé.
— Ouais, t’as sûrement raison…, lui répond Jules, déjà plus calme. J’vais aller voir dans le frigo et je vais en profiter pour nous ramener des bières. On dirait qu’on est prêts pour une nouvelle tournée.
Il disparaît un instant dans le minibus et revient les mains bien chargées. Après avoir distribué l’alcool, il ouvre son nouveau paquet de saucisses, en pique deux au bout d’une branche en Y et entreprend de les faire rôtir.
— En tout cas, j’suis vraiment heureux que Sandrine ait décidé de venir avec nous, confie Olivier aux autres. Pour sa charmante compagnie, bien sûr, mais aussi parce que grâce à elle, notre emplacement de camping est gratuit !
— Heeeiiin ?! s’étonne le couple d’une même voix.
— Ben oui. Pendant que je réservais les kayaks tout à l’heure, on a jasé avec le proprio du parc. Il a dit qu’il était à refaire tout son site Internet, et Sandrine a eu la brillante idée de lui proposer que je prenne des photos du site pendant notre séjour. En échange, il nous laisse dormir ici aussi longtemps qu’on le souhaite.
Je hoche la tête en souriant, confirmant que c’est bel et bien ce qui s’est passé.
— Wow ! C’est génial, ça ! siffle Jules, impressionné. D’ailleurs, Sandrine, je me pose la question depuis qu’on est partis. Qu’est-ce qui t’a décidée à nous accompagner ? Tu te cherches, ou tu fuis ?
— Ah non, se bute Flavie, tu ne vas pas recommencer avec ça ! Laisse-la donc tranquille avec tes idées à la noix. Si tu continues comme ça, tu vas brûler en enfer. Regarde ! T’as même déjà un pied chez le diable.
— Oh merde !! sursaute Jules en voyant que l’une de ses chaussures a reçu un gros tison.
D’un geste vif, il la frotte dans la pelouse pour l’éteindre et éviter de l’abîmer davantage.
— J’espère que t’as retenu la leçon, le gronde gentiment sa blonde lorsqu’il se rassoit. La vie t’envoie un message clair. Laisse Sandrine tranquille avec tes théories ridicules.
— La vie, ça brûle ! Si tu ne te brûles jamais, c’est que tu ne vis pas pleinement, réplique-t-il en lui faisant une grimace.
Je souris à leur chamaillerie amoureuse. Apparemment, Flavie l’a entendue trop souvent, la théorie de son chum. Mais ce n’est pas mon cas. Ma curiosité l’emporte une nouvelle fois.
— Vas-y, Jules. Explique-moi donc ce que tu veux dire par là.
— Je pense que les gens voyagent pour l’une ou l’autre de ces deux raisons. Soit ils veulent se trouver eux-mêmes, soit ils fuient quelque chose. Nous trois, on est des chercheurs, c’est évident. On a la tête pleine de rêves sans savoir ce que l’on va en faire. On parcourt les kilomètres en observant le monde pour y trouver notre place. On est partis pour mieux revenir, mais on n’a laissé aucun bordel derrière nous. Parce que tu vois, ceux qui fuient, eux, ont immanquablement laissé derrière eux quelque chose de leur ancienne vie qui sent mauvais, comme un ancien petit copain et une injonction restrictive… une mère envahissante et soporifique… un squelette dans le placard…
— … ou le souvenir oppressant de ce meurtre non prémédité commis lors d’une nuit pluvieuse, que j’ajoute pour agacer Olivier.
À la lueur du feu, je le vois froncer le nez puis sourire à ma blague. Heureusement qu’il a compris la plaisanterie. Ç’aurait été moins drôle, disons, de me faire réveiller en pleine nuit par des policiers pour apercevoir Oli recroquevillé sur lui-même à l’autre bout du minibus.
— Exactement, m’accorde Jules. Tout ce qui fait qu’on meurt d’envie de partir sans un regard derrière nous. Alors toi, qu’est-ce que tu es ? Une chercheuse ou une fuyarde ?
Je réfléchis un instant, incertaine de pouvoir statuer aussi facilement qu’il semble le penser.
— Je suis de la troisième catégorie, que je réponds finalement.
— Y a juste deux catégories dans ma théorie, insiste Jules. Tu dois faire ton choix parmi les options.
C’est exactement là que résident tous les problèmes de ma vie, qui n’a été qu’une longue succession d’embranchements à double choix où je ne fittais pas plus dans l’un que dans l’autre. Y en a marre.
— Si tes deux possibilités ne me plaisent pas, j’ai le droit d’en créer une troisième, que je m’obstine.
Après une courte objection de Jules concernant les règles de son jeu et une intervention de sa blonde qui l’exhorte à lâcher son attitude de « penseur rigide et obstiné », ils m’invitent à m’expliquer.
— Je pense que je cherche à me fuir moi-même, que je leur annonce, avant de boire une gorgée de ma bière.
Quand je disais que l’alcool me déliait la langue…
— Le problème quand on tente d’échapper à soi-même, c’est qu’on est toujours poursuivi par son ombre, me sermonne Jules.
— J’ai bon espoir de courir assez vite pour qu’elle se tanne !
Le groupe éclate de rire, puis la discussion reprend bon train. Je les écoute parler de leurs rêves les plus fous, et peu à peu je réalise que moi, j’ai oublié de rêver. À force de me laisser porter par le courant de la vie, est-ce que j’aurais oublié de me choisir un objectif ? Où sont donc passés mes rêves d’enfant ? Où est-ce que j’ai bien pu les égarer ?
Peut-être que je trouverai ma réponse au fond de ma bouteille de bière !?…
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