Le trip d’une vie

Caroline Langevin · Chapitre 24 sur 24

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Le trip d’une vie

Chapitre 24 – Aller jusqu’au bout

Chapitre 24

 

ALLER JUSQU’AU BOUT

 

Dormir dans un hamac est une très mauvaise idée. Je le constate en me réveillant trop tôt pour appeler ça le matin. C’est plutôt quelque chose comme le pré-matin. L’heure où le soleil se lève, mais où je le boude encore un peu. Je suis complètement courbaturée et je comprends maintenant que je peux dormir n’importe où, mais à condition d’être soûle. J’ai voulu éviter au maximum la proximité avec Olivier, ce qui n’est pas évident dans un si petit espace. L’option hamac m’a semblé parfaite, mais j’ai finalement passé la nuit à me sentir étouffée.

Quand je pense que certaines personnes se lèvent aussi tôt tous les jours… Il faut aimer la vie en maudit pour avoir hâte de même de starter son matin. En même temps, ce n’est pas plus mal d’être déjà réveillée, puisque nous avons décidé d’arriver sur le lac avant l’achalandage de touristes aujourd’hui.

Au cours des derniers jours, nous avons pu constater que l’endroit est pas mal moins magique quand il est rempli de matantes qui vivent l’expérience à moitié, se stationnant tout près et se contentant de prendre leur belle photo avant de remonter dans leur auto. Du coup, puisqu’il s’agit de notre dernier matin ensemble, on a pensé qu’il serait préférable de sauter du lit avant que le soleil n’ait étiré ses rayons pour se réveiller lui-même. En nous rendant au lac si tôt, nous aurons ainsi le privilège d’être les seuls devant lui. Une belle façon de se dire au revoir.

À moitié endormie, je dois rassembler tous mes efforts pour réussir à m’extirper de ce stupide hamac sans plonger au sol la tête la première. Je bataille ensuite un peu pour mettre mes chaussures en constatant que la droite et la gauche semblent s’amuser à changer de place. Pareil pour mon t-shirt, qui se faufile à l’envers sur ma poitrine deux fois plutôt qu’une. Note à moi-même : la prochaine fois que je devrai me lever si tôt, je me coucherai habillée !

En persévérant, je réussis à me vêtir avant qu’Oli n’ouvre les yeux. On n’étirera pas le malaise, mettons. Je sors donc dans le matin et me trouve un petit coin à l’ombre pour somnoler dans la lumière du levant, en attendant que les autres me rejoignent.

Une vingtaine de minutes plus tard, le groupe est réuni et prêt pour une dernière aventure. Frénétiquement, Oli tape dans ses mains tel un chef scout pour donner le coup d’envoi. Il est tellement bizarre depuis que j’ai annoncé mon départ ! Il est excité, fébrile. Nerveux. Il a l’air d’un enfant. Genre attachant et agaçant à la fois.

— On y est, annonce-t-il au détour d’un sentier bifurquant soudainement à angle droit. Bienvenue au paradis.

Apparemment, nous avons visé juste : les gens ont préféré dormir ce matin, ce qui laisse l’endroit complètement désert. Seuls sur Terre, nous suivons le chemin qui mène jusqu’à l’eau.

Contempler un beau panorama sans être entouré de vieux touristes qui vous accostent pour vous demander de prendre leur photo, ça change tout. Je me sens charmée par le silence. L’ambiance est calme et sereine, libre de tout voyageur jouant du coude pour obtenir un cliché parfait, en trichant pour donner l’illusion qu’il se trouvait seul sur le site.

Motivée, j’enfourche mon board et pagaie doucement près de mes amis. Nous partageons l’expérience dans un silence commun, ne laissant que la mélodie des vagues pour nous accompagner. Anyway, il n’y a aucun mot pour décrire le caractère irréel du paysage enchanteur qui s’offre à nous ce matin. Je décide que ce moment d’exception éclipsera, dans mes souvenirs, tous les instants négatifs de ce long périple dans l’Ouest.

Une fois qu’on atteint le milieu du lac, le soleil étend timidement ses rayons pour les faire scintiller sur la surface turquoise, et je m’assois sur ma planche pour accueillir sa lumière. Mes amis s’approchent de moi et m’imitent, laissant leurs jambes se glisser dans l’eau.

— J’ai une surprise pour vous, annonce Oli en ouvrant son sac à dos pour en sortir un thermos et des tasses.

Il en verse le contenu bouillant dans une tasse pour chacun. Je découvre avec grand bonheur qu’il a pensé à ajouter un peu de Baileys au café. J’en prends une gorgée et m’en délecte pleinement. Du café, et de ma vie.

— Si je pouvais fixer le temps, je le ferais maintenant. Même si y est pas encore cinq heures du mat ! C’pour dire, quand même, s’exclame-t-il, le regard fixé sur les montagnes grises surplombées de leur cime blanche enneigée.

— C’est magnifique, renchérit Flavie entre deux gorgées de plaisir divin. Je n’avais pas tellement envie de me réveiller si tôt ce matin, mais ça valait réellement la peine. Merci, Jules, de m’avoir convaincue. Je devrais me donner des coups de pied dans le derrière plus souvent.

— Ça me fait plaisir de jouer le rôle du donneur de coups de pied pour toi. Profitons-en, car ce bonheur est éphémère.

En effet, quelques visiteurs commencent déjà à arriver sur la plage. Nous sommes assez loin du rivage pour ne pas les entendre, mais nous savons que bientôt, le lac sera rempli de paddle boards et de touristes bruyants.

Puis, je partirai pour rejoindre Maxime et entreprendre une nouvelle étape. Ce projet m’enthousiasme, mais je suis triste de quitter mes amis. Et Oli. Surtout que, depuis qu’il a de nouveaux contrats de photo grâce à moi, le trio a décidé de ne pas rentrer au Québec et d’en profiter pour descendre vers le chaud soleil de la Californie. Cette idée m’a immédiatement plu… mais évidemment, je ne fais pas partie de ces nouveaux plans.

— Va falloir se rendre à l’évidence, on va devoir rentrer pour se quitter, soupire Olivier, le regard perdu dans les vagues. C’est terminé.

En entendant son ton de voix lourd, Flavie et Jules décident qu’ils ont soudain envie de faire la course, probablement pour s’éloigner d’une conversation à laquelle ils ne veulent pas être mêlés. Je les envie. Moi aussi, je fuirais bien à l’autre extrémité du lac en ce moment.

Côte à côte, Oli et moi nous laissons bercer par l’eau turquoise et par le lourd malaise entre nous, en fixant notre regard bien loin sur l’horizon pour éviter de se faire face.

— Je suis désolé, Sandrine, commence Oli. Je comprends que tu aies besoin de partir maintenant. J’aurais dû respecter notre pacte. Je m’excuse. T’avais pourtant mis ça au clair, tu ne souhaites pas que ça aille plus loin entre nous… J’ai vraiment essayé de contenir mes sentiments, de taire mes émotions, mais je suis ensorcelé par ta présence. C’est plus fort que moi. Je suis vraiment désolé.

Je manque de tomber en bas de mon paddle board. Sa révélation me donne tout un choc.

Quoi ? Qu’est-ce qu’il vient de dire ?

Je suis sans mot devant cette confidence tout à fait inattendue : pendant que je me torturais de mon côté, Olivier en faisait-il de même ?!

Lentement, je me tourne vers lui et plonge au fond de ses beaux yeux et de mes émotions, pendant que mon cœur décide d’arrêter de battre le temps de voir comment ça va virer.

— Comment j’aurais pu ne pas tomber amoureux de toi, quand tu me regardes comme ça ? dit-il encore.

Son regard affiche une tristesse que je ne lui connaissais pas. Il le détourne un moment de moi pour le laisser se perdre dans la contemplation des montagnes, l’air profondément blessé. Toutes les émotions que j’avais tant bien que mal (surtout mal) enfouies au fond de moi refont surface spontanément et me submergent entièrement.

— T’es… amoureux de moi ?

— Je sais que ce n’est pas réciproque, me dit-il avec un air résigné au visage, en levant une main comme pour m’apaiser. Et c’est OK, ne t’inquiète pas. Je voulais juste être honnête avec toi avant que tu partes.

Mon cerveau s’emballe. Ça tourne à une vitesse fulgurante. Les idées passent tellement vite que je n’arrive pas à les saisir au vol. Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi, ce truc que je ressens au creux de l’estomac ? Est-ce que c’est ça qu’ils appellent les « papillons » ? On fait quoi avec ça ??

Olivier vient de m’annoncer qu’il est amoureux de moi alors que je m’apprête à partir le plus loin possible des sentiments. Mais ce n’est pas des siens que je me sauve. C’est de ceux, réciproques, que j’éprouve pour lui. Sauf qu’il est trop tard. J’ai accepté de partir avec Maxime, je ne vais quand même pas le laisser tomber une deuxième fois !

À une évidente croisée des chemins, je dois prendre une décision. Maxime ou Olivier ? Fuir ou rester ?

En même temps, qu’est-ce que j’en ai à faire, de mon plan B ? Le voyage à Vancouver n’était qu’une porte de sortie. Maxime s’arrangera avec ça. Déjà que j’ai laissé Amber et ce fichu pacte se mettre entre nous deux, je ne vais pas faire la même chose avec un gars que je ne connais même pas !

Comme si le lac avait décidé de se mêler de notre histoire, le mouvement de l’eau nous pousse l’un vers l’autre. OK ! J’ai compris le message, Grand Boss !

— Et admettons que ce serait réciproque…, dis-je enfin, est-ce qu’il y aurait une place pour moi dans le minibus pour la Californie ?

Un sourire se dessine sur les lèvres d’Olivier et son visage s’illumine soudainement.

— T’es sérieuse ?

Il m’a soufflé ça dans un mélange de joie, d’espoir et d’incertitude. Il est tellement craquant à voir que j’en perds mes mots. Incapable de parler, je hoche timidement la tête et l’attire à moi, pour l’embrasser passionnément.

Les émotions, les papillons ou je ne sais pas quoi, tout ça s’envole en moi. Je me sens tellement bien, même si je ne me sens pas prête à prononcer les mots sacrés à voix haute. D’ailleurs, j’espère qu’il ne sera pas trop rapide sur ce coup-là. Faudrait peut-être qu’on fasse un pacte avant, pour ne pas aller trop vite ?…

Non, non, non ! C’est assez, les sandrineries ! Cette fois, je choisis de vivre notre aventure à fond, peu importe ce qui adviendra !

Je ne sais pas où est passée la fille que j’étais lorsque j’ai décidé de monter dans ce minibus. Je n’avais aucune idée de ce que je cherchais, mais ce que j’ai trouvé me convient parfaitement : une vie hors normes dans laquelle je me sens bien, un amoureux charmant, des décors paradisiaques à découvrir. Et puis, je dois reconnaître que j’ai eu beaucoup de plaisir à dénicher et à négocier de nouveaux contrats pour Oli. Me serais-je trouvé une passion, une voie ?

J’ai secoué le destin. J’ai joué all in et j’ai gagné. Et malgré cette petite crainte de me lancer dans ma première vraie relation de couple, je suis confiante. J’ai hâte de découvrir jusqu’où nous irons. Sur les routes, comme dans notre relation.

Comme dirait le grand Christophe Colomb, on ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va.

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