Le trip d’une vie

Caroline Langevin · Chapitre 18 sur 24

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Le trip d’une vie

Chapitre 18 – Foutus voisins

Chapitre 18

 

FOUTUS VOISINS

 

Quand Olivier a fini de prendre ses photos, nous repartons à vitesse tortue dépressive afin de s’assurer que ma cheville ne subisse pas de soubresauts qui pourraient la blesser davantage. Une belle intention qui me vaut d’avoir les fesses hyper courbaturées lorsque je mets finalement pied à terre. D’un commun accord, nous avons choisi de couper ça court et de ne pas mentionner ma mésaventure au propriétaire des chevaux, à qui nous rendons les bêtes.

Nous retournons au campement pour être accueillis par une Flavie en furie.

— Qu’est-ce qui se passe ? que je lui demande, surprise de la trouver dans cet état.

De tout le temps que nous avons passé ensemble – quelques semaines, quand même –, elle ne m’a jamais semblé s’énerver ni se mettre en colère, pas même lorsqu’elle s’est retrouvée à faire des tâches ingrates de ménage à l’auberge, ni à aucun autre moment. Difficile d’imaginer ce qui a pu la faire sortir de ses gonds. Surtout dans un endroit si calme et paisible… Dans son tourbillon émotionnel, elle semble sur le point d’exploser, ou bien de me croquer férocement dans un débordement de folie passagère.

— On vit un véritable supplice depuis que vous êtes partis ! crache-t-elle entre ses dents, qu’elle semble maintenir fermement serrées pour éviter, justement, de mordre quelqu’un.

Par instinct de survie, je recule d’un pas.

— Je le savais que tu ne pourrais pas te passer de ma présence, que je lui réponds à la blague en espérant que ça diminuera sa colère d’un cran.

— T’entends ? T’ENTENDS ?

Loupé ! Flavie semble toujours avoir perdu la tête. Qu’est-ce qu’elle entend ? Des voix ?? Je vais creuser cette piste.

— Désolée, je n’entends rien du tout, que je lui avoue après avoir compté jusqu’à dix dans ma tête pour avoir l’air de lui avoir accordé assez de temps. Qu’est-ce que tu perçois, toi, exactement ?

Elle lève un index bien droit devant moi pour me faire signe de me taire. Ses yeux scrutent l’horizon, comme si même eux cherchaient à comprendre de quoi elle parle.

« Ping. Ping. Ping… »

— T’as entendu, hein ? T’AS ENTENDU, LÀ ?

Je hoche la tête, confirmant que les bruits ne sont pas le produit de son imagination. C’est au moins ça. Je me sens un peu rassurée. Juste un peu. La petite veine qui a l’air sur le point d’éclater sur sa tempe me rend tout de même encore nerveuse.

« Ping ! Ping ! Ping ! »

Le tintement métallique aigu se refait déjà entendre, et pendant un court instant, j’ai l’impression que Flavie va se mettre à hurler comme un démon. Jules arrive derrière elle juste à temps et lui prend les épaules, qu’il masse tendrement. Visiblement, il sait de quoi elle est capable.

— Qu’est-ce que c’est ? que je demande, intriguée, alors que le son se répète, ravivant la folie de Flavie.

— On a de nouveaux voisins, commence Jules, coupé dans son élan par sa blonde presque possédée.

— Deux gars qui se croient maîtres du monde, clairement ! De tous les endroits où ils auraient pu s’installer, ben y ont choisi de nous coller aux fesses !

Elle me pointe l’arrière du minibus et, en reculant de quelques pas, j’aperçois qu’un nouveau campement a fait son apparition aujourd’hui. Deux tentes vert forêt, assez près de notre espace personnel. C’est vrai que c’est étrange de s’installer aussi près d’autres campeurs… Quand on vient s’échouer dans un tel parc, c’est évident qu’on veut avoir la paix !

Jules me répond avant même que j’aie posé la question :

— Je suis allé leur parler tout à l’heure et ils m’ont expliqué que selon le garde-chasse, c’était le meilleur spot pour être près de la rivière, et ils prévoient passer quelques jours à pêcher.

— Et à boire, ajoute Flavie sèchement. T’aurais dû voir leur boîte de pick-up remplie de caisses de bière. On n’a pas fini de les entendre, c’est moi qui vous le dis.

Le bruit agaçant résonne à nouveau et elle se crispe de plus belle, paraissant lutter contre des envies de meurtre.

— Ça doit faire six heures qu’ils jouent aux washers. Ils s’amusent à lancer des petits anneaux en métal dans un récipient pour marquer des points. Je ne comprends pas que ça les rende pas fous eux-mêmes. C’est l’enfer, précise-t-elle. Va falloir que je mène une bonne vie, parce que sinon c’est sûr que c’est ce qui m’attend : finir dans les flammes à entendre deux couillons jouer aux washers pour l’éternité. C’est comme le supplice de la goutte d’eau.

Le supplice du washer. Nouvelle façon de torturer les malheureux. Satan doit bien se marrer.

— Je suis désolée, gang, mais s’ils continuent, je ne pourrai pas le supporter. Y a quelqu’un qui n’y survivra pas pis j’pas sûre qu’on ait envie de prendre le risque de découvrir qui ça va être, menace Flavie.

— Je propose qu’on attende un peu pour voir ce qui va se passer, intervient Oli, tout en sagesse. J’peux pas croire qu’ils vont jouer à ça jour et nuit, quand même. Ils vont ben en avoir assez à un moment ou à un autre, pis en plus, ils ont prévu aller pêcher, non ? On ne les aura pas sur le dos, ou dans les oreilles, sans arrêt.

Malgré l’état fragile de Flavie, la motion d’Olivier est votée. Nous avions prévu passer encore quelques jours dans ce lieu paradisiaque et il serait vraiment dommage de gâcher notre plaisir pour quelques sons passagers… Si la situation est insoutenable, nous décamperons plus tôt, mais pour le moment nous croyons encore que ce sera tolérable. Et puis, dans la vie, il faut bien apprendre à endurer ses voisins.

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