Le trip d’une vie

Caroline Langevin · Chapitre 3 sur 24

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Le trip d’une vie

Chapitre 3 – Routes de goudron et confidences dérobées

Chapitre 3

 

ROUTES DE GOUDRON

ET CONFIDENCES DÉROBÉES

 

Faque ! J’suis partie !

Je regarde les cônes orange défiler le long de la route. Je pense que je ne réalise pas encore complètement ce que je vis. Comme si l’information n’avait parcouru que la moitié de mon cerveau et que je n’arrivais pas encore à l’assimiler en entier… C’est sans doute parce que ma tête ressemble à ce stupide chantier routier. D’emmerdants p’tits cônes orange obligent l’information à faire des détours pour se rendre à destination. Ça ralentit pas mal le trafic.

Sérieux ! J’suis vraiment partie !!

Je n’ai pas l’habitude de laisser tourner des situations en boucle dans ma tête, mais apparemment, conduire me fait cet effet. Alors que j’entame la dernière heure de route avant notre arrivée au parc national, j’agrippe le volant, mes espoirs et mes incertitudes. Portée par ma playlist, j’oublie le paysage d’autoroute, sans charme particulier, et je me laisse aller à la joie d’être enfin sur la route. D’être enfin « ailleurs ».

Mes trois nouveaux compagnons dorment à l’arrière du minibus. Les sièges d’origine, qui avaient sûrement transporté des milliers d’écoliers, ont tous été retirés sauf deux, et l’espace a été réaménagé afin de créer un lieu très douillet. Quand je me suis embarquée dans cette aventure, je m’étais imaginé dormir sur un siège inconfortable, les pieds dépassant sur un autre. C’était loin d’être l’idéal, mais comme moyen de transport vers l’évasion, ça me suffisait. Je ne m’attendais vraiment pas à autant de confort. C’est incroyable ce que mes nouveaux amis sont arrivés à faire avec si peu de moyens !

À l’intérieur, on retrouve une cuisine minuscule, quoique étonnamment fonctionnelle, et des toilettes – nous avons vite convenu qu’il valait mieux les utiliser au minimum. Un grand lit se trouve tout au fond. C’est là que j’ai confortablement dormi, près d’Olivier lorsque ce n’était pas son tour de conduite. Deux banquettes d’origine ont été utilisées afin de créer un divan vintage sur lequel est présentement évachée Flavie. Jules, lui, repose dans un hamac qui pend du plafond. C’est plus beau que mon appart. Très créatif et écolo sur les bords, Olivier a réussi à dénicher je ne sais trop où des morceaux de différents planchers de bois. Il s’en est servi pour créer un motif au sol qui donne l’impression que le changement de couleur était prévu, plutôt que d’avoir l’air d’un patchwork broche à foin. Le plafond a été peint en blanc, ce qui agrandit l’espace. De la céramique de la même couleur finalise l’espace cuisine, et des plantes ont été ajoutées un peu partout – la touche de Flavie.

Du bruit derrière moi me révèle que l’un des passagers s’est réveillé et se prépare un snack. Un effluve se dégage du micro-ondes et me met l’eau à la bouche.

— Tu en veux ? me demande Olivier un moment plus tard, en apparaissant près de moi torse nu pour me tendre un alléchant burrito.

— Ah super, merci ! Je mourais de faim !

M’éviter d’avoir à me procurer moi-même de la nourriture quand j’ai faim pendant que je conduis. Ça, ça lui fait gagner des points. Son burrito est excellent. Points supplémentaires. Pis comme il est super sexy, il gagne quelque chose comme une infinité de points par-dessus.

— La route se passe bien ? demande-t-il après avoir déplié une chaise pour s’installer à côté de moi. Ce n’est pas tout le monde qui réussit à bien dormir dans un bus en mouvement.

Hon. En plus, il est attentionné. C’est cool. C’est… correct. Mais dans mon livre à moi, ça ne fait pas gagner de points pour autant. Les points qui comptent, c’est les points pour les bons amants. Les points de potentiel « petit mari docile qui n’a pas peur de l’engagement et qui prend soin de sa douce moitié », disons que ça ne me concerne pas vraiment. Je l’ai déjà dit : pas un cœur à l’amour. Je suis une femme autonome et je n’ai pas besoin d’une relation de couple pour me mettre de bonne humeur !

— Ça se passe super bien ! lui dis-je pour répondre à sa question. Et oui, j’ai très bien dormi. Le matelas est confortable, et anyway, je ne suis pas très capricieuse sur ce plan-là en partant… Si tu savais le nombre de fois où je me suis endormie dans une baignoire, que je lui confie en riant. Quand je suis fatiguée, je ne fais pas ma difficile sur les endroits où je dors. Et plus j’ai bu, moins mes standards sont élevés.

C’est vrai pour mes lieux de sommeil autant que pour mes dates, d’ailleurs… mais ça, je le garde pour moi.

Nous discutons pendant un moment de tout et de rien. Je savais déjà qu’il est célibataire depuis un moment, mais il me révèle que c’est son mode de vie nomade qui a eu raison de sa dernière relation. Moi, je lui parle d’Élo et de sa rencontre pour le moins particulière avec Édouard. Disons que ce n’est pas tous les jours que deux sœurs sortent avec deux frères ! Oli se tord de rire lorsque je lui raconte certains passages absurdes de leur histoire. Surtout la fois où Élo m’avait entraînée dans son opération secrète pour espionner l’enterrement de vie de garçon de son beau-frère… Je l’avais suivie surtout pour me moquer d’elle. Franchement ! Épier le monde de même, je ne ferais jamais ça !

La conversation est agréable jusqu’à ce qu’Oli dise soudain, sans préambule :

— Je peux te poser une question ?

Eh merde ! Ça, c’est toujours un piège. De prime abord, en me demandant cette permission, c’est comme si tu me prévenais que je ne voudrai probablement pas répondre à ta maudite question. Et puisque je ne peux pas répondre « non », au final, ça va être moi qui vais t’avoir demandé de me la poser. Toutes les fois que je me suis fait demander ça dans ma vie, ç’a toujours fini dans un malaise.

Je le vois tellement venir ! Il va me poser une question indiscrète sur un sujet intime que je n’ai pas du tout envie d’aborder. J’ai l’habitude de dater des gars sur une période plus ou moins longue, selon notre envie, et ensuite nos chemins se séparent et on n’y pense plus, et personne ne se fait mal. Avec les gars, j’ai toujours évité de trop m’ouvrir sur moi-même et sur mon passé. J’suis le genre de fille qui n’aime pas tant parler d’elle en profondeur. Je préfère qu’on reste dans le général, à la surface. J’ai juste envie d’être qui je suis maintenant, sans expliquer le chemin qui m’a amenée jusqu’ici. On peut-tu faire ça, s’te plaît ? Je n’ai rien à cacher, mais je n’ai pas envie de me dévoiler non plus.

Évidemment, il arrive qu’après quelque temps, je laisse filtrer certaines informations plus personnelles… mais si Olivier est pour commencer le voyage en jouant les fouines dès le premier jour, il n’aura jamais les abdos assez fermes pour compenser les points qu’il va perdre. Je suis d’avis qu’il faut savoir habilement doser entre apprendre à se connaître et cultiver le mystère. Beaucoup de mystère !

Mais malgré tout, la curiosité l’emporte. Tant que je ne sais pas quelle est la question, c’est impossible de répondre « Non, laisse donc faire ».

— Vas-y donc, que je me contente de lui répondre.

Je suis tellement aisément manipulable…

— On va respirer le même air pendant des semaines, faut bien faire un peu connaissance, dit-il, ce qui me confirme qu’il a perçu mon air agacé. J’me demande juste t’es quel genre de fille, exactement. Si tu t’endors sur le sol de salle de bain, le tapis, tu l’utiliserais comme matelas ou comme couverture ? m’interroge-t-il, une lueur d’amusement dans la voix.

J’engloutis une bouchée de burrito pour camoufler mon sourire et mon soulagement de le voir faire bifurquer la conversation loin de ma vie personnelle. Ben beau avoir comme plan de rentrer si j’en ai marre, ce serait vraiment poche de le faire après un seul jour, pareil !

— Comme matelas ! que je réponds finalement. La voie de la simplicité. Mais le grand luxe, c’est lorsqu’il y a aussi une serviette qui traîne pas loin, et là, tu peux avoir les deux.

— Très bonne réponse. Tu viens de gagner des points supplémentaires.

Je lui adresse un sourire en coin. Crise évitée. Je n’ai pas quitté mon appartement et remisé toutes mes affaires pour un seul jour d’autoroute plate…

Par contre, je ne suis pas certaine d’approuver qu’il compte les points lui aussi. Eille ! C’est moi qui joue à ça, d’habitude !

Je prends le contrôle de la discussion.

— Je me suis confiée, alors c’est à ton tour ! que je lui lance avant qu’il me questionne encore. Dis-moi, c’est quoi ta couleur préférée ?

Il pousse un sifflement.

— Waouh ! Je vois que tu veux connaître les détails intimes de mon âme ! dit-il, ironique. Eh bien, jouons franc-jeu alors : je craque follement pour le vert.

Oli m’a confié cette information à mi-voix, comme s’il voulait éviter à tout prix que les autres l’entendent. Sa plaisanterie me fait presque m’étouffer avec ma bouchée de burrito.

Je pense qu’il a compris et qu’il évitera de me faire passer un interrogatoire. Je m’en sors indemne, pour le moment du moins… À voir si la Sandrine alcoolisée, qui viendra très certainement faire son tour pendant le voyage, aura la même résistance. (Si tu veux me tirer les vers du nez, il est en général préférable d’attendre que je sois bien bourrée. C’est à peu près le seul moment où je baisse ma garde. Si tu ne m’as pas payé quelques shooters d’abord, cours toujours !)

— Et toi, tu préfères les jours ensoleillés ou la pluie ? enchaîne Oli.

Dans sa voix, je perçois une nouvelle note d’espièglerie. Tout comme moi, il semble prendre plaisir à notre petit jeu-questionnaire qui se colore de plus en plus dans les tons de « comment dater pour les six à huit ans ».

— Je suis Team Soleil et j’entretiens une grande haine envers mes adversaires.

— Et vers où tu t’en vas, là ? me demande Olivier en fronçant les sourcils.

Eh cibole ! On était bien partis, pourtant. Je nous croyais sur la même longueur d’onde, je pensais qu’il m’avait bien sizée. Pourquoi les humains ressentent-ils toujours le besoin de percer la carapace des autres ? Pourquoi il me demande vers où je m’en vais dans la vie ? Je suis assise dans un minibus avec des inconnus pour parcourir les routes du Canada. J’ai-tu d’l’air d’avoir fait des plans ?

— On dirait que tu t’es perdue, Sandy, ajoute-t-il devant mon silence.

Ben oui, BEN OUI ! Je suis perdue, monsieur le psychanalyste ! Bon ! T’es content ?? Pas besoin de tourner le couteau dans la plaie ! On m’a mise au monde sur une planète où il semble n’y avoir qu’une seule grande autoroute : celle de se caser, d’acheter une maison et de faire des enfants. J’ai décidé de faire du hors-piste, fine, mais il n’y a aucun panneau pour m’aider à me retrouver dans le bordel qu’est la vie. Ce n’est pas ma faute si je ne sais pas où je m’en vais. C’est la planète qui n’est pas claire ! OUAIS ! Tout est la faute de la Terre.

— T’as raison, que je me contente de marmonner. La fille qui a tout plaqué pour partir en road trip ne sait pas pantoute où elle s’en va. Perdue sur son chemin de vie, pas de plan. Tu devais bien t’en douter ? C’est pas le scoop de l’année.

Je me tais. Je ne sais pas ce qui m’a pris d’admettre ça. Olivier me regarde bizarrement. Il n’a pas l’air de savoir quoi répondre.

— Euh… OK… mais plan ou pas, tu vas devoir prendre la prochaine sortie, m’indique-t-il en consultant le GPS sur son téléphone. Puis tourner à droite à l’embranchement. On devrait retrouver notre route. Le parc national est à une dizaine de kilomètres par là, je crois.

Je hoche la tête et j’avale ma salive. Eh merde ! Il ne parlait pas pantoute de mes choix de vie, lui là !

J’actionne le clignotant et entame la manœuvre tout en mourant profondément de honte. Quelle bourde ! Mes joues brûlent tandis que je prie pour qu’Olivier soit en train, intérieurement, d’oublier ce que je viens de dire et de décider de ne jamais, jamais mentionner ça à personne de tout le reste de sa vie. Même soûle, il faudra me torturer pour que je l’avoue, celle-là. Même si je devais l’admettre devant saint Pierre pour pouvoir entrer dans son maudit paradis, je pense que je choisirais d’aller rôtir en enfer ! D’ailleurs, qui a inventé cette foutue métaphore de la route de la vie ??

Heureusement, mon commentaire semble être passé inaperçu. Un bref coup d’œil par-dessus mon épaule me confirme qu’Olivier est concentré sur la route. La vraie. Celle de goudron avec des lignes jaunes.

Silencieuse, je conduis sur le chemin étroit bordé de grands arbres magnifiques, jusqu’à l’entrée du parc, où je me stationne. Olivier descend du minibus pour discuter avec le gardien pendant que Flavie et Jules se réveillent lentement, puis il remonte à bord avec un plan du site et un dépliant à la main.

— Notre emplacement est par là-bas, m’indique-t-il, puis je redémarre.

Selon la température et notre feeling, nous devrions rester ici environ une semaine. Oli a prévu faire un shooting photo pour une marque de lunettes de soleil. Le reste du temps, nous pourrons profiter de l’endroit comme nous le souhaitons, jusqu’à ce que nous en ayons marre.

Une fois arrivés à notre emplacement, nous sortons du véhicule pour nous dégourdir et pour enfin respirer l’air frais après une si longue route. Les yeux plissés dans le soleil, on s’envoie des demi-phrases pour se demander si on sort nos affaires, où on mettra la tente, si on a envie de pipi. Pendant que Flavie s’éclipse pour se soulager, je parcours le dépliant qu’Oli a pris à la guérite. Sur le dessus, le dessin d’un raton laveur déguisé en brigand nous prévient de ne pas laisser traîner de nourriture, ce qui pourrait attirer des visiteurs indésirables sur les lieux. L’illustration ridicule me fait beaucoup rire.

— J’ai trop envie d’aller me baigner dans le lac, annonce Flavie, rayonnante, en revenant du bois. Qui vient avec moi ?

Je fais oui de la tête, avec un grand sourire. Je sens déjà les chauds rayons du soleil estival me caresser la peau, et je n’ai aucune envie, pour le moment, de suer à installer un campement.

— Bonne idée, acquiesce Jules, mais montons d’abord la tente pour s’assurer qu’elle sera prête ce soir.

Oh. Moi qui pensais m’en tirer…

Mais je ne proteste pas et je vire mon capot de bord. Travaillons en premier, prélassons-nous ensuite. De toute façon, c’est à mon avantage de les aider à monter leur tente. C’est grâce à ça que j’aurai probablement une belle nuit d’intimité avec Olivier. Je dois avouer que je le trouve vachement sexy quand il scrute l’horizon, comme il le fait présentement…

Rapidement, le plan de match se concrétise : la tente, la trempette dans le lac, et ensuite, Flavie concoctera un souper apparemment écœurant sur le feu, ce qui m’intrigue et me fascine – perso, je n’arrive même pas à préparer quelque chose de réellement mangeable dans une cuisine bien équipée. La soirée bière et feu de camp qui suivra s’annonce très relax. Parfait pour moi !

— Tu viens avec moi réserver des kayaks pour mon shooting pendant que Flavie et Jules finissent d’installer leur nid ? me suggère Olivier. J’ai un concept de photo sur le lac en tête, que j’aimerais bien essayer.

J’accepte son offre avec enthousiasme. Une promenade en pleine nature me fera le plus grand bien.

Nous marchons silencieusement pendant un moment, zen tous les deux, profitant du charme de la forêt…

C’pas vrai pantoute ! Je me tais parce que je ne sais juste pas quoi dire. Je me demande à quoi pense Olivier en ce moment. En tout cas, il a l’air nonchalant, pas stressé. C’est ce que je constate grâce à un vif coup d’œil de côté.

Le mieux, dans ces cas-là, c’est de rester silencieuse jusqu’à ce qu’il prenne la parole. De cette façon, il choisira lui-même le sujet qu’il désire aborder et ça m’évitera d’avoir à le faire moi-même. Je suis un génie !

— Comme ça, Sandrine, amorce-t-il finalement, tu te sens perdue sur ton chemin de vie ?

EH MERDE ! Je suis ultra nulle. Bravo le génie ! J’aurais dû prendre le contrôle de la conversation…

— Moi aussi, je t’avoue, poursuit-il devant mon silence qui s’obstine à lui tenir tête. J’adore mon boulot, qui me permet de voyager et de découvrir le monde, mais je ne sais pas ce que j’en ferai. J’ignore où je serai dans cinq ans. Mais le road trip de l’an dernier dans les Maritimes, ça m’a changé, et j’aime ce que devient cette version de moi. Alors je fais confiance à la vie. Ce nouveau périple sera tout aussi bénéfique. En télé, la deuxième saison, c’est toujours la meilleure, non ? Les personnages sont mieux définis, l’histoire commence à prendre du sens… Je me dis que c’est pareil pour mes voyages.

Les bruits de la forêt se réinstallent entre nous. Ce qu’il vient de me confier, c’est quand même important. Ça mérite une réponse.

— Quand on y pense, dis-je, savoir exactement où l’on s’en va, ça doit être tellement poche. C’est comme spoiler sa propre vie ! Si j’apprenais que le personnage principal crève dans la prochaine saison, me semble que je serais déçue.

Oli éclate de rire. Je sens mon corps se détendre.

À une centaine de mètres devant nous se dresse une minuscule cabane de bois rond, près de laquelle sont empilés des kayaks et des canots. Visiblement, c’est là que nous nous rendons pour louer nos embarcations.

— Ça fait combien de temps que tu n’as pas fait la course ? me demande Oli, l’air moqueur, après s’être arrêté sur le chemin.

— Ça remonte à une enfance si lointaine qu’elle paraît appartenir à une autre, que je lui réponds après une courte réflexion.

— Ça, c’est dommage. On devrait peut-être remédier à ça, non ?

Son enthousiasme me gagne et l’idée me fait sourire. En plus, j’suis certaine de pouvoir gagner. Ado, j’ai participé à des compétitions de sprint et j’étais dans les meilleures de ma catégorie. Faut dire que j’ai grandi beaucoup plus vite que les filles de mon âge, ce qui s’est avéré un avantage tactique. On m’a insultée mille fois sur mes grandes cannes, mais elles m’ont néanmoins valu quelques médailles !

— D’accord, c’est bon. Et j’te gage même que j’arrive la première ! que je lui réponds avec assurance.

— Oh, semblerait que j’ai une adversaire bien sûre d’elle ! Alors la mise doit en être d’autant plus intéressante, tu ne crois pas ? On gage quoi ? Une vérité cachée à avouer ?

Décidément, il ne lâchera pas de vouloir apprendre à me connaître… J’en suis mi-flattée, mi-agacée. Mais comme je suis la pro de la course, je ne cours aucun risque à jouer le jeu pour cette fois.

— Deal !

On scelle l’entente par une poignée de main officielle.

— Ça tombe bien, je cherchais justement à soulager ma conscience en confiant mon dernier meurtre à quelqu’un…

— Eille !! s’écrie Oli, faussement choqué, en m’assenant une légère tape sur une épaule. Je n’ai pas envie de devenir ton complice, moi !

— C’est vrai que c’est un pensez-y bien, hein ! GO !

Sans lui laisser le temps de réfléchir, je m’élance vers la cabane. Je donne tout ce que j’ai… et constate que c’est beaucoup moins facile que lorsque j’étais ado ! Mais en y mettant tous les efforts, même ceux que je ne savais pas avoir en réserve, je réussis à poser la main la première sur la poignée de la cabane.

— Yesss ! C’est moi qui ai gagné !! que je chantonne en haletant, à bout de souffle et pliée en deux.

— Bien joué, me concède Oli, arrivé un quart de seconde plus tard et dans un état beaucoup moins lamentable que moi.

À le voir à peine essoufflé, je pense qu’il m’a peut-être laissée gagner par exprès. Si c’est le cas, soit c’est très sympa de sa part, soit ce n’est qu’un froussard qui avait la chienne de se retrouver avec un secret trop lourd à porter, même pour ses larges épaules sexy. Mais quoi qu’il en soit, c’est moi qui ai gagné.

— Tu me dois une confidence, que je lui rappelle en effectuant une petite danse de la victoire, maintenant que j’ai retrouvé un minimum de capacité à me mouvoir. Allez, vas-y, je suis tout ouïe !

— Voyons voir, réfléchit-il, le regard perdu dans ses pensées. Mon plus grand rêve, ce serait que mes contrats de photographie me mènent hors de l’Amérique. Je fantasme de voyager partout pour découvrir le monde. L’Australie me fait particulièrement envie, surtout pour avoir l’occasion de rencontrer un kangourou. Ils ont l’air chouettes, ces mecs-là !

Il joue la carte de la nonchalance, mais je ne suis pas dupe. Il n’arrête pas de me lancer des regards en coin. Il va devoir se lever tôt s’il veut me déjouer au jeu du mystère. Et puis franchement, ce n’est pas un grand scandale, ce qu’il vient de me révéler… Mais si je veux qu’il respecte mon mystère, je serais bien folle de me mettre à creuser le sien.

— Confidence acceptée, que je me contente de lui répondre en hochant la tête.

— Tôt ou tard, je finirai bien par en apprendre plus sur toi, me prévient Oli en fixant ses profonds yeux bleus dans mon regard.

— Rien n’est moins sûr, que je lui réponds, amusée, en ouvrant la porte de la cabane et en fermant celle de ma conscience.

Mais j’ai comme le pressentiment que s’il continue comme ça, mes résistances ne tiendront pas très longtemps… Allez, les barrières ! Faites donc votre job !

Un homme est accoudé au petit comptoir de la cabane, en train de lire une revue de chasse et pêche. Olivier le salue, s’informe de la marche à suivre pour réserver les kayaks, puis on se présente et on entame vite la conversation tous les trois. L’homme est drôle et sympathique, et il nous parle du parc avec animation. Je le trouve divertissant, ce bonhomme, et j’en oublie presque mes petits inconforts intérieurs. Je sens qu’en ce moment, si on me posait les bonnes questions, il ne faudrait pas grand-chose pour que j’abaisse ma garde, même sans alcool…

Eh boy ! La discipline va être compliquée à maintenir, durant ce voyage, pour préserver mes affaires privées. Attention, DANGER !

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