Le trip d’une vie

Caroline Langevin · Chapitre 8 sur 24

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Le trip d’une vie

Chapitre 8 – Manitoba sans sucre, sans sel et sans saveur

Chapitre 8

MANITOBA SANS SUCRE,

SANS SEL ET SANS SAVEUR

 

Le lendemain matin, après qu’Olivier a remis les photos promises au proprio du camping, nous repartons enfin vers d’autres contrées. L’homme a semblé très satisfait, et Oli m’a remerciée d’un clin d’œil qui m’a fait ramollir les genoux malgré moi.

En comptant quelques arrêts pour se dégourdir un peu les jambes et changer de conducteur, le trajet durera tout de même près d’une vingtaine d’heures. Faire autant de route d’un coup me semble presque un exploit en soi, mais mes compagnons sont convaincus qu’il en est mieux ainsi. Puisque je n’ai aucune expérience de road trip, j’ai décidé de leur faire confiance.

— Le Manitoba est souvent négligé en tant que destination touristique, m’a dit Olivier un peu plus tôt. Nous délaissons ses richesses et sa culture… pis ce n’est pas plus mal. J’vas te dire, c’est une province d’un ennui mortel. Si on pouvait, on jumperait par-dessus. À défaut d’avoir un minibus à super gogo gadget, on va la traverser le plus rapidement possible.

— La Saskatchewan, c’est mieux ? j’ai demandé en réalisant que je ne connais pas très bien mon propre pays. Me semblait que les Prairies, c’était juste des champs monotones et redondants ?

— Détrompe-toi ! s’est-il emballé. Il y a un parc national incroyable où séjourner et surtout prendre des photos. Selon leur site Internet, on peut facilement y observer des troupeaux de bisons et d’autres animaux.

— Des bisons…, que j’ai répété, me demandant si on allait vraiment faire toute une journée de route juste pour voir ces grosses bêtes.

Disons simplement que j’ai déjà dépassé mon quota d’observation animale pour tout le voyage. En fait, ça ne m’intéresse même pas d’en recroiser pour tout le reste de ma vie et même des suivantes.

— Tu vas voir, c’est époustouflant. J’te jure que tu vas en avoir le souffle coupé, m’a promis Oli.

Je n’ai pas eu le courage de lui avouer qu’il n’y a aucune chance pour que son parc me fasse manquer d’air… sauf si on se retrouve encore tous les quatre à dormir dans le minibus. Anyway !

Dans un match très serré de roche papier ciseaux, j’ai gagné le premier tour de conduite, ce qui permettra aux autres d’étudier et de travailler. Alors pendant qu’ils sont affairés à leurs tâches, j’empoigne le volant d’une main et mon café matinal de l’autre. Puisque je n’ai aucune idée d’où je me trouve, je ne peux que m’en remettre à notre GPS. Jusqu’à présent, il a été plutôt fiable, quoiqu’il semble avoir tendance à nous faire passer devant les plus grandes attractions touristiques du coin, me forçant à ralentir ma conduite dans le trafic. À croire que la compagnie de GPS reçoit des pots-de-vin des promoteurs de ces sites et des propriétaires d’hôtels…

Flavie nous a mis une playlist de vieux hits des années 1990 en fond d’ambiance. C’est cette musique qui nous accompagne sur les routes de notre beau pays. De kilomètre en kilomètre et de chanson en chanson, nous quittons lentement l’Ontario pour découvrir le Manitoba sans saveur. La route est belle sous les chauds rayons du soleil d’été, et même si je ne suis pas mécontente de ne pas m’attarder ici, je trouve les paysages intéressants à contempler.

Ma plus grande difficulté est de résister à l’envie de chanter et même de hurler à tue-tête les paroles de certaines chansons. Perso, je trouve la musique beaucoup moins bonne quand je dois me contenter de l’écouter et la route beaucoup moins agréable lorsqu’elle n’est pas également chantée… Néanmoins, par respect pour mes compagnons, je me tais et je me concentre sur la voie bétonnée.

Au bout de trois heures, nous arrêtons mettre de l’essence et en profitons pour faire le changement de conducteur. Le choix est départagé par un sérieux tirage à la courte paille et c’est Flavie qui prend le volant. J’en profite pour relaxer en buvant un café amer acheté à la station-service.

— Y est dégueulasse, hein ? me dit Olivier en me voyant faire la grimace après avoir pris une gorgée. Depuis le temps que j’arpente les routes, je pense que c’est le pire café que j’ai eu le malheur de goûter.

— Vraiment dégueu, que je confirme en mimant un haut-le-cœur. Y a vraiment rien de savoureux au Manitoba… mais en même temps, je préfère encore ça à un sevrage de caféine imposé. Pis j’te garantis que tu préfères ça, toi aussi.

— Attends, je vais nous arranger ça, propose Oli en attrapant mon gobelet sans me laisser le temps de réagir.

Puisqu’il me tourne le dos, je ne vois pas ce qu’il fait, mais je le suspecte d’avoir pris mon café pour en faire une version 2.0.

— Regoûtes-y donc, m’invite-t-il en me retendant mon gobelet un instant plus tard. Qu’est-ce que t’en penses ?

Plus ou moins certaine, je dépose mes lèvres sur le rebord et en avale une gorgée… presque buvable.

— Pas si mal. Qu’est-ce que tu lui as fait ?

— Un peu beaucoup d’alcool et le tour était joué ! s’exclame Olivier, plutôt fier de sa trouvaille.

Pendant que Jules étudie à la table, Olivier s’installe avec son portable à mes côtés dans le lit. Il en profite pour me montrer certains des clichés réalisés dans les derniers jours. Sur quelques-uns, Flavie, tout sourire sur le lac, porte les fameuses lunettes de soleil qu’Olivier devait mettre en valeur. Je dois avouer que le résultat est fantastique. D’autres montrent les mêmes accessoires, mais sans mannequin. Oli s’est laissé inspirer par la beauté des lieux pour les déposer ici et là dans un décor qui, en photo, paraît encore plus paradisiaque qu’il ne l’était réellement. Je le sais, j’y étais ! Sous sa lentille, une simple bûche apparaît comme un objet d’art naturel, et un décor plage-herbes folles-ciel matinal donne l’impression d’avoir été emprunté à un sanctuaire sauvage. Le résultat est beau et très différent de ce que l’on voit habituellement dans les magazines.

— Wow, c’est vraiment bon ce que tu fais ! que je le félicite sincèrement. OK, je ne connais rien là-dedans, mais pour ce que ça vaut, moi j’aime bien. J’ignore comment tu fais, mais y a quelque chose de magique dans ton travail.

— Merci, me répond-il en rougissant légèrement, ce qui le rend encore plus craquant.

— Flavie est parfaite sur ces photos. Elle a tellement l’air heureuse qu’on a envie d’être son amie et de porter les mêmes lunettes qu’elle, dis-je, surprise qu’une publicité puisse à ce point me toucher.

— Tu aurais dû faire le modèle toi aussi, me dit Oli avec un sourire. On aurait eu encore plus de résultats différents.

— Oh non ! que je m’exclame aussitôt en levant les mains. Moi, je ne suis tellement pas photogénique !!

— Je pense que tu te trompes, me contredit-il. Et si je dis ça, c’est que j’ai un aveu à te faire… Il est possible que j’aie pris quelques photos de toi cette semaine.

Il ouvre un fichier sur son ordinateur, et défilent devant moi les pièces à conviction. Toutes des photos prises sans même que je m’en aperçoive. En général, ce genre de technique donne des résultats où j’ai la bouche béatement ouverte et où je louche étrangement, mais dans ce cas-ci, ces photos sont – et de loin – les plus belles que j’aie jamais vues de moi.

— WOW !! Je n’en reviens pas ! Je n’arrive pas à croire que tu as autant de talent. C’est juste trop débile, ce que tu fais.

Là, je commence à comprendre comment il peut arriver à gagner sa vie en prenant des photos le long des routes.

— Alors, tu serais d’accord pour jouer les modèles ? me demande Olivier.

— Nope ! Tu peux toujours t’amuser à prendre des photos de moi à mon insu, mais tu devras te lever tôt pour me convaincre de poser de façon consentante. Jamais, jamais je ne ferai ça !

Grandement impressionnée par son travail (et désireuse de l’empêcher d’insister pour que je pose pour lui), j’incite Oli à me montrer tout ce qu’il a réalisé auparavant. Une photo après l’autre, il me fait visiter les lieux qu’il a découverts et immortalisés. Je me perds longuement dans son art, jusqu’à ce que la faim me gagne. Ça, ça me ramène toujours bien vite sur terre.

Nous retrouvons Jules dans le coin dînette et décidons de préparer des sous-marins.

— La route se passe bien ? demande-t-il à sa blonde, toujours à son poste au volant du minibus.

— Oh oui, chéri ! s’exclame-t-elle gaiement. J’adore conduire. Tous les kilomètres que l’on parcourt, je les vis, je les ressens !

Eh boy ! Je ne sais pas comment elle fait pour « vivre et ressentir des kilomètres », mais aussi bien garder mon commentaire pour moi. Perso, je les ressens par des courbatures et des engourdissements.

— En plus, les gens du coin paraissent tellement sympathiques, poursuit-elle, enthousiaste. Ça en fait déjà deux ou trois qui me saluent au passage. À mon avis, ils trouvent notre minibus super cool.

— Ah ouin ? lui répond Jules sur un ton hésitant, en s’approchant d’elle pour scruter la route par la vitre.

— Ben oui, chéri, insiste-t-elle. Regarde, en v’là justement un autre. T’as vu comme il nous salue ?

— FLAVIE !! hurle brusquement son chum, nous faisant tous sursauter. Arrête-toi ! Y a personne qui te fait des salutations ici ! Ils te font des simagrées parce qu’y a de la boucane qui sort du capot !!

Sans se le faire dire deux fois, Flavie se range sur le bord de la route. Je jette un regard par le pare-brise et aperçois un panache de fumée grise et opaque. Eh merde ! Je ne connais pas grand-chose, en fait rien pantoute, à la mécanique, mais quand ça fume, ça ne me dit rien qui vaille !

Dès que le minibus est immobilisé, nous sortons tous pour constater le problème. Un coup d’œil à leurs six yeux écarquillés et leurs trois bouches entrouvertes me suffit pour comprendre qu’aucun de mes amis ne sait plus que moi ce qui se passe.

— Bon, on va appeler une dépanneuse, je pense, annonce Oli en sortant son cellulaire de sa poche, pianotant déjà à la recherche d’un numéro pour joindre un garagiste dans le coin.

Pendant ce temps, Flavie, l’air totalement découragée, s’est assise sur le bas-côté et adossée au garde-fou.

— J’suis tellement désolée, gang, s’excuse-t-elle, la voix tremblante. C’était vraiment stupide, mon affaire.

— Ben non, tente de la rassurer Jules. T’as juste confondu deux signes. Ça pourrait arriver à tout le monde. Pis en plus, regarde, je porte le meilleur t-shirt dans les circonstances.

— « Ce qui importe, ce n’est pas d’arriver, mais d’aller vers », lit Flavie qui ne semble pas convaincue par la citation d’Antoine de Saint-Exupéry.

— Et tu sais quoi ? que j’ajoute. Même si ça nous vaut un arrêt imprévu dans un trou du Manitoba, je suis très heureuse de voyager avec une fille qui voit de la beauté là où y en a pas.

Même si je trouve parfois ces gens-là agaçants, en général, je les apprécie pas mal. Principalement parce qu’ils se concentrent sur mes propres bons côtés plutôt que de souligner ce qu’il y a de différent en moi.

Flavie se détend un peu, soulagée que l’on ne soit pas en colère contre elle. Elle paraît déjà plus calme quand Oli revient vers nous.

— J’ai deux bonnes nouvelles et une mauvaise, annonce-t-il de but en blanc.

— Vas-y, mec, lui répond Jules, prêt à entendre le verdict.

— D’abord, j’ai réussi à trouver une dépanneuse. Le garage se trouve à environ une dizaine de minutes d’ici, ce qui nous évitera de faire un trop gros détour sur notre itinéraire.

— Yeah !! s’écrie le groupe en chœur.

— Sauf que le gars m’a dit qu’il était débordé, faque il ne sera pas là avant deux heures, enchaîne Oli.

— Bouuu !! hue le trio, d’une seule et même voix.

— Attendez, attendez, nous interrompt Flavie, les yeux remplis d’espoir. Il y a une dernière bonne nouvelle.

— L’autre bonne nouvelle, c’est que même s’il n’y a rien à faire au Manitoba, je pense qu’on n’est pas si mal tombés.

Oli s’éloigne tout en mystère. Intrigués, nous le suivons pendant quelques mètres, jusqu’à l’endroit où il se tenait un peu plus tôt pour téléphoner. De la route, le paysage semblait banal et sans intérêt, mais une fois que l’on s’approche du garde-fou à cet endroit précis, on découvre quelques mètres plus bas une petite clairière intime, longée d’un étroit cours d’eau sur lequel le soleil se reflète déjà. Un vrai petit coin de paradis… En tout cas, vu d’ici, c’est l’impression que ça donne ! Les pierres de la paroi se sont formées de telle sorte qu’on dirait presque un escalier. Un escalier abrupt et dangereux, mais un escalier tout de même, qui nous permettra de descendre.

— Je vais en profiter pour faire quelques clichés de chaussures de sport, nous annonce Oli, déjà en route vers le minibus pour prendre ce dont il a besoin.

— Allons-y ! renchérit Jules, enchanté. J’nous prépare un petit snack pour se faire un pique-nique en bas.

— Eh bien, me dit Flavie avec un sourire. C’est fou parfois comme les coups du sort peuvent nous faire vivre des aventures improbables. J’adore la vie, qui a toujours une bonne surprise en réserve.

OK… là-dessus, on n’a pas la même opinion. Inquiète, je jette un œil vers le ravin et je scrute le décor. J’y vois au bas mot vingt-six façons de me péter la gueule en tentant de descendre. Mais bon. Le vertige, si on l’ignore, ça doit partir tout seul avec le temps, non ?

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