Les ailes d'Icare
Un Facheux
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Il est à Paris jusqu’à trois belles pécheresses que nous pourrions nommer et qui mènent joyeuse vie à la face de tout Israël, sans que leur crédit, et elles en ont beaucoup, s’en trouve compromis le moins du monde. Elles sont reçues partout, et l’on tient à honneur d’être reçu chez elles. En leur faveur, la sévérité, la pruderie, tranchons le mot, la bégueulerie d’un certain monde retire ses griffes et fait patte de velours. Le moyen, en effet, de frapper d’ostracisme ces illustres viveuses ! La première est si riche et donne de si beaux bals ! La seconde est douée d’un esprit si redoutable ! La troisième a de si nombreuses alliances dans la plus haute aristocratie ! D’après ce triple exemple, on voit que, même dans la société qui se pique le moins d’indulgence, une très-grande fortune, un très-grand talent ou une très-grande naissance suppléent au besoin une très-grande vertu. Mais la règle qui prescrit la ligne droite aux femmes désireuses d’être considérées ne souffre aucune autre exception. Millionnaire, poëte ou duchesse, madame Piard se fût peut-être trouvée assez forte pour imposer au monde ses faiblesses. Ne possédant aucun de ces titres, elle comprit que le droit de faillir lui serait contesté. Si son crédit lui avait donné des créatures, en revanche il lui attirait des ennemis et surtout des ennemies, qui, au premier faux pas, n’eussent pas manqué de constater sa chute et d’en triompher. La perspective de ce danger fit éclore dans l’esprit de la femme ambitieuse une réflexion que le plus spirituel des diplomates modernes avait exprimée en termes presque semblables, à propos d’une catastrophe sanglante.
— Dans ma position, se dit Isaure, la moindre aventure serait plus qu’un crime, ce serait une faute.
La science a trouvé le moyen d’utiliser les substances les plus malfaisantes ; grâces à elle, l’antimoine, l’opium, le sublimé corrosif, les cantharides, la chair de vipère même deviennent d’excellents médicaments. Quelque admirable qu’elle puisse paraître, cette métamorphose du venin en remède n’offre rien de plus surprenant que le phénomène accompli chaque jour par certains êtres, maîtres en l’art de vivre, qui de deux ou trois vices convenablement pilés, triturés et amalgamés, composent à leur usage une belle et bonne vertu dont l’exploitation leur vaut l’admiration publique. Madame Piard pratiqua heureusement cette chimie morale. Du mépris que lui inspirait son mari et de l’antipathie qu’elle venait de vouer à son amant, de son désir d’arriver aux suprêmes échelons du crédit et de la frayeur que lui causaient les médisances de salon, de son ambition, de son envie, de sa vanité et de bien d’autres sentiments non moins acrimonieux, elle tira, par une sorte de distillation merveilleuse, la pure et limpide détermination de rester fidèle quand même à ses devoirs de femme mariée.
— La conduite de monsieur Piard ne doit avoir aucune influence sur la mienne, se dit-elle en levant noblement la tête ; malgré ses torts, je resterai vertueuse.
Ainsi que nous l’avons vu les motifs de cette belle et sage résolution n’étaient pas exempts d’alliage. Mais qu’importe ? il entre plusieurs poisons dans la thériaque qui n’en est pas moins un fort bon remède ; de même la vertu d’une femme est toujours digne de louanges, quels que soient les éléments dont elle est formée.
Après avoir admiré son héroïsme comme il méritait de l’être, madame Piard trouva que, exercé gratuitement et sans restriction, il toucherait de bien près à la duperie. Le conseiller d’état était d’une nature trop vulgaire pour comprendre la sublimité du pardon qui lui était accordé, il ne fallait attendre de lui ni reconnaissance, ni repentir, ni réforme. Quelle serait donc la récompense de cette noble action ? En y réfléchissant, l’épouse magnanime ne tarda pas à découvrir le moyen de se rembourser de sa grandeur d’âme, intérêt et capital. Ici nous devons entrer dans quelques explications pour faire comprendre ce mode d’indemnité.
Jusqu’alors le ménage de monsieur et de madame Piard avait été soumis à une sorte de régime constitutionnel, basé sur l’équilibre des pouvoirs ; système admirable en théorie un peu plus qu’en pratique, et que l’expérience des vingt-cinq dernières années commence à réduire à sa juste valeur. Dans la maison du conseiller d’état, aussi bien que sur un théâtre plus vaste, cette machine à rouages compliqués, qui s’appelle en mauvais français pondération gouvernementale, ne fonctionnait pas toujours à la satisfaction de tout le monde. Si trois pouvoirs ont peine à s’accorder, deux ont moins de chances encore de vivre en bonne intelligence ; car l’absence d’un tiers-gouvernement fortifie la lutte en la simplifiant. Entre le conseiller d’état et sa femme, point de matelas pour amortir les coups, point de pairie ; la prérogative royale et l’omnipotence parlementaire se trouvaient face à face, également disposées à agrandir, aux dépens de la partie adverse, le cercle de leur autorité respective. Plus d’un conflit avait déjà eu lieu avec des succès variés et sans résultat décisif. Si madame Piard montrait une volonté ferme, active et persévérante, le conseiller d’état, en revanche, était taquin, vétilleux, opiniâtre ; l’une se sentait née pour le commandement, l’autre n’avait aucune vocation pour l’obéissance. En se mariant, Isaure, qui avait le sentiment de sa force, n’avait pas douté un seul instant qu’elle ne réussît à prendre sur son mari l’ascendant le plus absolu, et la perspective de cette autorité sans contrôle n’était pas le moindre des motifs qui l’avaient déterminée à une union si disproportionnée à certains égards. Désabusée bientôt par l’expérience et trouvant une insubordination têtue là où elle avait rêvé une complète soumission, elle essaya de conquérir par l’habileté l’empire qu’elle n’espérait plus d’emporter de haute lutte ; elle étudia le caractère de son mari et découvrit promptement que la fermeté dont il faisait parade avait plus de superficie que de profondeur.
Le conseiller d’état était tranchant dans ses propos plutôt qu’immuable dans ses résolutions. C’était un de ces esprits bien émoulus mais mal trempés, qui se croient d’acier parce qu’ils sont cassants. Depuis son mariage, ce qu’il redoutait par dessus toutes choses, c’était de paraître gouverné par sa femme et de donner pour l’amusement de la société parisienne une nouvelle édition de Georges Dandin. Dès qu’elle eut deviné cette faiblesse, madame Piard comprit le parti qu’elle en pouvait tirer. Au lieu de froisser par des manières impérieuses la vanité du bourgeois son époux, elle lui montra une déférence purement verbale, mais suffisante pour lui ôter tout prétexte de se révolter contre un système d’empiétement qui, sous les dehors les plus polis, n’en poursuivait que plus résolument son chemin. Par un compromis plein d’adresse Isaure affecta de se soumettre à son mari dans les petites circonstances, afin d’acquérir le droit de lui imposer sa volonté dans les occasions importantes. Le conseiller d’état ne comprit pas d’abord la portée d’une pareille tactique ; en se voyant abandonner presque sans contestation certains points de l’administration conjugale auxquels d’ordinaire les femmes attachent beaucoup de prix, il se crut sérieusement le maître et tomba, presque immédiatement, dans les fautes par où périssent les gouvernements faibles qui osent essayer du despotisme. Au lieu de gouverner il trôna.
Pris d’une passion frivole pour le commandement qu’il avait craint de partager, et que lui livrait l’apparente abnégation d’Isaure, il le prodigua hors de propos et l’usa peu à peu dans mille détails mesquins auxquels l’autorité d’un mari ne descend jamais sans se compromettre. Au rebours de ce qui se passe d’ordinaire, monsieur Piard s’occupa spécialement de l’administration de son ménage. Le choix des domestiques, l’ameublement, les dîners à donner, les visites à faire, les comptes de la dépense, la tenue de la maison, toutes les choses en un mot que les femmes regardent avec raison comme leur légitime apanage, devinrent pour lui l’objet d’une préoccupation journalière et minutieuse.
Isaure avait trop d’orgueil dans l’esprit pour tenir au gouvernement de l’office ; elle visait plus haut que cet emploi de ménagère. Elle laissa donc son mari s’engluer à ces pauvretés, sachant bien qu’il y laisserait la meilleure partie de ses ailes et perdrait ainsi la faculté de la contrarier dans l’essor qu’elle méditait de prendre. Les choses se passèrent comme elle l’avait prévu : monarque absolu du pot au feu, monsieur Piard vit insensiblement sa royauté réduite à cet unique et ridicule privilège, mais, la vanité aidant, il fut longtemps à s’apercevoir de l’affaiblissement d’un pouvoir dont sa femme lui laissait les insignes. A la place du conseiller d’état bien d’autres eussent été aussi aveugles. N’était-il pas libre d’inviter à dîner qui lui plaisait ? La voiture n’était-elle pas à ses ordres un peu plus qu’à ceux d’Isaure, qui sortait fort peu ? N’était-ce pas à son image que se trouvaient frappés les mille petits détails, monnaie courante de la vie domestique ? Combien de maris se croient les maîtres au logis, qui seraient fort empêchés d’exercer la moindre de ces prérogatives ! trouvant vingt fois par jour l’occasion de commander, et obéi aussi ponctuellement que l’aurait été un despote asiatique, comment monsieur Piard eût-il pu découvrir, sous un si beau velours, les vermoulures de son trône ?
Le conseiller d’état vécut d’abord dans la plus décevante illusion dont se puisse bercer un homme d’un âge mûr, marié à une jeune femme ; il prit au sérieux l’article du Code civil qui proclame l’époux chef de la communauté. Mais tandis qu’il se complaisait ainsi au puéril exercice d’un pouvoir sans portée, Isaure l’enveloppait d’un réseau à mailles aussi tenaces qu’imperceptibles. Sous prétexte de s’instruire à l’école d’un homme si expérimenté, elle s’était fait mettre au courant de toutes ses affaires ; elle le consultait sur tout pour arriver à le conseiller à son tour. Peu à peu les conseils l’emportèrent de beaucoup sur les consultations. Monsieur Piard contracta l’habitude de rendre compte à sa femme de toutes ses actions, à l’exception d’un seul chapitre qu’il n’est pas besoin d’indiquer. Sur bien des points il modifia ses opinions d’après les observations pleines de sens qu’elle semblait lui soumettre et non lui imposer. Il rompit des liaisons politiques dont elle lui démontra les inconvénients pour en contracter de nouvelles beaucoup plus profitables selon elle, et finit par ne pas former la moindre détermination, ni risquer la démarche la plus insignifiante avant d’avoir pris le mot d’ordre d’Isaure, devenue ainsi, par une progression insensible mais continue, l’arbitre suprême de sa conduite sociale et politique.
Après avoir quelque temps subi à son insu l’influence de sa belle Egérie, il était impossible qu’à la fin monsieur Piard n’ouvrît pas les yeux ; il les ouvrit fort grands, en effet, le jour où il vit poindre au-dessus de sa tête l’extrémité d’un joug jusqu’alors imperceptible. Très-surpris de se trouver en tutelle à son âge, il essaya même de s’émanciper, mais il était trop tard : le pli de l’obéissance était pris. Le conseiller d’état se résigna donc à un ascendant qu’il n’avait plus la force de briser. Il essaya même de se persuader que, loin d’être humilié par la supériorité d’Isaure, il avait lieu de s’en réjouir. Il se dit que, devant l’intérêt, la vanité devait se taire, et que les grandeurs où le porterait infailliblement le crédit de sa femme l’indemniseraient du reste de son abaissement marital.
Peu à peu cette compensation pénétra si avant dans la cervelle du conseiller d’état, qu’il finit par y songer nuit et jour. Il avait d’abord borné ses désirs à une direction générale ; mais bientôt il se trouva un peu trop modéré, et décida qu’il ne tiendrait pas sa femme quitte envers lui à moins d’un ministère quelconque. Isaure, sur ce point, partageait l’ardente convoitise de son mari ; mais, plus habile, elle comprenait que brusquer l’attaque, ce serait en compromettre le succès ; elle attendait donc le moment favorable avec une patience pleine de force dont l’ambitieux de cinquante ans était incapable.
Le ministère n’arrivant pas, et aucun signe n’annonçant à l’horizon le lever prochain de cet astre désiré, monsieur Piard passa successivement et en fort peu de temps de l’espérance au doute, du doute au découragement, et du découragement à la mauvaise humeur la plus prononcée. Une élection où il ne put parvenir à se faire nommer député, et l’échec qu’il essuya en voulant changer de section au conseil d’état, devinrent à ses yeux d’intolérables mécomptes. Nous avons dit comment, par suite de ses revers, il avait pris en haine les solliciteurs dont il voyait Isaure entourée. Son mécontentement ne se borna pas à cette aversion sans conséquence ; bientôt il se manifesta d’une manière plus grave. S’abandonnant à la légèreté de son caractère, monsieur Piard dévia de la ligne prudente que sa femme lui avait tracée. Il s’éloigna du parti qui s’intitule conservateur après avoir fait la révolution de 1830, et se rapprocha de quelques esprits brouillons, louches, hargneux, pour qui l’opposition est une affaire de tempérament, et vers lesquels le poussait, par une sorte de sympathie, la taquinerie naturelle de son esprit. Il alla moins souvent dans les salons ministériels, et, par contre-coup, montra de l’assiduité chez monsieur Dupin, et même chez monsieur Odilon-Barrot ; il parla des injustices dont il se trouvait l’objet d’un air dégagé où perçait la rancune, s’abonna ostensiblement au National et au Charivari, et se mit à critiquer les actes du gouvernement avec une hardiesse qui, de la part d’un fonctionnaire public, devait paraître monstrueuse aux dépositaires du pouvoir. En un mot il prit l’attitude d’un homme décidé à jouer quitte ou double. Ce jeu offre des chances de succès aux gens qu’un mérite reconnu fait paraître nécessaires, mais il mène tout droit à une destitution les mécontents qui ne se recommandent pas par une grande valeur personnelle. Madame Piard, à qui n’avait pas échappé la mauvaise humeur de son mari, mais qui n’avait aucun moyen d’y porter remède, vit sur quel écueil inévitable il s’allait briser si elle ne l’arrêtait quand il était temps encore. Plusieurs des hommes politiques, habitués de son salon, l’avaient avertie d’ailleurs du danger que courait le conseiller d’état.
— Piard a tort, lui avaient-ils dit à différentes reprises ; tandis que votre conduite est un modèle de sagesse, de tenue et d’habileté, il agit comme un enfant sans raison. Si vous le laissez faire, il perdra tout ; on est très-mécontent de lui au château.
Justement effrayée, Isaure voulut user d’un ascendant qu’elle croyait irrésistible, mais la manière dont furent accueillies ses remontrances lui apprit qu’elle avait trop présumé de son pouvoir. Monsieur Piard, qui rendait sa femme responsable des dégoûts dont il se disait abreuvé, avait prévu ses réprimandes ; loin de les redouter comme il eût pu faire quelques mois auparavant, il les attendait de pied ferme et avec une sorte d’impatience, décidé qu’il était à profiter de l’occasion pour briser le joug auquel il s’était soumis jusqu’alors, et à conquérir la liberté, puisque la puissance lui échappait.
— Je suis désolé que mes opinions ne soient pas les vôtres, répondit-il aigrement dès qu’Isaure eut entamé cette discussion délicate ; mais au risque de vous déplaire je les garderai. Je ne suis pas un enfant, et je sais ce que j’ai à faire. Vous ai-je jamais empêché de recevoir dans votre salon qui bon vous semble ? Que les 221 en fassent leur club si ça vous convient et à eux aussi, je ne m’y oppose pas ; mais, de mon côté, je prétends être libre. On trouve mauvais, dites-vous, que je sois abonné au National et que j’aille chez Odilon-Barrot ? Si l’on me pousse à bout, je m’abonnerai au Bon Sens, et j’irai chez Garnier-Pagès. Abreuvé de dégoûts comme je le suis, c’est bien le moins que je conserve la liberté de conscience dont jouit le dernier des citoyens. Après tout, que dois-je au gouvernement ? A cinquante ans conseiller d’état ! la belle conquête ! Il est vrai que vous, Madame, vous avez du crédit ; vous êtes toute puissante. Au ministère de l’intérieur, on ne jure que par vous, et l’on pourra bientôt lever un régiment des gens dont vous avez fait la fortune. Mais qu’est-ce que cela me rapporte, à moi ? Depuis que j’ai eu l’honneur de vous épouser, ai-je avancé d’un pas ? Vous planez dans les hautes régions de la politique, tandis que je végète dans des travaux vulgaires et subalternes ! Je conçois que votre rôle vous semble agréable, mais sachez que le mien commence à me déplaire. Je dirai cela tout haut et à qui voudra l’entendre. Si cela offense la camarilla, qu’on me destitue ; je ne demande pas mieux ; ma position en sera plus franche ; et puis cela fera une place vacante, et peut-être en pourrez-vous disposer en faveur d’un de vos protégés !
Cette tirade, débitée d’un ton acerbe, apprit à Isaure que son mari était blessé au vif. Vainement essaya-t-elle de le ramener à des sentiments plus dignes d’un homme politique. Ses efforts échouèrent devant l’opiniâtreté du fonctionnaire abreuvé de dégoûts qui, pour réponse unique à tous les arguments dont il se trouvait assailli, se contenta de répondre en ricanant :
— Qu’on me destitue si l’on n’est pas content ! Cela m’est parfaitement égal ; ma philosophie est à l’épreuve d’un malheur plus grave que la perte d’un emploi si chétif.
… . Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient ruinæ.
Si une destitution était indifférente à l’homme en place, ce dont, après tout, il est permis de douter, il est certain, en revanche, qu’elle eût été pour madame Piard le sujet d’un déboire mortel. Aux yeux d’une ambitieuse, un mari n’est, il est vrai, qu’un instrument, mais, si peu qu’elle y tienne, encore n’aime-t-elle pas à le voir brisé ; car quel autre serait d’un bois si souple et d’un maniement si facile ! Le ridicule entêtement du conseiller d’état fit donc éprouver à sa femme le plus violent dépit qu’elle eût ressenti depuis son mariage. Toutefois, après un premier échec, elle ne se tint pas pour vaincue. A vingt reprises, et par les plus insidieuses manœuvres ; elle revint à la charge et essaya de ramener au bercail ministériel la brebis égarée ; mais monsieur Piard avait pris goût à l’herbe défendue : au lieu de rejoindre docilement le troupeau dont il ne s’était jamais écarté jusqu’à ce jour, il persista dans son escapade et continua de paître à l’aventure sur le maigre terrain de l’opposition. Pour atténuer cette lourde faute et en prévenir les conséquences ; Isaure alors n’eut d’autres ressources que de redoubler d’amabilité à l’égard des puissances de qui dépendait le sort de son mari. A la considération de la femme à qui l’on ne pouvait rien refuser, le ministère ferma les yeux sur les égarements patriotiques du conseiller d’état et attendit débonnairement qu’il lui plût de venir à résipiscence.
Tel était le désaccord où vivaient depuis quelque temps monsieur et madame Piard ; lorsque la découverte des infidélités du galant à cheveux gris vint mettre dans la main de l’épouse offensée une arme qui devait lui assurer la victoire ; pour peu qu’elle montrât d’adresse à s’en servir. Or, nous avons dit qu’en conduite et en habileté, Isaure n’avait guère de rivales. En prenant la résolution de renoncer au bénéfice de la loi du talion, elle donna une irrécusable preuve de cet esprit supérieur. Une faute, en effet, lui eût enlevé son avantage, en l’abaissant au niveau du coupable. Dans un conflit de cette nature, celle des parties qui a de son côté le bon droit ressemble à une armée riche d’artillerie en face d’une autre qui a perdu la sienne. Madame Piard n’eut garde d’enclouer sa vertu au moment où elle en espérait tirer le meilleur service ; elle la mit en batterie, au contraire, et attendit l’ennemi, c’est-à-dire son mari, la mêche allumée.
— Monsieur Piard n’aura jamais le droit de m’adresser le moindre reproche, se dit-elle en se préparant au combat ; mais si son honneur reste intact, il n’en saurait être de même de l’autorité qu’il cherche à s’arroger. Il est temps de mettre fin à cette lutte ridicule. Dans une maison, il ne peut y avoir deux maîtres : qui doit gouverner de lui ou de moi ? Voilà toute la question : la réponse n’est pas douteuse. En me trompant d’une manière si indigne, il a signé sa déchéance ; à la première occasion je le lui ferai voir.
L’occasion qu’attendait Isaure avec l’infatigable patience d’un chasseur à l’affût, se présenta enfin le jour où Deslandes se battit en duel.
L’ABDICATION MARITALE
Au moment même où Isaure méditait de réduire son mari à l’ilotisme qui caractérise assez généralement les époux des femmes politiques, et contre lequel il avait regimbé trop longtemps, monsieur Piard, de son côté, ruminait un coup d’état domestique, sans se souvenir, le téméraire, que c’est par les coups d’état que commencent les révolutions. Mécontent du ministère, malheureux en amour, furieux contre Deslandes, honteux de la scène ridicule que Blondeau lui avait faite au bal, courroucé de l’arrivée de son beau-père, avec lequel il ne s’était jamais accordé, le conseiller d’état était arrivé par degrés à un état d’irritation qui, grâce à son tempérament sanguin, eût pu devenir dangereux en se prolongeant. Dans cette fâcheuse disposition, un ivrogne, pour se soulager, se fût grisé d’abord, et ensuite eût battu sa femme. De ces deux remèdes infaillibles, dit-on, monsieur Piard ne crut devoir employer que le dernier, et encore y fit-il les changements que lui imposait sa condition. Au lieu de battre, il querella, ce qui revient au même, car les paroles aussi bien que les coups peuvent servir de soupape à la colère.
Après le déjeuner, et dès que monsieur de Loiselay, qui avait eu dans la matinée une conversation confidentielle avec sa fille, fut sorti pour aller chez le substitut, monsieur Piard, contre son habitude, suivit sa femme au salon. Il s’y promena quelques instants les mains croisées derrière le dos, tandis qu’Isaure, lisant un orage sur cette physionomie renfrognée, s’établissait dans son fauteuil, au coin du feu, de l’air d’une femme qui a sa foudre prête. A la fin, le conseiller d’état s’approcha de la cheminée et s’y adossa en croisant solennellement les pans d’une superbe robe de chambre à ramage.
— Votre père vous a-t-il dit s’il comptait rester longtemps à Paris ? demanda-t-il avec un regard qui n’annonçait pas une passion violente pour l’exercice de l’hospitalité.
— Un mois, je suppose, répondit Isaure ; trouvez-vous que ce soit trop ?
— Du moment que monsieur de Loiselay est chez vous, il est chez lui, reprit d’un ton glacial le gendre du vieux gentilhomme ; qu’il y reste l’année entière, il me fera plaisir. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas être condamné, comme je l’étais à D***, à faire tous les soirs sa partie d’échecs. Dans ce temps-là, je me résignais à cette corvée, mais à présent je ne me sens pas la même vertu.
— Dans ce temps-là, vous aviez envie de m’épouser, et maintenant nous sommes mariés ; il est donc tout simple que les égards prodigués alors à mon père vous semblent aujourd’hui superflus ; tranquillisez-vous ; votre complaisance ne sera pas mise à l’épreuve.
— Parce que je n’aime pas les échecs, n’allez-vous pas m’accuser de manquer d’égards pour votre père ? dit monsieur Piard avec l’accent bourru d’un homme décidé à entamer une querelle, n’importe à quel propos.
— Si telle était mon intention, j’aurais tort, répondit froidement Isaure. Mon père n’est pas homme à souffrir qu’on lui manque ; et vous êtes trop prudent pour que j’aie besoin de vous rappeler le respect que nous lui devons tous deux.
— Oh ! votre père est le phénix des pères ; c’est convenu. Il possède toutes les vertus imaginables, et je dois me trouver fort honoré, moi, pauvre bourgeois sans aïeux, d’être le gendre d’un homme dont les ancêtres ont été aux croisades. Mais vous m’avouerez du moins que, parmi toutes ses éminentes qualités, ce n’est pas la discrétion qui brille le plus.
— Dites-vous cela parce qu’il est venu nous voir ?
— Eh ! non, madame ; monsieur de Loiselay est ici chez lui, je le répète ; ce que j’ai voulu dire, et vous m’avez fort bien compris, c’est qu’il pourrait se dispenser de nous empêtrer à chaque instant d’une nichée de solliciteurs, qu’en dépit de ses lettres de recommandation, vous me permettrez de trouver parfaitement insupportables.
— A chaque instant… une nichée… répéta la jeune femme ; mais depuis plus d’un an, mon père ne nous a recommandé que monsieur Deslandes.
— Et c’est aussi de monsieur Deslandes que je veux parler, reprit M. Piard, heureux d’avoir enfin trouvé le bouton de la soupape par où il voulait épancher son humeur massacrante. Oui, de monsieur Deslandes lui-même. Savez-vous ce qu’on dit de lui dans le monde ? jusqu’en ce salon ?
— Est-ce que dans le monde on s’occupe de monsieur Deslandes ? répondit Isaure avec un sourire sardonique.
— De quel sot ne s’occupe-t-on pas ?
— Eh bien, puisque monsieur Deslandes est devenu un homme à la mode, ce dont je ne me serais guère doutée, voyons, que dit-on de lui ?
— Ce qu’on dit, madame ? on dit qu’il est amoureux de vous, et qu’il vous fait la cour.
Monsieur Piard disait la vérité sans le savoir, ce qui arrive quelquefois aux maris qui parlent en riant des conquêtes de leurs femmes ; seulement il ne riait pas. Décidé à se débarrasser du substitut qu’il avait pris en haine effroyable depuis la lettre anonyme, il cherchait un prétexte plausible pour déterminer Isaure à ne plus le recevoir ; près d’une personne si rigide dans sa conduite et si soumise aux convenances, la meilleure manière de motiver l’exclusion du provincial n’était-ce pas de le représenter comme un homme compromettant ? Telle fut la belle raison qui engagea le conseiller d’état à feindre à l’égard de sa femme la jalousie qu’il n’éprouvait en réalité que pour sa maîtresse.
— Ah ! monsieur Deslandes est amoureux de moi ! je suis bien aise d’apprendre cela, dit madame Piard en souriant de nouveau avec le plus magnifique dédain. Et moi, dit-on que je réponde à cette belle passion ?
— Les choses n’en sont pas encore là, reprit le faux jaloux qui fronçait les sourcils ; mais vous connaissez la malignité du monde : donnez-lui prise, ne fût-ce que par un cheveu, bientôt elle s’empare de vous corps et âme ! Horace a dit :
Parturient montes, nascetur ridiculus mus.
Dans le monde ce sont les souris qui enfantent des montagnes.
— Puisque, de votre aveu, la montagne est encore à naître, qui vous empêche d’écraser la souris ?
— Vous savez que j’ai l’habitude de ne rien faire sans vous consulter, reprit M. Piard d’un ton moins emphatique ; je n’ai pas besoin de vous dire, que je me mets, ainsi que vous, fort au-dessus des sots propos dont les assiduités de monsieur Deslandes ont pu être l’objet ; mais peut-être serait-il bon de leur imposer silence d’une manière péremptoire. Tenez-vous beaucoup aux visites de ce monsieur ?
— J’y tiens si peu, dit Isaure, qu’à partir d’aujourd’hui ma porte lui sera refusée. N’est-ce pas là ce que vous voulez ?
Le conseiller d’état fut à la fois surpris, ravi et un peu contrarié d’un succès si facilement obtenu : surpris, sa femme ne l’avait pas habitué à tant de condescendance ; ravi, n’allait-il pas être délivré de sa bête noire ? contrarié enfin, faute d’obstacles, sa mauvaise humeur n’avait plus de prétexte ; il devait la contenir sous peine de ridicule, et rien n’est indigeste comme une colère rentrée.
— Je suis sûr qu’en vous-même vous m’accusez de jalousie et de despotisme, dit-il dans l’espoir d’être contredit et de rallumer ainsi une discussion qui, malgré lui, semblait près de s’éteindre.
— Fussiez-vous jaloux, je n’aurais pas raison de me plaindre, répondit madame Piard avec une douceur hypocrite ; la jalousie est une preuve d’attachement.
— A la bonne heure ; mais vous trouvez, je le parie, qu’en vous priant de cesser de voir un de vos plus assidus courtisans, j’abuse un peu de ma puissance maritale ?
— Pourquoi cela ? dit Isaure d’un ton plus insidieux encore ; n’êtes-vous pas le maître chez vous ? je n’ai, je vous jure, nulle envie de m’insurger contre une autorité si légitime ; je trouve fort naturel que vous me défendiez de recevoir les gens qui vous déplaisent. En m’avertissant des propos ridicules dont je puis être l’objet, vous me mettez à même de les réduire au silence ; c’est un véritable service que vous me rendez, et je serais folle d’y voir un acte de tyrannie. Entre époux ne doit-on pas se conseiller, se soutenir ? Voyons, pendant que nous y sommes, avez-vous encore quelque avis à me donner, quelque observation, quelque remontrance à me faire ? Parlez sans crainte de me blesser. Personne n’est infaillible, et je ne demande pas mieux que d’être instruite de mes fautes.
Emerveillé d’un langage si exemplaire, monsieur Piard leva le nez au plafond en cherchant quel nouveau grief il pourrait articuler ; car lorsqu’une femme veut bien se reconnaître des défauts, il est imprudent de ne pas la prendre au mot, et de lui laisser croire qu’on la trouve parfaite.
— Il y a encore ce monsieur de Rochelle dont les visites peuvent paraître un peu fréquentes, dit-il après un silence assez long dont Isaure eût eu le droit de tirer vanité, car il prouvait combien sa conduite offrait peu de prise à la critique.
— Consigné comme monsieur Deslandes, répondit-elle sans la moindre hésitation ; à un autre.
— Un autre, dit M. Piard en cherchant de nouveau, mais cette fois sans trouver ; je ne vois plus rien… c’est tout… et même, je ne prétends pas que les assiduités des personnes dont je viens de parleraient aucun inconvénient sérieux, mais le monde est si abominable qu’on ne saurait montrer trop de réserve et de prudence.
— Trouvez-vous que je manque de l’une ou de l’autre ?
— Au contraire. Vous êtes parfaite de tenue, de dignité et de raison ; chacun en convient.
— Pas de compliments. En ce moment il ne s’agit pas de mes qualités, mais de mes défauts. Qu’avez-vous encore à me reprocher ?
— Rien, répondit le conseiller d’état, contraint, un peu malgré lui, de rendre hommage à la vérité.
— Cherchez bien, reprit Isaure avec un traître sourire.
— J’ai beau chercher.
— Quoi ! pas une étourderie, pas une légèreté, pas une inconséquence ! Prenez garde, vous allez me rendre orgueilleuse.
— Alors vous aurez un défaut.
— On n’eût rien dit de plus délicat à l’Œil-de-Bœuf.
Monsieur Piard se drapa dans sa mirifique robe de chambre et sourit d’un air évaporé, comme eût pu faire au petit-lever un marquis à talons rouges.
— Voilà donc le chapitre de mes fautes terminé, reprit Isaure ; avouez qu’il est court.
— Il pourrait l’être plus encore et s’écrire en un seul mot, reprit le conseiller d’état, remis en humeur de galanterie par le compliment qu’il venait de recevoir.
— Quel mot ? demanda-t-elle.
— Vertu ! répondit monsieur Piard qui, s’inclinant vers elle, lui prit la main et la porta lentement à ses lèvres, d’un air qu’il crut aussi noble que gracieux.
Isaure se laissa baiser la main sans sourciller ; regardant ensuite fixement son mari qui venait de se redresser contre la cheminée, elle lui dit du ton le plus naturel et le plus calme :
— Puisque mon examen de conscience est achevé, vous plaît-il que nous commencions le votre ?
Monsieur Piard ne s’attendait nullement à cette proposition. Distrait de son humeur farouche par l’aménité d’Isaure, il s’était laissé conduire sans s’en apercevoir, en passant par la chambre d’épreuve d’où était sortie plus blanche que l’hermine la femme irréprochable, jusqu’à la porte clandestine qui ouvrait sur ses égarements personnels. A la vue d’un péril qu’il avait toujours redouté, il sentit les restes de sa colère se fondre en un gâchis d’embarras, de dépit, d’inquiétude, de frayeur même, au milieu duquel sa présence d’esprit se laissa choir tout net. Par le geste instinctif de l’homme qui prévoit une attaque et cherche à y parer, il croisa sa robe de chambre, faible et ridicule cuirasse, et parvenant à sourire, mais de l’air le moins enjoué :
— Il est impossible que mes péchés ne soient pas un peu plus gros que les vôtres, dit-il, et je craindrais d’avoir en vous un confesseur trop sévère.
— Je vous promets au contraire une grande indulgence, répondit madame Piard, dont la figure exprimait la tranquillité la plus froide ; — la sévérité ne remédie à rien et souvent elle achève de tout gâter. Vous ne trouverez donc dans mes paroles ni amertume, ni fiel. Ce ne sont pas des reproches que je veux vous adresser, mais des conseils…
— Des reproches ! interrompit le conseiller d’état qui feignit de s’emporter à ce mot, dans le but d’intimider sa femme et d’arrêter l’explication dès le préambule ; des reproches ! en quoi, s’il vous plaît, méritai-je les vôtres ? Des reproches ! !
Isaure étendit la main vers son mari, et ce seul geste, exécuté avec le plus grand calme, lui coupa la parole.
— Ne cherchez pas à vous mettre en colère ; vous n’y réussiriez pas, lui dit-elle lorsqu’elle le vit réduit au silence ; asseyez-vous au lieu d’essayer des poses de mélodrame ; et, avant tout, éteignez le feu qui prend à votre robe de chambre.
Le conseiller d’état obéit avec une docilité machinale.
— Écoutez-moi tranquillement comme je vous parle, continua Isaure ; si l’un de nous deux a le droit de se montrer courroucé, c’est moi je pense ; vous voyez cependant si je suis de sang-froid : tâchez de m’imiter. Vous avez une maîtresse.
— Cela n’est pas vrai, s’écria monsieur Piard en devenant soudain presque aussi rouge qu’une pivoine.
— Vous avez une maîtresse, reprit l’épouse outragée, sans que sa voix, en prononçant ce mot irritant, manifestât la plus légère émotion : elle s’appelle ou plutôt se fait appeler madame de Marmancourt ; elle demeure rue Saint-Lazare et reçoit deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Parmi les hommes qui vont chez elle, je vous citerai monsieur Belnay, monsieur de Handsgorf et monsieur Deslandes, dont vous parliez tout à l’heure.
— Deslandes ! c’est ce polisson là qui m’a vendu, pensa le conseiller d’état, qui en voyant sa femme si bien informée ne trouva pour se justifier que ces paroles articulées avec embarras : — Comment pouvez-vous ajouter foi à des propos si absurdes ? ne voyez-vous pas qu’on cherche à nous brouiller, à semer la discorde dans notre intérieur ? Je ne sais pas seulement s’il existe dans Paris une femme qui porte le nom que vous venez de prononcer. Comment avez-vous dit ? Mariancourt ? Bazancourt ?
— Assez, dit Isaure toujours impassible ; ne vous abaissez pas inutilement au mensonge ; je sais à quoi m’en tenir. Par bonheur nous n’avons pas d’enfant ; les dépenses extravagantes que vous faites pour cette femme n’atteignent donc que moi seule, et ce n’est pas là un malheur à quoi je puisse être fort sensible. Grâces au ciel je n’ai pas besoin du luxe, et je ne tiens pas à l’argent. D’un autre côté, poursuivit-elle avec un sourire d’ironie, je n’ai jamais été assez présomptueuse pour espérer de captiver un homme habitué aux succès les plus flatteurs et les plus variés. Dès le jour de notre mariage, j’ai dû prévoir que ce n’était pas à une pauvre provinciale, telle que moi, qu’était réservé un tel honneur, d’avance je me suis résignée à ce qui se passe aujourd’hui. Trouvez-vous que je vous parle avec assez de modération ? Vous me trompez, peut-être nous ruinez-vous, et cependant je ne vous reproche ni vos dissipations, ni votre infidélité. Sur ce double article, dire un seul mot de plus serait au-dessous de moi ; mais il est d’autres considérations plus graves à mes yeux, et au sujet desquelles je me permettrai de vous soumettre quelques observations.
— Où veut-elle en venir ? se demanda monsieur Piard, à qui l’extraordinaire mansuétude de sa femme causait plus d’émotion que n’eût fait le courroux le plus véhément.
— Ne m’interrompez pas, reprit Isaure d’une voix posée. Il s’agit d’intérêts sérieux ; lorsque je vous aurai exposé ma manière de voir, vous me répondrez, si vous pouvez. Je ne me suis jamais abusée sur la constance de vos sentiments, mais en revanche je m’étais bercée d’une illusion à laquelle je ne veux renoncer qu’à la dernière extrémité. En me mariant avec vous j’avais cru épouser un homme d’état. Depuis quelque temps vous n’épargnez rien pour me désabuser. Je ne répèterai pas ici ce que je vous ai dit déjà vingt fois, mais en deux mots : que voulez-vous ? Toute conduite raisonnable a un but qui se peut avouer. Quel est votre but ? Conservateur depuis 1830, vous vous jetez aujourd’hui dans l’opposition ; à quel propos ce changement ? Vous m’allez parler de vos griefs, des lenteurs de votre avancement, des dégoûts dont on vous abreuve ; mais quand même tout cela serait vrai, ce que je nie, serait-ce une raison pour vous conduire comme vous faites ? Vous vous plaignez de marcher trop lentement ; rétrograder est-il le moyen d’arriver plus vite ?
— Où voyez-vous que je rétrograde ? interrompit monsieur Piard en hochant la tête d’un air capable.
— Oh ! je sais qu’en vous rapprochant de la gauche vous croyez acquérir de l’importance et manœuvrer d’une manière fort habile. Permettez-moi de vous détromper ; mais pour cela laissons de côté les déclamations de vos journaux patriotes, et parlons raison. En France qu’est-ce que l’opposition ? un terrain de passage et non d’établissement ; les habiles y campent mais n’y bâtissent pas : il n’y a que les sots ou les brouillons qui en s’y logeant passent un bail à vie. Encore une fois, qu’est-ce que l’opposition ? l’antichambre du pouvoir ; pas autre chose. Qu’on passe par cette antichambre lorsqu’on n’a pas l’esprit de trouver une autre porte, rien de mieux ; mais qu’on y revienne quand une fois on s’est trouvé commodément assis au salon, voilà ce qui est insensé, dérisoire, absurde ! Et voilà ce que vous faites ! Qu’en résultera-t-il ? je vais vous l’apprendre. Si vous persévérez trois mois encore dans la ligne où vous êtes entré, votre avenir politique est détruit sans retour ; vous devenez un homme impossible. Déjà le roi vous a cité parmi les personnes dont il se plaint, et vous savez s’il est prudent de déplaire à un roi, fût-il constitutionnel. Les ministres de leur côté sont fort mécontents de vous ; vainement je cherche à pallier vos torts, chaque jour je perds du terrain, et le moment n’est pas loin où mes efforts seront tout à fait inutiles. Le mot défection a été prononcé ; si vous continuez à le justifier, comment pourrai-je y répondre ? Tôt ou tard donc votre conduite portera ses fruits ; on vous mettra en service extraordinaire, ce qui équivaut à une révocation. Que ferez-vous alors ? car je ne pense pas que vous couriez au-devant d’une disgrâce pour le seul plaisir de la subir. Vous avez sans doute un projet ; quel est-il ?
— Mon projet ! répondit monsieur Piard avec l’importance de l’homme qui se croit un mérite supérieur, le voici : le ministère actuel ne peut aller loin, tout le monde en convient. Cela posé, il ne me paraît pas de si mauvaise politique de sortir de la baraque avant qu’elle tombe. Qu’on me mette en service extraordinaire, à l’instant même je donne ma démission. En ce cas, j’ai la presque certitude d’être nommé député aussitôt qu’il se présentera une vacance dans un des collèges dont la gauche dispose. Le comité Odilon-Barrot m’a fait, à cet égard, des promesses positives. Une fois à la chambre, nous verrons.
— Quoi ? dit Isaure en souriant de pitié.
— On renversera le ministère.
— Peut-être. Mais supposons que cela soit.
— La gauche arrivera au pouvoir.
Madame Piard haussa les épaules.
— J’accorde encore cela, dit-elle ; vous voyez que je vous donne beau jeu.
— Alors si, comme j’ose l’espérer, je me distingue dans la lutte, ma destitution me sera payée au décuple. Entre nous, je ne vois dans la gauche personne qui, sous le rapport des connaissances spéciales, puisse me disputer le ministère de l’instruction publique ou celui de la justice. Quand je devrais me rabattre sur une place de sous-secrétaire d’état ou même sur une direction générale, avouez que cela vaudrait toujours mieux que de rester enfoui à perpétuité au contentieux.
— Voici donc en deux mots votre espérance, dit Isaure avec ironie, colonel sous le ministère actuel, vous comptez, en entrant au service de l’opposition, devenir de plein saut maréchal de France. La prétention serait fort belle, si elle n’était folle. Ne m’interrompez pas et écoutez-moi. Supposons vrai tout ce que vous rêvez. Vous voilà député, votant avec la gauche, et la gauche triomphe. Où cela vous mènera-t-il ?
— A tout.
— A rien. La gauche, comme les deux centres, comme tous les partis, a sa discipline et sa hiérarchie. Quel que soit le banc où vous siégiez, vous trouverez les premières places prises. Je ne parle pas de Laffitte, d’Odilon-Barrot, de Mauguin. Vous n’avez pas, je crois, la prétention de les détrôner. Mais ces chefs ont des lieutenants qui les serrent de près et que talonnent eux-mêmes les capacités du troisième ordre. Au milieu de ce peloton compact qui, en cas de succès, se regarde comme l’état-major né du nouveau ministère, comment espérez-vous de vous faire jour ?
— Par la tribune ! dit fièrement monsieur Piard.
— Par la tribune ! êtes-vous orateur ? Et le fussiez-vous, il n’est pas d’éloquence que n’annulle une position fausse. Transfuge aux yeux des gens sévères, inconséquent et frivole selon les plus indulgents, vous tomberez dans l’opposition comme une goutte d’eau dans la rivière, pour y disparaître. Vous vous plaignez de vos supérieurs d’aujourd’hui ; là, vous en trouverez d’autres plus tracassiers, plus intolérants, plus impérieux ; car, sachez-le bien, nul n’a le goût du despotisme comme ces gens qui ont toujours à la bouche le mot de liberté. Si vous rejetez leur joug, vous vous condamnez à l’isolement, c’est-à-dire au néant. Vous y soumettez-vous, comme font tant d’autres aussi portés que vous à la révolte, voici le sort qui vous attend : dès votre première session vous vous trouverez ce qu’il y a de plus ridicule au monde, un frondeur à la suite, un éplucheur de budgets, un fabricant d’amendements, un de ces êtres moroses, hargneux, impuissants et criards, dont la participation aux affaires se réduit à mordre aux jambes chaque ministère qui passe et les dédaigne. D’homme pratique vous deviendrez un réformateur, un idéologue, un homme à théories, moins que rien. Il est vrai que, d’après le mot d’ordre de vos chefs, vous aurez le droit de jeter dans l’urne une boule noire. Qu’une si belle perspective vous séduise, rien de mieux ; mais je dois vous dire qu’elle n’exerce sur moi aucun prestige. Si ce que je crains se réalise, mon parti est pris d’avance, et le voici : le jour où vous serez mis à la réforme, révocation ou démission peu importe, ce jour-là je me retire à D*** chez mon père. Je ne me sens aucune vocation pour la disgrâce, et il ne me convient pas de déchoir de la position où trois ans d’efforts inouïs m’ont placée. Après avoir accompli l’entreprise la plus difficile en créant un salon, je n’assisterai pas à la ruine de mon œuvre ; plutôt la briser moi-même que de la voir si niaisement détruite ! D’ailleurs, une fois dans l’opposition, vous n’aurez plus besoin de salon, et je vous deviendrai inutile. Tel est mon projet ; vous me connaissez, c’est vous dire qu’il est immuable.