Les carnets secrets de Li Yu : Au gré d'humeurs oisives
5 - un Rêve Rêvé en Vain ?
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UN RÊVE RÊVÉ EN VAIN ?
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NOTHING MATTERS to the man who says nothing matters.
Lin Yutang
When one is old, one treasures every minute
All that matters is to find out in good time Each for himself, which thing he really enjoys.
Yuan Mei (trad. A. Waley)
C e titre n’est pas dû à un soudain accès de désespoir, mais à Claude
Roy1 écrivant à propos de Su Dongpo : « Il sait que tout n’est rien qu’un rêve
rêvé en vain2. »
C’est peindre admirablement l’état d’esprit de tant de poètes chinois et en
particulier d’un Li Yu auquel la variété du monde et sa beauté ne sauraient
cacher la vanité de tout, faire oublier le peu que nous sommes, et pour si peu
de temps, sur cette terre. Epris des bonheurs de la vie, il demeure à chaque
instant douloureusement averti de ce qu’elle a de menacé, d’éphémère,
d’illusoire. Marqué de bouddhisme, suffisamment en tout cas pour réfréner tant
soit peu sa gourmandise aux dépens des créatures vivantes, il en connaît les
trois nobles vérités, à savoir que la naissance est souffrance, que le déclin est
souffrance, que la mort est souffrance – comme sont souffrances le souci, les
lamentations, la douleur, le chagrin, le désespoir… Esthète hédoniste pour qui
chaque moment est précieux, il a une conscience trop aiguë de la fragilité et
de la vulnérabilité de notre existence en ce monde, et plus généralement de
l’Impermanence, pour n’être pas animé d’une double et apparemment
irréalisable exigence : s’ingénier à embellir et agrémenter les conditions et les
heures de la vie (à Villiers de l’Isle Adam lançant avec un humour glacial son
splendide : « Pour ce qui est de vivre, nos serviteurs peuvent faire cela pour
nous ! » il pourrait répondre : « Mais pour ce qui est de bien vivre, nous n’en laisserons le soin à personne qu’à nous-mêmes » !) et simultanément, garder à
l’esprit que « la maison est en flammes », comme disent les bouddhistes, et que
tout peut soudain s’arrêter.
Ce regard distancié porté sur les choses et sur soi-même, cette conscience
dédoublée, aux accents très modernes, nous touchent particulièrement et font
de Li Yu notre proche, presque notre contemporain.
Il n’y a pas que cela. Il y a son infatigable questionnement, ses multiples
tâtonnements, ses fréquentes contradictions ou si l’on veut ses antagonismes
internes tranquillement vécus : son appétit de jouissance en même temps que
son désir de frugalité (par exemple, son souci obsessionnel de régime
alimentaire, et sa gloutonnerie quand il se goinfre de crabes) ; son amour de
la retraite et de la quiétude en même temps que sa vie trépidante d’auteur-
régisseur ; son désir de retour à l’essentiel en même temps que ses incessantes
et parfois frénétiques occupations mondaines… Pourquoi continuer ? Son âme
est double ou multiple comme la nôtre, il souhaite ne renoncer à rien – la vie
peut être si vaste et aventureuse ! – et pourtant à toute heure il sent, il sait, il
songe que « ce n’est qu’un rêve de printemps », plus fragile et fugace que la
rosée ! Il a pu lire dans Zhuangzi3 :
« La vie de l’homme entre ciel et terre est comme un poulain blanc qui
franchit une faille : un éclair et c’est fini. Tous les êtres, quels qu’ils soient,
brusquement sortent, brusquement rentrent. Une transformation les engendre, une
autre les fait mourir… »
Comme tout être intelligent, Li Yu croit à cette fantasmagorie sans y croire, il
remplit son rôle d’acteur – le théâtre, ses machines et ses personnages n’ont
pas de secret pour lui – aussi bien sur la scène de ses comédies que sur celle
de l’illusoire théâtre du monde… mais en jouant il se voit jouer, et sa joie naturelle doit fatalement sinon sombrer dans la mélancolie, du moins s’ombrer
de mélancolie.
La difficulté consiste à maintenir un équilibre toujours menacé par l’intrusion
des événements, de l’entourage, de notre humeur. L’art du quotidien pratiqué,
et pratiqué avant d’être formulé, par Li Yu consiste à préserver malgré les
obstacles et rémoras un amalgame de joie de vivre et de sagesse bien
chinoise, bonhomme et souriante, plus concrète et vécue qu’exprimée en
grands mots. La base en est la paix intérieure, ce calme que tant de lettrés
ont recherché et trouvé aux champs ou à la montagne… et qu’ils ont su
installer en eux-mêmes. Prise de conscience de l’encombrement des voies du
monde, dos tourné à l’agitation et aux vains désirs, plaisirs d’une sereine
solitude, retour à la quiétude, cet idéal très simple mais ardu à réaliser a été
atteint par bien des écrivains et poètes, qui ont semé sur leur chemin des
graines de sagesse.
Précieuses graines, plus visibles que des graines de moutarde celles-là,
éparpillées dans leurs poèmes ou leurs essais, et que ramassera qui voudra,
qui verra. Mais nous sommes débordés, vains, notre mental est plus agité qu’un
singe, et nous sommes dévorés de désirs multiples, pouvoir, argent, gloire (« de
tous les instruments de mort, l’ambition est le plus meurtrier », disait Laozi). Nous
ne faisons donc, la plupart du temps, au lieu de nous arrêter pour méditer et
tenter éventuellement d’agir différemment, que suivre le flot et reproduire ce
que nous observons ou ce dont nous avons remarqué que cela nous
convenait en gros , comme disait ironiquement Thoreau.
Li Yu, pour sa part, n’entendait pas transiger et voulait une réussite au moins
complète sinon parfaite, et pour cela il fit souvent table rase de l’expérience
et des théories d’autrui4 ; novateur pétri d’ingéniosité et expérimentateur hardi en tant qu’écrivain, il ne l’est pas moins dans l’art de vivre, où il apparaît
comme un véritable artiste.
Toujours à partir de son expérience personnelle, il mit au point son
« système » (il vaudrait mieux parler d’une petite nébuleuse d’idées et
d’improvisations) en notant au fur et à mesure, dans ses Carnets secrets ,
trouvailles, théories, projets et méditations. Outre les recettes variées,
ponctuelles, qu’il propose – chacun étant libre de faire ses propres essais et
d’adopter ce qui lui convient – pour favoriser ou susciter joies et bonheurs de
l’existence, il est donc tout naturel de trouver des pages sur LE bonheur en
général, traitant de ce qui le menace en permanence, et de la façon de
conjurer ces menaces. C’est en cela que la quête et les préoccupations de Li
Yu sont aussi les nôtres, c’est en cela qu’il a beaucoup à nous dire ; dans
notre quotidien angoissé, dispersé, Li Yu fait entendre une voix simple,
distrayante, apaisante, ménage, à son ordinaire, les surprises progressives et
pique savamment notre curiosité par des paradoxes.
Si pour les simples occupations, distractions, divertissements, Li Yu se montre
badin, il sait aussi sur les sujets graves éviter le ton d’un prédicateur, et sa
légèreté, si l’on ose dire, n’en a que plus de poids. Il va d’emblée à l’essentiel,
au souci fondamental de tout être humain : comment être heureux ?
Ses réponses nous montrent un esprit enjoué, consciemment réactif, d’un
indestructible optimisme. Prêtons donc l’oreille à ses propos, souvent
paradoxaux, toujours toniques. A rebours des philosophies sans philosophes,
denrée courante de nos jours, voici un exposé de recettes pratiques et non
une construction abstraite, voici un véritable philosophe, sans philosophie !
1. Dans L’ami venu de l’an mil, p. 153.
2. On lit dans le nô Sotoba Komachi (trad. A. Waley in The No Plays of Japan, Allen & Unwin,
1921, rééd.) : In a dream-lull our lives are passed ; all, all That round us lies Is visionary, void.
3. Zhuangzi, XXII, Intelligence voyage dans le Nord.
4. « Ce que de vieilles gens vous disent que vous ne pouvez pas faire, vous essayez et vous vous
apercevez que vous le pouvez » (Thoreau, Walden).
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