Les carnets secrets de Li Yu : Au gré d'humeurs oisives

Proscrire la symétrie

paisible où il ne se passe rien, ou comme si un dignitaire et conseiller de la

Cour, nommé à un poste subalterne, galopait sur des routes désertes. Ne pas

faire bon emploi des hommes de talent revient à n’avoir qu’un empire vide

et sans personne. Pour le reste, par exemple ce qui est rond ou carré, droit

ou courbe, ordonné ou irrégulier, il y a toujours moyen de trouver un

aménagement sur place, et de mettre au point la méthode qui convient sur le

moment. Si l’on est capable dans ce genre de situation de déployer sagacité

et hauteur de vues, de telle sorte que quiconque franchit le seuil et pénètre

dans la maison remarque qu’aucun des objets n’est mis à une place

provisoire, mais que tout a été mûrement réfléchi, alors le décor

remarquable qui s’offre là suffit non seulement à témoigner de l’ensemble

[des talents de l’auteur], mais peut même révéler en partie une éminente

vision des affaires de l’empire. On n’a jamais entendu dire qu’un homme

dont la maison était sens dessus dessous fût susceptible de mettre de l’ordre

dans son pays !

 

Proscrire la symétrie

 

« En disposant des antiquités, proscrire la symétrie à tout prix » est

devenu un lieu commun. Moi qui ma vie durant eus honte de ramasser les

postillons d’autrui1, qu’ai-je besoin de m’engager sur ce sentier battu ?

C’est que dans la disposition et la symétrie, il faut aussi distinguer : il y a ce

qui ressemble à de la disposition sans en être, ce qui ne ressemble point à de

la symétrie mais en est en réalité ; et il y a ce qui porte le nom de

disposition symétrique, mais n’a en fait rien d’une disposition symétrique. Dans tous les cas, il faut expliciter avec soin le vocabulaire pour parer à tout

examen minutieux.

Par exemple, le Ciel a engendré le Soleil, et a encore engendré la Lune,

ce qui semble un arrangement, mais les deux astres ne sont pas apparus en

même temps, et se distinguent en outre par un puissant éclat et une faible

lumière ; il y a donc, dans l’identité, des différences qui empêchent en

définitive de les considérer comme un arrangement.

Ce qui est à bannir dans l’arrangement symétrique, c’est qu’il soit tel

pour avoir été voulu ; si par exemple un objet est placé à gauche et si,

n’ayant rien qui lui fasse pendant à droite, on cherche à toute force quelque

chose de même couleur et de même forme pour faire la paire, alors, sans

symétrie apparente, on aura quand même une symétrie, à proscrire

d’urgence !

S’il s’agit d’un couple engendré par le Ciel, d’une paire engendrée par la

Terre, comme deux sabres mâle et femelle, ou deux théières jumelles ayant

originellement une seule et même origine, si je veux à tout prix les séparer

pour éviter toute trace d’arrangement symétrique, ce refus forcé du naturel

sera une grave atteinte à la norme des lois physiques et des sentiments

humains. Même pour éviter toute trace d’arrangement symétrique, rien

n’impose non plus à toute force une séparation, et, soit rangés côte à côte

par forme, soit enchaînés par situation, les deux objets n’en feront qu’un ;

même si cela s’appelle arrangement symétrique, en réalité ce n’en est pas.

D’une façon générale, la règle pour disposer des objets consiste à

proscrire la forme de V inversé, où deux objets sont alignés sans distinguer

l’avant et l’arrière ni diverger le moins du monde ; proscrire la forme

rectangulaire, où chaque objet occupe un angle, évoquant des petits raviers à hors-d’œuvre ; proscrire la figure en fleur de prunus, avec un gros objet