Les carnets secrets de Li Yu : Au gré d'humeurs oisives

Les yeux et les sourcils

La partie suivante porte sur les yeux et les sourcils , qui sont pour Li Yu d’une capitale importance et représentent la partie maîtresse d’un visage ; il

voit dans les yeux, comme nous le faisons, une « fenêtre de l’âme » permettant

de lire dans un caractère… à condition de réussir à capter le regard de la

personne en question. Mais bien entendu, il a sa propre méthode : au lieu de

sonder la forme du corps pour connaître l’âme, il sonde d’abord les yeux et

donc l’âme avant de considérer la forme du corps. Voici comment il procède

pour parvenir à ses fins :

 

Le visage est le maître du corps entier, les yeux sont les maîtres du

visage entier : pour faire l’étude [physiognomonique] de quelqu’un, il est

indispensable de commencer par celle du visage, ce que tout le monde sait

parfaitement ; pour faire l’étude du visage, il est indispensable de

commencer par celle des yeux, ce que tout le monde sait parfaitement

aussi… sans toutefois aller toujours jusqu’au bout de ce secret. Je dis, pour

ma part, que la bonne méthode pour une telle étude doit nécessairement

commencer par celle de l’âme, et ce n’est qu’une fois renseigné sur le cœur

que l’on peut considérer la forme du corps. Qu’entend-on par forme du

corps ? Le sourcils, les cheveux, la bouche, les dents, les oreilles, le nez, les

mains, les pieds. Le cœur se trouvant à l’intérieur du corps, comment

parvenir à le voir ? Ma réponse : tant qu’il y a les yeux, nul souci à se

faire !

Pour sonder la droiture ou la perversité d’un cœur, nulle méthode plus

merveilleuse que d’examiner la pupille, ce que d’ailleurs Meng Ke a

indiqué dans son ouvrage3, où il se montre le pionnier de l’art

physiognomonique. Je ne compte point me lancer dans une répétition

superflue de ses propos, mais simplement parler des tempéraments fermes ou doux, des esprits intelligents ou obtus. Ces quatre qualités ne sont rien

d’autre que la différence ultérieure entre arbitre des fleurs et chargée de

l’âtre, ou ce qui sépare une demeure de mégère d’un havre de douceur 4.

Des yeux fins et longs sont le signe infaillible d’une douceur de

caractère ; de gros yeux sans finesse, l’indice infaillible d’un cœur cruel.

Des yeux très mobiles, avec le noir et le blanc nettement distincts, indiquent

à coup sûr une grande intelligence ; des yeux constamment fixes où le blanc

l’emporte sur le noir, ou l’inverse, montrent sans faute qu’on n’est pas loin

de la stupidité.

Mais quand on commence l’observation, un regard facilement mobile

peut aussi ne pas pouvoir remuer, un regard instable peut se fixer

momentanément ; dans ces cas, comment les mettre à l’épreuve ? Ma

réponse : tant qu’il y a des moyens, nul souci à avoir ! Ces moyens ? D’une

part, répondre par l’immobilité au mouvement ; d’autre part, faire

l’observation du bas vers le haut.

Les yeux bougeant selon les mouvements du corps, si le corps ne remuait

pas, les yeux non plus ne bougeraient pas ; il faut donc faire en sorte que la

personne aille et vienne, et tandis qu’elle fait quelques pas, faire aussi des

petits tours en observant ses yeux : les « vaguelettes d’automne 5 » se

mettront spontanément à remuer. C’est le premier moyen.

Les femmes étant pudiques, elles ne manquent pas de baisser les yeux : si

je les observe de dessus, ces yeux seront encore plus baissés qu’avant et il

me sera à jamais impossible de les voir ! Il faut donc, c’est indispensable,

placer les personnes en position élevée, un belvédère, une éminence, ou le

perron d’un pavillon à étage : je les observe intentionnellement d’une

position inférieure, et si elles veulent baisser davantage les yeux, elles ne le

peuvent, et la situation les contraint à détourner les yeux pour éviter mon regard ! Quoique dans ce cas celles qui ont les yeux mobiles les bougent

autant que celles qui ne les ont pas, et quoique l’on force aussi la nature, on

tient l’autre moyen pour faire le départ entre noblesse et vulgarité, entre

beauté et laideur.

Quant à la taille des oreilles, à la hauteur du nez, à la densité des cheveux

et des sourcils, à la blancheur des dents et à l’incarnat des lèvres, si ceux qui

ne voient rien sont capables d’en tirer des conclusions par la main6,

comment ceux qui s’y connaissent n’en tireraient-ils pas d’après l’examen

du corps ? Inutile d’épiloguer, cela n’apporterait que de l’ennui.

La beauté des sourcils ou son contraire est également liée au

tempérament, et il faut les examiner en même temps que les yeux. Bien que

sourcils et yeux soient deux choses différentes, il existe souvent une relation

entre elles. Aux yeux fins, nécessairement, de longs sourcils, à des yeux

grossiers, nécessairement, d’énormes sourcils, c’est là la règle générale,

mais elle peut elle-même être sujette à variation. Si la taille ou la finesse des

sourcils ne peut toujours être parfaite et belle, il conviendra d’apprécier les

qualités et d’être indulgent pour les défauts, et l’important en l’occurrence

est de voir si l’on peut ou non y apporter des améliorations. Les sourcils

courts peuvent être allongés, la méthode sans pareille consistant à dessiner

un prolongement ; les sourcils grossiers peuvent être affinés, la méthode

sans pareille consistant à leur donner forme plus effilée. Mais il y a un mot

absolument indispensable, que beaucoup négligent, et qui est : la courbure.

Il faut à tout prix qu’il y ait une courbure naturelle pour qu’ensuite

seulement l’on puisse exercer un embellissement artificiel. « Sourcils

comme des monts lointains », « sourcils semblables à la nouvelle lune »,

autant d’expressions qui peignent la perfection de la courbure. S’il n’est

évidemment pas question qu’ils soient exactement comme des monts lointains ou des nouvelles lunes, il faut cependant qu’ils aient vaguement la