Les carnets secrets de Li Yu : Au gré d'humeurs oisives

Prendre pour remède un objet jamais vu

 

Un objet que de sa vie on n’a jamais vu peut faire office de remède.

Une chose qu’il désire sans pouvoir l’obtenir, tout homme en a : par

exemple un livre rare pour un lettré, un sabre précieux pour un soldat, un

vin fameux pour un vieil ivrogne, une riche parure pour une belle… autant

d’objets qui provoquent une émotion incoercible et attisent chez certains

une convoitise qui ne craint ni peines ni sacrifices.

En se mettant à plusieurs pour trouver un de ces objets et le montrer au

patient (auquel on aura exposé préalablement quel mal infini on a eu à se le

procurer), on usera de l’artifice consistant à conduire le malade comme une

monture. Mais il est indispensable, une fois trouvé l’objet, de continuer à

faire mille difficultés, de le lui promettre sans le lui donner, et ce faisant,

d’aggraver encore sa maladie !

Quand je dis livre rare, point n’est besoin de traités ésotériques,

manuscrits secrets, incunables dénichés en fouillant les bibliothèques et en

creusant les murs : n’importe quelle publication nouvelle, du moment que le

malade ne l’a jamais vue, fait l’affaire, et le « livre rare » peut être l’édit de

Chen Lin6 7 ou l’exemplaire mémoire de Mei Cheng, qui tous deux furent

des remèdes déjà éprouvés par nos ancêtres ! Sachez-le, les textes

merveilleux communiquent avec les esprits divins, et il n’est démon ou

diable qui ne s’efface sur leur passage.

Et quand je dis lettré, point n’est besoin non plus d’un talent éminent :

quiconque sait lire est susceptible d’être soigné par un livre. Contes

fantastiques ou chroniques privées, voilà l’idéal pour chasser le démon de la

maladie, et engager quelqu’un pour en faire la lecture, ou psalmodier prières

et exorcismes contre les mauvais esprits, c’est exactement pareil.