Les carnets secrets de Li Yu : Au gré d'humeurs oisives
Comment être heureux bien que pauvre
serais moi aussi un grand personnage, et en quoi devrais-je les craindre ?
Car j’ai banni toute pensée de fortune, tout simplement.
Comment être heureux bien que pauvre
La recette pour être heureux quand on est pauvre, tient dans une formule
qui est l’unique secret : IL Y A PIRE.
Si je m’estime pauvre, il y a plus pauvre que moi ; si je m’estime
misérable, il y a plus misérable que moi ; si mon épouse et mes enfants me
sont un fardeau, il y a des célibataires, des veuves, des malheureux seuls au
monde qui donneraient tout pour avoir ce fardeau et ne le peuvent ; si j’ai
les mains calleuses à force de travail, d’autres, enchaînés dans des geôles,
leurs terres en friche, donneraient cher pour labourer et cultiver
paisiblement, mais ne le peuvent. Si l’on garde cette idée en tête, même un
océan de misère finit par se muer en bonheur. Si l’on se compare à d’autres
mieux lotis que soi-même, on n’a pas un instant de tranquillité et on se
trouve assailli par mille idées qui vous donnent l’impression d’être aux fers
ou au cachot !
Supposons qu’un haut personnage descende pour la nuit dans un relais
officiel, juste à l’époque des grandes chaleurs, qu’il y ait beaucoup de
moustiques dans sa chambre et qu’il essaie en vain de les chasser : s’il se
prend alors à songer à sa résidence, vaste comme un palais, à la fraîcheur
exquise des nattes où des essaims de petites concubines viennent l’éventer
et lui faire oublier que c’est l’été, il se demande ce qui l’a fait choir dans
cette géhenne. S’il ne cesse de songer à son paradis perdu, son accablement
augmente d’autant et en définitive il ne ferme pas l’œil de la nuit. Or pendant ce temps, le chef du relais, installé à la belle étoile et proie de nuées
de moustiques qui le dévoreraient quasiment jusqu’aux os, ne peut faire
autrement que galoper dans la cour et se démener sans trêve, en jouant des
bras et des jambes au point que les insectes ne trouvent pas où l’attaquer, et
cet homme qui va et vient bravement, semble soupirer de contentement,
comme s’il trouvait du bonheur dans cette misère !
Le haut personnage, fort intrigué, le mande et l’interroge en disant :
« La peine que tu endures est cent fois pire que la mienne, et ce qui me
paraît supplice a l’air d’être pour toi un enchantement ! Explique-m’en la
raison.
— Je me suis par hasard souvenu qu’en telle année, tombé dans
l’embuscade d’un ennemi, j’étais ligoté en prison ; c’était aussi juste
l’époque de la canicule, et le garde-chiourme, pour m’empêcher de
m’échapper, m’entravait chaque soir mains et pieds, ce qui m’interdisait
tout mouvement. Les nuées de moustiques étaient alors bien pires que ce
soir, et je les entendais bourdonner pour se jeter sur moi alors que je ne
pouvais pas même remuer un doigt. Par rapport à cette nuit où je cours sans
arrêt et suis parfaitement libre de mes mouvements, il y a autant de
différence qu’entre l’enfer et le paradis ! Je compare le présent au passé, et
voilà pourquoi je n’en vois que les charmes et en ignore les peines. »
Le haut personnage en reste plongé dans des abîmes de perplexité.
Telle est la formule secrète pour trouver le bonheur quand on est pauvre.
D’ailleurs ce n’est pas seulement valable comme attitude mentale, c’est
applicable également pour se fortifier et s’endurcir le corps.
Si par exemple, accablé par les chaleurs de l’été, et sachant pertinemment
que cela provient de l’exiguïté des pièces, on va exprès s’exposer un moment aux ardeurs du soleil, quand ensuite on rentre, on a l’impression
que les pièces sont un peu moins torrides et la température, moins intenable
qu’auparavant. Si au contraire on redoute ces pièces basses et exiguës et
s’en va prendre le frais dans de vastes espaces, on aura au retour
l’impression que la chaleur est dix fois pire. Durant les mois d’hiver, lors
des grandes froidures qu’on sait causées par la minceur des murs, si l’on va
exprès faire un tour dans la bise et la neige, on aura au retour la sensation
qu’il fait meilleur chez soi et que le froid n’y est plus si mordant ; alors que
si, pour échapper aux frimas, on va se chauffer dans les profondeurs d’une
vaste résidence, en revenant chez soi on claquera des dents et frissonnera
pitoyablement.
En généralisant, on verra que ce principe du « pire », il n’est point de
domaine auquel il ne s’applique, et il n’est point d’homme qui ne puisse
l’appliquer. Car il suffit de penser « il y a pire » pour que le bonheur naisse
spontanément.
Quant à moi, en tant que victime s’il en fut entre le ciel et la terre, si je
suis parvenu à ne pas mourir de tracas, à ne pas me dessécher sous les
coups de l’adversité, c’est entièrement à cette recette que je le dois. Par
surcroît, j’aime manier le pinceau, ce qui m’a accompagné toute la vie et
qui ne suffit certes pas pour balayer une armée, mais suffit amplement pour
balayer tous les soucis !
Pourtant, si l’on n’est pas expert dans l’emploi du « il y a pire », même
l’encre et le pinceau peuvent vous mettre dans de mauvais draps ; je songe
que Yu Qing 6 a lui aussi appliqué cette formule… avec cette différence que
mes livres ont été publiés, alors que les siens ont été tellement secrets qu’ils
ne nous sont pas parvenus !
En extrapolant l’histoire du chef de relais, tous les hommes qui sont
heureux n’ont nul besoin d’aller chercher au loin et d’avoir recours à autrui
pour appliquer la formule : ici et dans ce corps, qui ne s’est trouvé dans une
mauvaise passe ?
Dans les cas graves, ce sont catastrophes et malheurs, dans les cas bénins,
indispositions et soucis. « C’est avec un manche [de hache] qu’on taille un
manche, le modèle est sous les yeux7 », la comparaison est frappante. Tout
un chacun, dans sa vie, traverse périls et infortunes, et loin de les oublier, il
doit au contraire les graver pour ainsi dire en lettres d’or et les garder
constamment sous les yeux en guise de rappel. On en tirera trois avantages :
si l’on crée ses propres malheurs, cela permet de connaître ses erreurs et de
se réformer, et c’est un exemple ou avertissement ; si ces malheurs tombent
du ciel, cela permet de mettre un terme au ressentiment et de bannir le
souci, pour ne pas attirer de catastrophes ultérieures ; enfin, si l’on se
remémore les souffrances et les ennuis pour en tirer des bonheurs sans fin,
c’est qu’ils ont servi de mise en garde salutaire.
On peut aussi faire retour sur soi-même et s’accuser de ses fautes,
examen éminemment privé et qu’on ne souhaite accessible à personne, mais
auquel on peut procéder quand même en utilisant la méthode des sous-
entendus ou des réserves : ou bien on n’inscrit que la date de l’événement
fâcheux sans relater ce qui s’est passé ; ou bien on y fait allusion en
quelques mots sans en révéler le détail ; ou encore on couche cela par écrit
sous forme de distique ou de poème que l’on suspend en secret dans un
endroit où l’on puisse l’avoir toujours sous les yeux, et où quelques mots
résument nos pensées sans que personne puisse le savoir : c’est aussi une
méthode merveilleuse pour se perfectionner et apprendre la modestie.
Tout cela, ce sont autant d’affaires auxquelles votre serviteur le Vieillard-
au- chapeau-de-paille s’est livré sans rien en dire, mais qui maintenant
viennent sous son pinceau : voulût-il les celer qu’il ne le pourrait, et dans le
cas contraire cela ressemble fort à « une confession spontanée sans être mis
à la question ». Est-ce mal ?
De plus, l’introspection, le recueillement, qui pour les bouddhistes visent à
faire prendre conscience de la vacuité des phénomènes, et dont on sait que
Li Yu les pratiquait en vue d’un perfectionnement moral, lui ont aussi enseigné
que l’ennemi du bonheur gîtait principalement en nous : c’est le souci, poison
funeste, le souci que nous laissons germer, grandir et nous dévorer tout à son
aise, au lieu de lui faire systématiquement barrage. C’est notre esprit agité et
inquiet, c’est notre intranquillité qui en permanence tissent les rets qui nous
empêtreront, et fabriquent, avec une constance digne d’un meilleur usage,
peur et anxiétés nuisibles.
On peut percevoir en écho, et ce n’est pas un cas unique, les propos de
Montaigne : « Les hommes mesconnaissent la maladie naturelle de leur esprit :
il ne fait que fureter et quester, et va sans cesse tournoiant, bastissant et
s’empestrant en sa besongne, comme vos vers de soye, et s’y estouffe. Mus in
pice 8 . »
Bien qu’il existe des livres en quantité suffisante pour, selon l’expression
chinoise, « faire suer des bœufs et remplir des salles jusqu’au toit », peu
d’auteurs profanes se sont souciés… des soucis, qui rongent quand même
l’existence de tout un chacun du matin au soir. Li Yu, dans ce domaine, ne
rêve pas et reste réaliste, mais il fait travailler son imagination. Il existe, il
l’affirme, des recettes, des expédients simples et efficaces pour endiguer ce flot,
ces marées de soucis.
1. yangsheng : nourrir le principe vital, et aussi vivre en bonne santé.
2. Yao, ou Tang Yao, censé avoir régné de 2357 à 2258.
3. C’est-à-dire Fan Li, qui fit trois fois fortune et trois fois distribua tout aux pauvres.
4. Des Royaumes combattants, qui le fit.
5. Des Han, qui aida le gouvernement de ses fonds.
6. Des Royaumes combattants, auteur du Yushi chunqiu, les Printemps et Automnes du sieur Yu.
7. Comme dit le Shijing ou Canon des poèmes.
8. « Une souris dans la poix » ( Essais, III, 13, Pléiade, Gallimard, p. 1037).
OceanofPDF.com