Les carnets secrets de Li Yu : Au gré d'humeurs oisives
Des Aventures Minuscules
L’art de la vie du poète, c’est d’être occupé sans avoir rien à faire.
Thoreau
I am to be met with in trim gardens. I am already come to be known by my vacant face and careless gesture,
perambulating at no fixed pace nor with any settled purpose. I walk about, not to and from.
Charles Lamb, Last Essays of Elia
D es nombreuses œuvres de Li Yu, c’est ce qu’il baptisa d’abord ses Carnets secrets, car il ne s’agissait à l’origine que de notes hautement privées, dont il
sera ici question ; ces écrits très particuliers furent plus tard publiés en volume
sous le titre Notes au gré d’humeurs oisives et les lecteurs chinois n’ont cessé
d’en faire unanimement le plus grand cas.
La tranquille et d’abord très personnelle rédaction de ces textes s’étend sur
des décennies. D’une façon générale, la création littéraire, à laquelle il
s’adonne de bonne heure avec beaucoup d’entrain, est pour Li Yu une
source de revenus qui – le phénomène est des plus rares en Chine à cette
époque – le fait vivre vaille que vaille ; mais il constitue en même temps le
moyen idéal de réconcilier individu et société, rêve et action, fantaisie et
réalisme, et par là, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’insérer sa marginalité dans le
monde.
Justement, c’est par le biais de ces Notes de caractère intime que Li Yu
élabore définitivement et met en forme, tout en les mettant en pratique, des
conceptions et des idées longuement méditées, des recettes susceptibles de transmuer les moments courants, quelconques, machinaux ou nuls de l’existence
quotidienne en intermèdes agréables ou délicieux, parfois inoubliables. C’est ici
et maintenant que la vie (le peu qui reste quand on soustrait le sommeil, le
travail, les ennuis, les maladies) doit être bonne, et si possible délectable, par
la réalisation concertée de rêves ou de rêveries de beauté ou de bonheur,
les deux tendant fortement à se confondre chez Li Yu.
On pourrait le sous-titrer « court traité du bonheur considéré comme un des
beaux-arts », car c’est une sorte de condensé de sagesse aimable et vécue,
englobant dans leur diversité les activités d’une vie embellie par un esthète
habile à y mettre le plus d’agréments possible. Le quotidien est ainsi rehaussé
par l’imagination et l’inventivité d’un homme qui possédait cet art suprême :
s’abandonner à ses songeries, en emprunter joyeusement ou paresseusement
les sentiers qui bifurquent, ou même les sentiers qui ne mènent nulle part, et,
avec autant de ténacité que d’ingéniosité, les tirer du domaine de l’illusion
pour les concrétiser et les vivre.
Ces pages rêveusement élaborées, riches et subtiles, rédigées dans une
langue classique au style plaisant et sans apprêt, au ton prenant et familier,
nous révèlent nonchalamment les préoccupations, les goûts, les penchants et
les plaisirs d’un authentique poète et d’un fameux original ; elles sont par
ailleurs l’irremplaçable évocation d’une Chine disparue mais qui a toujours
beaucoup à nous faire découvrir.
Ce qui est au centre de ce livre sans équivalent, c’est ce qu’on pourrait
appeler les bonheurs des jours. Le propre de ces bonheurs (le terme englobe
les joies, les plaisirs, les bonnes surprises, etc.) et ce qui en fait le prix, c’est
d’être éphémères, fragiles, subjectifs, souvent personnels. Le bonheur lui-même,
devenu de nos jours une sorte d’abonnement collectif, préfabriqué, une routine
quasiment obligatoire, n’est peut-être qu’une tenace illusion, mais Li Yu, lui, le recherche en permanence et partout, y compris dans les moments dits vides
de l’existence, ceux auxquels on ne prête généralement pas la moindre
attention. D’ailleurs, il cherche tout autant à vivre le plus intelligemment possible,
à faire en sorte que l’existence reste toujours pleine d’intérêt et échappe au
traintrain et à la monotonie. Et s’il a comme tous les Chinois horreur des grands
mots et n’oublie ni la souffrance ni la mort, il constate aussi tout simplement
que, même centenaires, c’est le trépas qui nous attend : il faut donc vivre
heureux tant qu’il en est temps, cueillir au vol les joies offertes ou suscitées,
voire les créer s’il en est besoin.
Pour cela, le regard porté sur la vie est primordial, c’est même de lui que
tout dépend. Curieusement, et tous deux en seraient bien surpris, Li Yu rejoint
Sénèque : Nemo laeditur nisi a se ipso , « nul fors soi-même n’est cause de son
malheur ». D’ailleurs, un dicton chinois n’affirme-t-il pas que « les médiocres se
créent à eux-mêmes des ennuis » ? Il importe donc déjà de se pénétrer de
cette idée afin de bien vivre, car si le quotidien est tissé de petits ennuis ou
malheurs, il recèle aussi nombre de menus plaisirs ou bonheurs, et si le fil des
jours reste fragile, on peut s’ingénier à le transformer en collier de perles1.
Il faut, pour ce faire, savoir se réserver, ou apprendre à se réserver du temps
libre, condition de la liberté d’esprit et de la liberté tout court. Se ménager
des loisirs est une préoccupation constante des lettrés chinois, souvent écrasés
par les très lourdes obligations de leur charge, et nombreux furent ceux qui, à
l’instar du poète Yuan Mei (lequel, comme Li Yu, atteignit un assez grand
âge), préférèrent renoncer aux fonctions officielles et aux honneurs afin de
goûter pleinement les joies d’une « retraite » choisie et savourée, où ils
pouvaient tout à loisir muser, lire, composer des poèmes, aménager un jardin,
écrire leur œuvre.
Li Yu, qui paya d’accablants soucis financiers cette liberté-là, avait tôt fait
son choix, et s’y tint. Il perpétuait une ancienne tradition manifestée, par
exemple, chez un poète comme Ji Kang (224-263), qui prisait fort « la
véritable simplicité » à l’opposé des charges et du pouvoir : sa joie la plus
profonde était « de laisser son esprit vagabonder dans le rien2 » et son
ambition se résumait ainsi : « Ce que je désire réellement, c’est qu’on me laisse
tranquille et libre de vivre en paix les années qui me restent. Je ne cherche
point à me singulariser. » Et voici en écho, un vers de Su Dongpo (1037-
1101) dans le poème L’herbe noie la berge de la rivière [1072] : « Ces
derniers temps, j’ai pris goût à une vie tranquille. »
Cette oisiveté idéale, cet état délié des affaires et des contraintes auquel
tout lettré sage voue un véritable culte, n’est pas la paresse, c’est simplement,
comme on lit dans les dialogues de Platon, « être de loisir », et c’est tout un
art, comme le montre l’un des rares écrivains occidentaux à avoir exploré cette
voie, Hermann Hesse, qui en donne de convaincants témoignages3.
Cela consiste à disposer de son temps et de soi, pour s’adonner de toutes
ses facultés à ce qui est pour la plupart des gens superflu, mais pour les
poètes, essentiel. Car ce qui naît de ces heures prétendues perdues est,
comment dire ? de l’artistique porté à la puissance. L’oisiveté est condition et
garantie d’une liberté de pensée, de rêverie, de fantaisie, donc d’imagination
inventive, d’une improvisation qui colore et améliore la réalité, enfante les jeux,
les formes… et les instants précieux. Il va sans dire que l’humour accompagne
comme une ombre cette fantaisie. Ajoutons que l’art d’écrire lui-même est mis
au nombre des passe-temps sublimes, et que la moitié de ces Carnets secrets
était consacrée à la composition et à la dramaturgie.
Des exemples de ces « heures oisives », pour reprendre les termes de la
poétesse japonaise Urabe Kenkô ? Celles où l’on élucubre un écrit, ressasse un poème ou cherche une rime, car la Muse aime qu’on muse ; où l’on
regarde passer les nuages, se promène au bord de l’eau en mâchonnant un
rameau de saule (l’expression est de Shi Nai’an, auteur d’ Au bord de l’eau ) ;
observe l’activité d’un insecte ; s’éveille avant l’aube pour prêter l’oreille au
premier chant des oiseaux ; se remet d’une émotion ou d’un événement en le
repassant en esprit (l’ancien français disposait de ce verbe si évocateur :
ramentevoir)…
Ces activités où l’on ne fait rien, ou pas grand’chose, ces presque riens, ces
à-peine-activités, ces velléités sans conséquence, ces ébauches entre songe
et action, capricieuses et impromptues comme un itinéraire en sous-bois,
naissent de l’humeur, de l’occasion fortuite, du jeu, et elles engendrent à leur
tour et comme par rebond de menus plaisirs qu’on pourrait dire à la fois
gratuits et sans prix. Egrenons au hasard :
• regarder ou écouter tomber la pluie 4
• 5 lire « un poème d’hiver pour avoir frais l’été »
• inspecter ses arbres fruitiers ou soigner ses rosiers
• jouer avec le chat ou faire jouer celui du voisin
• humer une glycine à en avoir le tournis
• partir à bicyclette au hasard de petites routes inconnues
• attendre avec une douce impatience un rendez-vous avec sa bien-aimée
• puis partager avec elle une coupe de capiteux vin d’Espagne
• suivre de la rive les prises de bec intestines entre canards et poules d’eau
• ajuster à la perfection tenons et mortaises pour un petit banc de bois
• préparer du thé avec une méticulosité maniaque et ironique
• lire distraitement et en désordre plusieurs livres à la fois
• rêver les détails d’un voyage dont on sait fort bien qu’on ne le fera pas
• savourer en plein été l’odeur humide de la cave
• se coller en plein hiver au poêle et regarder longuement dans le vide
• faire une partie de go avec un ami
• aller voir où en sont les prunes sauvages cette année
• installer une vasque pour le bain des moineaux
• photographier une toile d’araignée, ce chef-d’œuvre
• se gaver de raisins jusqu’au mal de ventre
• classer indolemment sa bibliothèque et entr’ouvrir d’anciens volumes qu’on
referme précipitamment…
Comme le prouvent leurs œuvres, les poètes chinois se sont beaucoup
intéressés, et il vaut mieux dire se sont grandement adonnés, à ces aventures
minuscules qui dans les meilleurs moments sont autant des aventures de l’esprit
que des minuties du quotidien. Penser à laisser leur part aux souris, observer les virevoltes des étourneaux ou leur ravissant plumage, sauver une mouche ou
suivre les évolutions d’infimes créatures, respirer le subtil parfum d’un camélia,
déranger un peu des grenouilles, picorer des mûres ou des prunelles, courir à
perdre haleine sur une plage, c’est aussi goûter toute « la saveur du monde »,
sentir le flux de la vie et le mystère d’exister fraternellement avec les créatures.
Si l’on sait dire avec Montaigne « A demain les affaires ! » tout ce temps
perdu, bienheureusement perdu, procure infailliblement un profond,
indispensable et bienfaisant repos : d’où le calme, la tranquillité, la paix de
l’être qui permettent de goûter la musique des heures vécues à son gré ; rien
de béat dans tout cela, mais une savante nonchalance.
Li Yu, qui n’a d’ailleurs qu’une très relative et modeste prétention à la
sagesse, mais qui est richement doté d’imagination et d’humour, consacre le
plus clair de ses heures libres à ses étranges méditations, multiplie sciemment
les occasions favorables aux plaisirs ou aux joies raffinées, sème autour de lui
les aménagements agréables et les belles choses, expérimente ses trouvailles
sur lui-même et sur ses amis, bref se comporte comme s’il se demandait chaque
matin : quels seront les bonheurs d’aujourd’hui ?
Volontiers provocateur, il expose ses théories avec une feinte gravité, et sait
comme personne convaincre avec le sourire. « Comprenne qui voudra »
pourrait être mis en exergue de chacun de ses chapitres… Désinvolture, mépris
des conventions et des règles établies6, langue aimable, primesautière et
truffée de jeux de mots et d’astuces, divagations et inventions d’un esprit
rapide et subtil, voilà à quoi tient le charme unique de ces textes qui sont
autant de « petits écrits », de poèmes en prose ou « d’essais sur les journées
réussies ».
1. Cet « ordinaire des jours », pacifique et bénin contraire de « l’extraordinaire des guerres »
(comme on peut lire sur une plaque du quai d’Anjou), est un microcosme aux infinies richesses. Voir aussi Claude Roy, L’Ami venu de l’an mil, p. 57 : « Si l’honnête homme promène son attention sur les choses, si infimes soient-elles, celles-ci seront encore assez considérables pour lui procurer de la joie… »
2. « Let my mind roam about in nothingness », Lin Yutang, The Importance of Understanding,
p. 406 ; et plus loin : « What I really crave is to be left alone and live my remaining years in peace. I am not trying to be singular. » Pour Lin Yutang lui-même – qui fut, sauf erreur, le premier à révéler les trésors du Mishu à l’Occident – « une sage oisiveté est le sommet de la culture » (« the man who is wisely idle is the most cultured man »).
3. Dans Kunst des Müssigganges.
4. « Ecouter la pluie monotone… », dans Claude Roy, L’Ami venu de l’an mil, p. 39. On ne saurait
trop recommander ce livre à tous les amateurs de poésie chinoise et de poésie tout court : les traductions d’un poète qui ne savait pas le chinois, surclassent sans effort et de très loin les pesantes traductions des sinologues, qui, eux, ne savent pas la poésie.
5. Ibid., p. 149.
6. Voir François Cheng, Shitao, La Saveur du monde, p. 32 : « S’il y a règle, il faut qu’il y ait
changement… du moment qu’on sait la règle, il faut s’appliquer à la transformer… l’absence de règle constitue la règle suprême. »
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