Les carnets secrets de Li Yu : Au gré d'humeurs oisives
Les cosmétiques
langue après le repas ou avant le coucher pour avoir l’haleine
délicieusement parfumée ; si l’on en met trop, le goût est amer et donne au
contraire une odeur médicamenteuse. Que le vieux ne vaille pas le frais,
chacun sait cela. Mais ce dont on ne se doute pas, c’est que de vieux litchis
ne perdent pas entièrement leur parfum et qu’ils ont les mêmes vertus que
l’olive de Chine 8, et quand les belles vont se coucher, il suffit qu’elles en
mâchent un fruit pour avoir la bouche parfumée durant une nuit entière –
mais en prendre davantage donne un goût sucré écœurant. Bien veiller à
choisir pour cela des produits du terroir, les meilleurs étant de Fengting [au
Fujian]. On demandera : les parfums pour se rincer la bouche sont-ils
destinés aux [seules] femmes ? Ou à leurs compagnons ? Je réponds que ce
sont leurs compagnons qui les utilisent majoritairement. Quant aux belles,
comme leurs organes et leurs membres sont tous parfumés, pourquoi leur
bouche seule ne le serait-elle point ?
Maintenant, autre chapitre d’importance par lequel Li Yu entend réprimander
quelque peu les femmes, celui des cosmétiques , poudre et fard, blanc et
rouge. Les belles font parfois dans ce domaine de consternantes bêtises,
généralement par excès, et lui qui a le regard de l’amateur (est-ce assez
dire ?) et le recul de l’esthète, désire leur rappeler certains principes
profitables. On ne sera guère surpris de le voir se montrer ici subtil expert,
n’hésitant pas à faire fi de l’habitude, des conventions ; il est – comme l’est
d’ailleurs toute femme qui se maquille – soucieux de l’effet produit, encore faut-il
le faire avec discernement et intelligence, savoir doser, savoir en mettre moins ;
là comme ailleurs, au lieu d’appliquer mécaniquement des règles, il faut se demander au préalable si elles sont justifiées, et même dans ce domaine
apparemment frivole, faire d’abord fonctionner ses méninges ! Voici :
Blâmant fard et poudre de lui gâcher le teint
Devant Sa Majesté paraît, sourcils non peints.
Ces vers d’un poète des Tang sont mirifiques. De nos jours, les mots
« fard » et « poudre » sont des tabous, on s’obstine à les déclarer choses
salissantes, et l’on voit des femmes au visage entièrement plâtré de poudre
déclarer qu’elles n’y touchent jamais, aux lèvres barbouillées de rouge
assurer qu’elles n’en mettent point – car toutes sont persuadées que les vers
du poète9 sont excessifs et chacune se prend pour la dame du pays de Guo.
Las ! comment fard ou poudre pourraient-ils salir les femmes ? Ce sont les
femmes elles-mêmes qui se salissent !
Les gens affirment que fard et poudre ne sont destinés qu’aux femmes
d’une beauté moyenne, et que les vraies belles n’en ont pas besoin. Je
prétends, pour ma part, qu’il n’en est rien et qu’au contraire ce sont les
beautés qui peuvent en faire usage, tandis que les autres peuvent ne pas en
mettre ! Qu’est-ce à dire ? Fard et poudre étant tous deux chargés de la
mentalité du temps et marqués d’une « tendance à aller vers la lumière et la
chaleur », comme on dit, les belles qui en font usage accroissent leur
beauté, et les laides n’en paraissent que plus laides encore. Si une beauté
renversante se met un très léger halo de poudre, une trace de rouge, est-ce
que sa beauté ne sera pas encore plus ensorcelante ? Et si un laideron se
tartine la face de cinabre et se barbouille de poudre, est-ce qu’elle ne fera
pas peur à tout le monde ? Si l’on analyse les raisons de ce phénomène, on
voit qu’un teint clair peut être rendu plus clair encore, alors qu’un teint
sombre est difficile à éclaircir ; par conséquent, mettre du blanc sur du sombre équivaut à faire ressortir volontairement la noirceur par simple
contraste avec la blancheur…
Dans le cas du fard, il n’en va pas de même : les visages clairs peuvent en
faire usage, mais les visages au teint sombre le peuvent également.
Cependant, poudre et fard vont ensemble et conjuguent leurs effets, un
visage poudré et des lèvres fardées rendent une femme éblouissante et
irrésistible, alors que sur un minois sans poudre où seules les lèvres sont
enduites de carmin, le rouge non seulement n’est pas mis en valeur, mais
peut même faire qu’un teint sombre tire sur le pourpre, une couleur qui n’est
pas naturelle mais qui résulte du mélange du rouge et du sombre : car dès
que le sombre voit du rouge, c’est comme quand deux vieux amis se
retrouvent et se rejoignent même s’ils n’en avaient pas l’intention, leur
disponibilité se répond, et à petit bruit voici une vapeur pourpre survenir par
le travers – et finalement, comme quand Laozi franchit les passes sur son
buffle noir, on a toutes les lueurs d’un arc-en-ciel de bon augure ! Dans ces
conditions, poudre et fard n’ayant au fond nulle affinité particulière avec le
visage des femmes au teint sombre, ces dernières ne devraient jamais en
employer ; or comment se fait-il que les femmes n’y puissent renoncer,
qu’elles en réclament constamment, et que les hommes, de leur côté, ne leur
tournent pas le dos malgré l’emploi immodéré qu’elles en font ? Je dis que
les choses ne se passent pas ainsi. Ma théorie ne concerne que les femmes
au teint le plus sombre, c’est-à-dire les moins semblables ou comparables,
les plus opposées à celles dont j’ai parlé. Si elles sont de teint intermédiaire
entre clair et foncé, elles leur sont semblables et comparables et dans ce cas,
pourquoi n’occuperaient-elles pas la même place que les autres ? La seule
règle est dans la façon d’appliquer poudre et fard : il faut en doser
l’intensité pour qu’ils rivalisent d’effet. Depuis toujours, un visage poudré ne peut se contempler qu’à distance mais ne gagne rien à être vu de près,
pour la raison que la poudre ne peut être appliquée uniformément. Il y a
pourtant une méthode : qu’on veuille bien faire deux applications au lieu
d’une, en allant de pâle à soutenu, de léger à épais, et je garantis que tout se
passera bien ! Et qu’on veuille bien faire le rapprochement avec autre
chose : un maçon qui enduit un mur de mortier doit mettre une première
couche de dégrossi avant d’en appliquer une seconde plus fine ; s’il mettait
d’un coup tout le mortier des deux couches, non seulement un artisan
maladroit aurait du mal à l’appliquer uniformément, mais même un maçon
habile n’y parviendrait pas partout. S’il en va ainsi d’un mur, que dire d’un
visage ! Présentement il s’agit, au lieu d’appliquer la poudre en une fois, de
l’appliquer en deux fois : après une première couche, attendre qu’elle sèche
un peu, puis appliquer la seconde, et alors ce qui était intense et foncé
deviendra plus léger et plus pâle, ce qui était léger et pâle deviendra plus
intense et foncé, et sans même qu’on le recherche, l’ensemble s’harmonisera
tout seul et le résultat sera aussi beau de près que de loin.
Cela posé, il y a encore deux choses à ajouter, qui sont certes de moindre
importance mais qu’on ne peut ignorer : quand on se poudre le visage, il
faut aussi se poudrer la nuque, si l’on ne veut être claire devant et sombre
derrière, et ressembler ainsi aux masques de spectres que l’on voit au
théâtre. Puis quand on se poudre le visage, il faut se souvenir de ne pas
toucher aux sourcils, pour éviter d’avoir des fleurs de givre au-dessus des
yeux et de ressembler à une commère de festival.
Quant à la [bonne] façon d’appliquer le rouge, elle est à l’opposé de celle
de la poudre : il faut que ce soit réussi du premier coup pour avoir une
bouche de cerise ; si l’on en met et en remet à deux et trois reprises, on
verra les traces – trop long, trop court, trop étroit, trop large ! – et cela ressemblera cette fois non plus à un fruit unique mais à une brochette de