Les carnets secrets de Li Yu : Au gré d'humeurs oisives
Pousses de bambou
instant.
Pousses de bambou 6
Aborde-t-on les qualités des aliments végétariens, elles tiennent en
quelques mots : frugalité, pureté, parfum et saveur, légèreté et texture
croustillante. C’est ignorer que la plus haute des qualités, celle qui fait leur
supériorité sur les aliments carnés, tient dans un seul mot : fraîcheur 7.
Selon le Mémoire sur les Rites8 : « Les nourritures douces sont propres à
harmoniser les saveurs, les nourritures blanches, à recevoir des couleurs ».
Or la fraîcheur est ce dont provient la douceur. Les produits de ce genre,
offerts à l’élite, seuls les bonzes des montagnes ou les vieillards des
campagnes qui cultivent eux-mêmes leur potager ont une chance d’en
obtenir ; les gens des villes, dont l’existence dépend des marchands de
légumes, n’ont pas cette chance. Mais quant aux autres nourritures
végétariennes, que ce soit dans les villes ou dans les forêts de montagne,
quiconque possède un jardin près de sa demeure peut – sitôt cueillies, sitôt
cuites – connaître cette joie.
Pour ce qui est des pousses de bambou en particulier, il est indispensable
qu’elles proviennent des forêts de montagne, car celles qu’on produit près
des villes, fussent-elles parfumées et fraîches, ne sont en définitive que du
second choix.
Les pousses de bambou sont la plus parfaite des nourritures
végétariennes, et ni le mouton gras ni le porcelet tendre ne s’y peuvent
comparer ! Il suffit de préparer ensemble pousses de bambou et viande,
puis de les servir sur le même plat pour voir les convives manger les pousses et laisser la viande, et se convaincre que la viande équivaut au
poisson, et les pousses de bambou, à la paume d’ours 9 ! S’il en est ainsi de
ce qu’on achète sur les marchés, qu’en sera-t-il, à plus forte raison, de ce
qu’on extrait des montagnes ?
Les recettes pour accommoder les pousses de bambou sont multiples et je
ne saurais les consigner toutes, mais si l’on me permet de les résumer en
une formule, je dirai : « Comme aliment végétarien, cuisson à l’eau pure ;
comme aliments carnés, cuisson au gras de porc. »
Quand un végétarien mange des pousses de bambou en les accompagnant
d’autres ingrédients et en y mêlant de l’huile de sésame, il remplace toute la
fraîcheur de leur goût par un relent défraîchi, et annihile la saveur
authentique des pousses de bambou. Il faut les cuire à l’eau pure et ajouter à
la fin un soupçon de sauce de soja.
De tout temps, les mets les plus exquis ont eu avantage à être mangés
seuls, et c’est le cas des pousses de bambou. Si on les accompagne de
viande, alors ni bœuf ni mouton ni poulet ni canard ne conviennent, mais
seul le porc, et de surcroît seul le gras de porc. Ce gras, non pas pour en
rechercher l’élément graisseux, mais parce que le gras de cette viande est
susceptible d’avoir une saveur douce, et qu’une fois que cette saveur douce a
pénétré les pousses de bambou, on n’en perçoit plus la douceur pour ne plus
ressentir que la plus exquise fraîcheur. La cuisson terminée, on enlèvera la
viande en totalité, et même le jus ne sera pas conservé en excès et l’on en
réservera la moitié comme ajout à du bouillon clair.
Comme ingrédients d’assaisonnement, il n’y a que le vinaigre et
l’alcool : c’est le principe de base pour les aliments carnés et végétariens.
Les pousses de bambou sont une denrée qui non seulement donne toute sa saveur seule ou en accompagnement, mais encore qu’on emploiera pour