Les carnets secrets de Li Yu : Au gré d'humeurs oisives
Les récipients à thé
Que l’on mette dans les vases de porcelaine un vase intérieur, tout le
monde le sait, mais placer un répartisseur12 dans ce vase intérieur, voilà ce
que personne n’a encore fait. Car quand on dispose des fleurs dans un vase,
il est indispensable de les placer dans des trous afin que leurs tiges, comme
dans un tableau, prennent leur place dès le premier geste et aient l’air
naturel ; sinon, il faudra au moindre déplacement prendre beaucoup de
peine pour les arranger de nouveau. En effet, il y a des fleurs qui, fortes
têtes, refusent de vous obéir : si je veux les placer à gauche, elles iront tout
exprès vers la droite, si je désire qu’elles lèvent leur corolle, elles feront
exprès de pendouiller, et il faut donc quelque chose pour les contraindre. Ce
que j’appelle « répartisseur », est fait de bois dur, de taille variable, et de
modèles différents, et notamment plat, carré, triangulaire, la seule chose
obligatoire étant qu’il soit rond à l’extérieur pour s’accorder à la forme du
vase. On fera bien de se munir de plusieurs dizaines de ces objets pour
pouvoir les utiliser selon les circonstances. Bref, sans dépenser une sapèque,
on les prendra en cas de besoin comme des répartisseurs de fleurs de table,
ce qui est perdu d’un côté se retrouvant de l’autre. Dès que ce livre sera
paru, saurait-il y avoir encore sur cette terre des objets de rebut ?
Les récipients à thé
Pour servir le thé, rien de plus merveilleux que les théières de grès, et
parmi les plus fines théières de grès, aucune ne surpasse celles de
Yangxian 13, tout le monde le sait. Pourtant, de là à en faire des trésors
comparables à l’or et l’argent, n’y a-t-il pas un excès que Confucius eût
désapprouvé ? Quand on acquiert des objets, l’important est qu’ils aient une
utilité, foin d’élucubrations abstruses poussant la raison dans ses ultimes
retranchements et ne vous laissant que réduit à quia ! Tous les fabricants de
théières veulent des becs droits, et les acheteurs suivent : si les becs ont un
coude, c’est un grave défaut, s’ils en ont deux, on les déclare objets de
rebut. C’est que les récipients à thé diffèrent des récipients à vin ; le vin n’a
pas de résidus14, il suffit de verser pour qu’il coule, et l’on n’a pas à se
soucier du bec droit ou coudé du récipient ; mais le thé, lui, est une
substance palpable, aux multiples folioles qui, en infusant, deviennent de
grosses feuilles, lesquelles, lorsqu’on verse, s’infiltrent dans le goulot
qu’elles obstruent. Boire du thé étant un plaisir bref, verser sans que rien ne
coule est hautement contrariant. Un bec droit garantit de cette dure épreuve,
et quand bien même il arriverait qu’il fût obstrué, on peut le déboucher plus
facilement que les Neuf Méandres [de la rivière] du mont Wuyi15.
Quant aux flacons pour conserver le thé, la seule matière qui vaille est
l’étain. Les autres, porcelaine, cuivre, etc. par nature ne conviennent pas au
thé, et l’emploi d’argent ou d’or pour garder les précieuses feuilles est
même franchement nocif. Si l’on se sert exclusivement d’étain pour ces
flacons, c’est parce que l’arôme du thé y est hermétiquement préservé ;
mais s’ils sont mal faits, ils sont encore pires que porcelaine ou cuivre.
Pourquoi en est-il ainsi ? Pour deux raisons : d’abord, si la fabrication n’a
pas été contrôlée, il y a une multitude de trous. Tous les artisans qui
fabriquent des récipients d’étain pour le thé ou le vin doivent, une fois la
pièce réalisée, l’essayer avec de l’eau et, s’ils constatent la moindre fuite, la
colmater aussitôt, car puisque l’objet est destiné à conserver le thé ou le vin, il ne sert à rien s’il est poreux. Ensuite, les récipients où conserver des
denrées sèches ne requièrent pas d’examen attentif (de même que les
tonneliers fabriquent des bassins ou des tonneaux de bois bien étanches,
mais des mesures [à grains] d’un boisseau ou de cinq boisseaux qui
fuient 16), mais comment saurait-on qu’un flacon d’étain poreux prendra
encore plus l’humidité et laissera encore plus l’arôme s’éventer qu’un
flacon de porcelaine ou de cuivre ?
Aussi faut-il absolument, à l’issue de la fabrication, faire soi-même un
essai avec de l’eau pour les grands flacons, avec de l’air pour les petits, de
sorte que le plus infime trou soit détecté et sur-le-champ colmaté. Cette
vérification doit être faite à deux reprises, une première fois quand la pièce
est terminée mais n’a pas encore été polie, une seconde fois après polissage.
Pourquoi cela ? Souvent, il n’y a aucune fuite au début, mais quand on a
enlevé du métal au polissage et obtenu une surface brillante, apparaissent
soudain des trous minuscules qu’on ne décèle qu’après plusieurs examens
méticuleux ; c’est là l’explication des gens superficiels.
Car, second point, c’est parce que le bouchon n’est pas hermétique que
l’arôme du thé ne se conserve pas. Pour tout récipient d’un produit au
parfum subtil, c’est sur la fermeture qu’il faut veiller tout particulièrement,
car si elle n’est pas hermétique, c’est comme s’il y avait un grand trou ; les
gens m’amusent qui veulent à tout prix utiliser des flacons à double
bouchon, dont je me demande qui a eu l’idée le premier : probablement un
fier imbécile, qui était, lui, complètement bouché17 !
Les bouchons simples, on peut intérieurement les garnir de papier, pour
que le dur et le mou renforcent mutuellement leurs effets. Sitôt qu’on utilise
un double bouchon, on ne s’en remet plus qu’au dur sans plus utiliser le
mou. Mais combler les moindres interstices pour supprimer la plus infime fuite, est-ce réalisable avec une matière rigide rebelle à toute courbure ?
Même si l’on a recours à du papier collé extérieurement, les surfaces
inégales où il adhère, avec leurs creux et leurs aspérités, obligent par la
force des choses à en découper des lanières, lui donnant l’aspect d’un
manteau de paille 18, qu’on colle par-dessus pour l’ajuster. Couvrir un objet
d’un manteau de paille empêche-t-il l’air de circuler entre l’intérieur et
l’extérieur, je vous le demande. Conclusion : la seule solution est que les
bouchons des flacons d’étain soient épais, et non doubles.
Les gens qui conservent du thé et qui veulent le garder longtemps sans
l’ouvrir, commencent par mettre deux ou trois épaisseurs de papier de soie
au goulot du flacon 19, vers le haut, et par bien les coller sur l’ouverture ; une
fois que c’est sec, ils mettent le bouchon par-dessus, et ainsi le dur et le mou
sont utilisés de conserve, et il ne peut jamais arriver que l’arôme s’évente.
Ceux qui ouvrent de temps en temps le flacon garnissent l’intérieur du
bouchon d’une ou deux couches de papier, de sorte que l’arôme,
emprisonné, ne s’échappe pas. C’est là une excellente tactique pour
conserver le thé.
1. C’est-à-dire : de plagier.
2. Le texte dit « la forme des caractères xin (cœur) ou huo (feu) » : l’équivalent approximatif serait
un A dont la barre déborderait de chaque côté.
3. zhai, cabinet de travail et de lecture, bibliothèque, « studio » de lettré.
4. Xuzi, ou Xu Xing, personnage de l’époque des Royaumes combattants.
5. Tao Shixing, ou Tao Kan (257-332), fonctionnaire modèle et éminent général des Jin orientaux,
qui devait ses vertus à l’éducation reçue de sa mère ; il sortait chaque matin une centaine de briques, qu’il rentrait le soir.
6. Le mot chinois, gudong, désigne aussi bien les antiquités que les bibelots (non abolis) de toute
taille.
7. Expression synonyme d’intervention superflue, voire stupide.
8. Il s’agit en général de longues baguettes de cuivre, qu’on utilise comme celles dont on se sert
pour la nourriture. Quant à la cendre dont il sera question, elle est extrêmement fine.
9. Le « Vieillard-au-chapeau-de-paille-des-bords-du-lac », surnom adopté par Li Yu ; li, ce
chapeau est un large tapebord de paille ou de feuilles de bambou, ou de bambou tressé, comme en portent les pêcheurs.
10. fengya : les trois premières sections du Livre des Odes ; poésie et littérature ; élégance,
raffinement, etc.
11. Alias Chen Jiru, 1558-1639, zi Zhongchun, ou Meigong, hao Lugong, Meidaoren, Baishi
(shan) qiao, Xuetang, etc., peintre des Ming ; natif de Songjiang, dans l’actuelle banlieue de Shanghai, il fut avec son compatriote Dong Qichang, avec Shen Zhou et Wen Zhengming, l’un des quatre peintres majeurs des Ming. Précocement doué pour la poésie et la peinture, il laissa tomber toute carrière à vingt-huit ans en brûlant bonnet et habits de mandarin, puis se retira dans la montagne, au Kunshan ; cette retraite ne l’empêcha d’ailleurs pas d’intervenir publiquement et de s’engager avec courage, et on le surnommera « le ministre en montagne » ; spécialiste de prunus, bambous, et de paysages assez dépouillés, au charme prenant, à la sublime élégance.
12. sa, ingénieux dispositif qu’on peut mettre au fond des vases pour tenir (et tenir écartées les
unes des autres) les fleurs d’un bouquet ou d’une composition ; il s’agit soit d’un petit socle garni de pointes où l’on pique les tiges, soit d’une demi-sphère garnie de trous où on les insère.
13. Le texte dit bien shahu, théières de grès (sha : sable, gravier, grès à poteries) ; il faut entendre
terre glaise mêlée de sable plus ou moins fin dont on fait les poteries. Les théières de Yangxian, peut-être plus connues sous le nom de théières de Yixing (belle ville du Jiangsu, près de la rive occidentale du Taihu ou lac Majeur, à la latitude de Suzhou), sont d’une matière remarquablement fine.
14. zhazi : les particules de thé restant après infusion, dregs en anglais ; la « lie » en français
tombe mal dans le contexte (puisqu’il y a une lie du vin, et pas seulement du muscadet).
15. Wuyi jiuqu : le mont Wuyi, situé dans la sous-préfecture de Chong’an de Jianning, au Fujian,
est un massif d’environ 60 kilomètres de circonférence, célèbre par la beauté de ses sites, en particulier de ceux qui jalonnent le cours de la rivière dite aux Neuf Méandres. Le grand voyageur Xu Xiake (Xu Hongzu) y fit en 1616 une randonnée dont il a laissé une relation mémorable (voir Xu Xiake, Randonnées aux sites sublimes, chap. 5). Li Yu ne choisit pas cet endroit par hasard, car la région produit un thé fameux, dit hongpao, « Robe rouge », dont les crus font les délices des connaisseurs.
16. Les mesures pour les liquides sont bien étanches ; mais peu importe qu’une mesure à grains ait
un petit trou.
17. qiqiao ju mengzhe : littéralement, quelqu’un dont les sept orifices (yeux, oreilles, narines,
bouche) sont bouchés.
18. suoyi : vêtement de jonc et de feuilles de bambou, comme en mettaient surtout les pêcheurs,
contre la pluie.
19. Les bouchons de ces récipients, flacons ou boîtes, ont en réalité la forme, non de bouchons
pleins, mais de petits couvercles au bout de tubes, qui s’ajustent parfaitement au goulot, et qu’on peut donc garnir de papier.
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