Les femmes quil lisent sont de plus en plus dangereuses

Des livres auréolés de mystère

 

Six jeunes filles, presque encore des adolescentes, sont éparpillées, un peu comme les livres qui jonchent le sol, dans une pièce dont la décoration était certainement très moderne en 1897. Les deux ayant pris place sur le sofa, au premier plan, sont plongées dans la lecture d’un même livre qu’elles lisent apparemment ensemble à mi-voix. Une troisième jeune fille, assise devant elles sur un tapis d’Orient, les mains croisées sur ses genoux, les écoute attentivement. Une quatrième s’est installée sur le dossier du sofa, à proximité de la bibliothèque, pour lire. Les deux dernières se tiennent près de la fenêtre ; elles ne lisent pas, mais contemplent le tableau posé sur le chevalet qui représente, semble-t-il, une femme nue. Les livres disséminés sur le sol ont sans doute été feuilletés rapidement, peut-être à la recherche de certains contenus, avant d’être négligemment abandonnés. Mais attention, ces jeunes personnes ne vont pas tarder à être dérangées : une femme d’un certain âge, la main posée sur la poignée de la porte, est sur le point d’entrer dans la pièce. Il s’agit probablement de la mère d’une ou de plusieurs de ces jeunes filles ; les vêtements de deuil qu’elle porte pourraient suggérer qu’il manque dans cette maison une autorité masculine. Qui pourrait contester que les jeunes filles de ce tableau brûlent d’en savoir un peu plus sur l’amour – un sujet encore si auréolé de mystère pour elles ? Elles profitent de l’occasion qui leur est offerte de plonger leurs regards dans des ouvrages auxquels elles n’ont d’ordinaire pas accès. Bien qu’élevées pour devenir de bonnes épouses, ayant appris à plaire, elles ne connaissent rien du sexe ni de l’érotisme. Elles espèrent probablement que ces livres leur permettront de réaliser leurs désirs, d’en savoir davantage sur « l’indicible ». Ainsi, elles mènent leur quête à la fois chacune de son côté et toutes ensemble. Colette a écrit de magnifiques pages sur cette solidarité qui naît lorsque les femmes échangent leurs pensées intimes et leurs secrets. Et les hommes, comme le suggère Alexander Rossi dans ce tableau, se laissent bien volontiers fasciner par ces séduisantes jeunes filles pleines d’espoir.

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Alexander Rossi (en activité de 1870 à 1903),

Livres interdits, vers 1897, Rehs Galeries, New York.

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