Les femmes quil lisent sont de plus en plus dangereuses
Quand la lecture devient professionnelle
Institutrices, salonnières, lectrices professionnelles
Avant la lecture silencieuse, il y a la lecture à haute voix. À côté du berceau de nombre de futurs heureux lecteurs et lectrices se sont souvent relayés une mère qui racontait des histoires, ou un père qui lisait des contes, ou d’autres encore qui prêtaient leur voix à des poèmes, des fables, des récits passionnants, réconfortants ou drôles. Selon la psychologue américaine Maryanne Wolf, l’apprentissage de la lecture commence au moment où l’on prend un enfant sur ses genoux et qu’on lui lit une histoire.
La primauté de la lecture à haute voix est attestée également par l’Histoire ; pratiquée généralement en groupe, elle a précédé en effet la lecture solitaire, silencieuse. Les vers de la poétesse Sapho et de ses contemporains n’étaient pas faits pour être lus en silence, mais pour être déclamés et écoutés. À l’époque de l’Empire romain, au cours des repas, les hôtes avaient coutume de distraire leurs convives en faisant lire des œuvres à haute voix. Avant l’invention de l’imprimerie, en un temps, donc, où l’analphabétisme était monnaie courante, l’intervention d’un orateur lisant des textes à un auditoire était souvent la seule manière pour ce dernier d’avoir accès à l’écrit. Au XIVe siècle, la comtesse Mahaut d’Artois demandait à sa dame d’honneur de lui faire la lecture ; quand elle voyageait, elle emportait avec elle sa bibliothèque dans de grandes sacoches de cuir. Quelques dizaines d’années plus tard, on vit apparaître les premiers cercles de lecture « avant la lettre ». Il est attesté que dans les villages, les femmes, qui se retrouvaient régulièrement pendant les longues soirées d’hiver pour filer la laine, lisaient et commentaient à tour de rôle des passages de livres consacrés à l’amour, au mariage et à la vie quotidienne. Leurs ouvrages favoris étaient les pamphlets dans lesquels les hommes s’en prenaient à l’autre sexe. C’est à partir de cette tradition que se développèrent les salons littéraires féminins des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment celui de Madeleine de Scudéry, fréquenté par des femmes de lettres telles que Madame de La Fayette, Madame de Sévigné ou Ninon de Lenclos, où s’échangeait une vision féminine de la société au travers de la littérature.
Au milieu du XIXe siècle, lorsque la princesse Mathilde von Schwarzburg-Sondershausen séjournait l’été durant dans son pavillon de chasse de Friedrichsruhe, en Souabe, elle aimait que sa dame de compagnie, Eugénie John, lui lise des extraits de romans contemporains. Dotée d’une belle voix suave, Eugénie avait dû renoncer à son métier de cantatrice après être devenue sourde à la suite d’une maladie. Sa reconversion comme lectrice s’avéra de bon augure pour la seconde carrière de cette fille de commerçants. Dans un magazine destiné aux familles, et sous le pseudonyme « E. Marlitt », Eugénie John publia en 1865 sa première nouvelle, Die Gartenlaube (La Tonnelle). L’année suivante, paraissait son premier roman, Goldelse, traduit en français sous le titre Élisabeth aux cheveux d’or ; l’immense succès qu’il connut immédiatement consacra le début d’une carrière littéraire prolifique. L’engouement pour ses romans feuilletons fit passer rapidement de cent à quatre mille le nombre d’abonnés du magazine.
Au milieu des années 1990, Azar Nafisi, professeur de littérature que la pression des autorités iraniennes avait contrainte à démissionner de l’université de Téhéran, créa chez elle clandestinement un cercle de lecture dans le but de faire découvrir les classiques de la littérature occidentale interdits en Iran – Lolita de Vladimir Nabokov, par exemple –, pour éclairer et remettre en question la réalité iranienne de l’époque, Dans son livre Lire Lolita à Téhéran, publié en 2003 et devenu un best-seller mondial, Azar Nafiri relate cette expérience, dont l’idée majeure réside dans le fait que le pouvoir de la littérature se révèle avant tout là où elle ne saurait servir de simple mode d’emploi pour mener une vie rangée. Suite à la parution de cet ouvrage, on vit fleurir un peu partout des cercles de lecture, surtout féminins, et notamment dans le monde occidental.
Après une phase où la lecture était apparue essentiellement comme une activité individuelle et silencieuse, notre époque redécouvre l’intérêt de la lecture collective et à voix haute.
OceanofPDF.com