Les femmes quil lisent sont de plus en plus dangereuses
Des artistes vouées à Dieu
Le jour où la jeune poétesse de la Renaissance Irene di Spilimbergo vit pour la première fois l’un des innombrables autoportraits de cette artiste, elle envisagea de devenir peintre elle-même. Pour ce faire, elle décida de suivre l’enseignement du célèbre Titien. Cette anecdote montre combien Sofonisba Anguissola, adulée de son vivant, encouragea d’autres femmes de son temps à embrasser une carrière artistique. Mais son rôle fut également important dans la mesure où, au cours des siècles suivants, alors que son étoile pâlit tant qu’elle tomba dans l’oubli, on attribua ses œuvres à des hommes, au nombre desquels se trouvait justement Titien, longtemps considéré comme l’auteur de ce tableau.
Réalisé alors qu’elle était âgée de vingt et un ans à peine, ce portrait serait l’œuvre la plus ancienne d’Anguissola. Le modèle en aurait été, semble-t-il, sa sœur cadette, Elena, qui suivit avec elle l’enseignement d’un peintre célèbre – chose inhabituelle pour les jeunes filles du XVIe siècle. Au bout de quelques années, Elena décida de prendre le voile et d’entrer au couvent dominicain de San Vincenzo, à Mantoue. À l’époque où ce tableau fut exécuté, la novice devait avoir quatorze ou quinze ans. Le vêtement qu’elle porte, aux allures de cuirasse, était en fait une tunique de coton tombant en plis légers et doux. La jeune artiste a accordé beaucoup d’importance à l’harmonie des ombres dans les replis des manches et à l’expression du visage, timide mais très ouvert.
Il ne semble guère surprenant que le premier tableau d’Anguissola ait représenté une religieuse ; en effet, il n’était pas rare, à l’époque chrétienne, que les nonnes fussent des artistes, dont nombre d’entre elles se distinguèrent par leurs travaux d’enluminure. L’ouvrage qu’Elena tient entre ses mains est sans conteste une bible précieuse reliée en maroquin rouge, peut-être enluminée par ses soins. Les livres sont des éléments très présents dans tous les tableaux, y compris les autoportraits, de cette artiste qui se considérait elle-même comme une érudite – de nos jours, on dirait une « intellectuelle ». L’un de ses dessins de jeunesse montre une jeune fille qui, en riant, apprend à lire à une vieille femme : cette œuvre témoigne tout à la fois de son sens de l’humour et de sa conscience d’être une grande artiste.
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Sofonisba Anguissola (vers 1530-1625),
La Sœur de l’artiste en habit de religieuse, 1551,
City Art Gallery, Southampton.
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