Lisbonne, dernière marge
Titre
ANTOINE VOLODINE
LISBONNE
DERNIÈRE MARGE
LES ÉDITIONS DE MINUIT
OceanofPDF.com
© 1990/2015 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour l’édition papier
© 2015 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour la présente édition électronique
www.leseditionsdeminuit.fr
ISBN 9782707328533
Couverture : Lisbonne, fresque murale, photo © Antoine Volodine.
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Rue de l’Arsenal, à Lisbonne, les potences abondent.
« Les quoi ? demanda-t-il, s’étonna-t-il. Qu’est-ce que tu as dit ?
– Les potences », confirma-t-elle, avec un mouvement provocant de l’épaule.
Et : J’ai toujours voulu faire démarrer ainsi mon roman, par une phrase qui les gifle. Et lui : Ton roman ? Tu as vraiment l’intention de l’écrire ? Qui gifle qui ? Et elle : Qui les gifle, eux, les esclaves gras de l’Europe, et les esclaves boudinés, et les cravatés, et les patrons militarisés par l’Amérique, et les serfs du patronat, et tous ces pauvres types asservis par tous, et les sociaux-traîtres et leurs dogues, et toi aussi, mon dogue, toi aussi.
Il sentit qu’elle dérivait, à nouveau proche de l’hystérie, capable de perdre le sens élémentaire des choses, capable d’attirer sur elle l’attention pas forcément indulgente des passants, de provoquer un scandale et, derrière le scandale, une catastrophe ; pour elle-même, et pour lui, par voie de conséquence, car il était mouillé dans cette histoire jusqu’au cou. Qui gifle la couenne du cochon occidental, siffla-t-elle, en ricanant. Ne me dis pas, revint-il à la charge, que tu vas tout faire échouer en écrivant un bouquin truffé de renseignements, où n’importe quel fouineur de la police allemande trouvera de quoi aller te cueillir dans ta cachette, et de quoi aller me cueillir dans ma non-cachette et me briser, et de quoi démanteler le reste de votre réseau de cinglés ? N’oublie pas que je suis mouillé jusqu’au cou dans cette affaire. Et elle : Tu peux te remettre de tes émotions, mon brave dogue, je ne te donnerai pas. Je ne te donnerai pour rien au monde. Et lui : Encore heureux. Et elle : Néanmoins, mon roman commencera sur une vision de potences. Et lui : Totalement absurde. N’écris rien. Et elle : Je te fais remarquer que nous sommes rue de l’Arsenal, à Lisbonne, et que les potences abondent. Comme partout en Europe, d’ailleurs. Et lui : Permets-moi de te dire, ma toute-charmante, que tu ne tournes pas rond.
Il examina, en hâte, les messages que diffusaient ses pupilles, aussitôt plongea vers l’ombre et la lumière qui communiquaient, au fond de ce tunnel, avec son intelligence. Elle s’était orientée vers lui, ses lunettes de soleil piquées au-dessus du front, comme pour retenir les franges d’une chevelure abondante, mais depuis une quinzaine elle portait des cheveux courts ; elle exposait au soleil son visage de jeune femme tourmentée et dure ; ses traits que la passion, que les haines, la peur, ravinaient. Un voile aride métamorphosait le bleu-vert transparent de ses yeux ; en assombrissait les paillettes d’argent, jusque-là si claires ; un vent de poussière calcinée, sur une steppe longtemps vivante, et où à présent tout ce qui était vivant subissait la tentation du délire. Elle est vraiment en train de devenir folle, pensa-t-il. L’accablement montait en lui. Son esprit décline, elle se noie. Une inquiétude cynique avait planté en lui ses griffes, et déjà il élaborait des contre-plans, déjà, sirènes hurlantes, il se préparait à des mesures d’urgence. Leur salut à tous deux reposait sur une machination. Si Ingrid flanchait, elle l’entraînerait dans sa chute. Et lui, Kurt, n’avait jamais prévu de culbuter, en sa compagnie, vers le néant.
Sous le regard qu’il lui avait lancé, elle rétrécit son sourire, puis se déroba, joyeuse ; elle indiqua du menton les brassées de morues séchées, suspendues à l’entrée des épiceries.
Et : Tu vois bien, je ne mens pas, ce ne sont que cadavres et cadavres défigurés, tout autour. Et lui : J’avais mal compris. J’avais cru que tu avais sombré dans la démence. Et elle : Il y a un moment que j’ai sombré, mais je fais semblant. Seul toi, mon dogue, t’es aperçu de quelque chose, mon fin limier. Et lui : Laisse tomber cette idée de livre. Le sillage serait trop visible. À quoi bon semer des traces ? Laisse tomber la littérature. Et elle : Après m’avoir interdit la mitraille, voilà que mon dogue m’interdit l’encre noire ?
« Ce sera un passe-temps pour ne pas mourir, dit Ingrid. Ne t’inquiète pas. Il y a toutes chances que le manuscrit reste inachevé. Ce genre de paperasses n’aboutissent jamais ni sur le bureau d’un éditeur, ni sur la console de travail d’un inspecteur du BKA. »
Et lui : Là-bas, tu devras te tenir tranquille, ma jolie. Pas question de rédiger un journal ou des souvenirs. Nous sommes d’accord ?
La terreur enflait en elle, les digues craquaient. Son destin se scellait. La terreur déborda. Non. Son destin était déjà scellé. Elle allait s’arracher pour toujours à sa première peau, Kurt lui avait retiré sa peau, on allait la dévêtir de sa peau, brûler pour toujours sa peau ; elle allait émigrer sans retour, Kurt allait la jeter pantelante sur le pont d’un navire en partance pour l’au-delà, on allait lui donner un cuir de remplacement qu’elle enfilerait tant bien que mal, et elle devrait vivre là-bas, en Chine ou en Corée, ou à Sumatra ou dans les îles Komodo, sous cette enveloppe amorphe, en se tenant coite jusqu’à sa mort. Une écume de plomb fondu avait recouvert tous ses paysages intérieurs. Elle allait quitter le monde. Le départ était fixé pour la fin de la semaine, dans trois jours, le bateau mouillait déjà dans le dock d’Alcântara, un paquebot de petite taille, au louche pavillon hollandais. Elle étouffait. Derrière elle, une plaine de cendres, et devant : rien. Aucune perspective. On n’appelle pas perspective celle qui consiste à se dégrader sous une fausse identité, à pourrir sous des latitudes invraisemblables, oubliée par ses amis comme par ses ennemis, oubliée par Kurt. Déguisée en épave des colonies et avide, jusqu’à l’ivresse ou la prostration, de connaître l’heure de la tombe.
Et : Ça, une existence ? Et lui : Un exil paisible, malgré tout ; préférable à la perpétuité au cinquième étage de Stammheim, non ? Et elle éprouvait une angoisse mortelle en face de cette alternative et, rue de l’Arsenal, elle envisagea sérieusement de s’accroupir au bas d’un mur, de s’agenouiller au bord du caniveau, en se bouchant les oreilles pour mieux expulser une plainte grumeleuse, un râle perçant, jusqu’à ce que les badauds l’encerclent, et que s’achève la sinistre représentation. Fin de la comédie. Le troupeau s’assemble, Kurt, son brave dogue, disparaît dans la confusion, se débrouille pour échapper aux ennuis et aux soupçons, s’évapore dans la nature. L’ambulance arrive. Les infirmiers la prennent en charge. Puis l’ambassade. Puis, avec une promptitude foudroyante, les services antiterroristes du BKA allemand.
Mais non. Elle résistait, construisait de nouvelles digues, elle ne s’effondrait pas, elle ne mettait pas Kurt dans une position intenable, elle ne suscitait aucun attroupement et folâtrait avec Kurt et riait, en renversant la tête en arrière et en l’attirant contre elle. Je me dominerai, mon dogue, je ne te briserai pas, pensa-t-elle, je ne casserai pas la subtile mécanique de ma fuite, je ne te nuirai pas, tu as déjà assumé tant de risques.
Et : Kurt, mon dogue, mon cher dogue, je continuerai à te rassurer avec mon masque de tout va bien.
En classe de philosophie, plusieurs années auparavant, elle avait vécu une expérience dont elle n’avait pu sortir indemne, et aujourd’hui, alors qu’elle mimait la joie et l’insouciance, elle s’en souvenait. Son professeur s’était tiré une balle dans la bouche, quelques minutes après avoir dicté aux élèves, en guise d’adieu ironique, désabusé, un sujet de dissertation : Feindre l’attachement à la vie est-il une force ou une faiblesse ?
C’était une question à laquelle elle ne savait toujours pas répondre.
Et : Regarde-les, pendus en grappes, des cadavres crayeux, ils ne peuvent plus se dégager de l’inexistence et cependant ils s’expriment encore, par leurs odeurs. Le dernier langage qui subsiste. Depuis leur crochet et leur ficelle, une façon uniforme de parler. Et lui : Uniforme et vile.
Il se pencha sur elle et lui embrassa les cheveux. Rien dans son attitude ne révélait qu’il avait commencé à se méfier d’elle.
Kurt emprisonnait, sous son bras droit, la taille d’Ingrid. Leur apparence ? Deux estivants allemands ou danois, sur lesquels glissait, sans s’y attacher, le regard des passants : dès le mois de juin, c’est une espèce dont la capitale fourmille, et ceux-là n’avaient pas de quoi captiver l’intérêt. Les badauds progressaient nombreux sur les trottoirs ; à chaque instant, on devait frôler les pendus inoffensifs qui saillaient à la porte des boutiques. Et elle : L’ardoise proclame, pour l’édification du peuple, leur crime. Plus bas, dans des cuvettes en plastique, des débris encore moins nobles s’empoussiéraient, portions de joues, liasses de viandes ivoire, de viandes plâtre gris, de viandes écaillées à la brosse ; langues affreuses, en torons ; et aussi cadavres entiers, mais plus malingres. Et lui : Ma jolie, ton univers suffoque sous une chape de mort.
Dehors, l’air vibrait, bruissait, scintillait. À l’intérieur des murs, par contraste, les néons éclairaient mal des entrepôts nains où régnaient l’entassement et l’étroitesse, où trônaient les sacs ouverts et, sur les sacs, des tiroirs en équilibre, sur des fûts d’huile, des dames-jeannes. Une multitude d’épices en vrac, safran, curry et poivres de diverses qualités, corrigeaient les effluves lancinants de bacalhau, les tempéraient d’un piquant oriental. Ils burent un café au comptoir d’une pâtisserie et reprirent leurs zigzags au milieu de la foule. Avec une bonne heure et demie de retard, les bureaucrates portugais, tirés à quatre épingles, se hâtaient vers les ministères de la place du Commerce.
Puis, longeant la ligne de tramway, ils gagnèrent la rue de São Paulo, presque déserte. Je me rappelle ma première visite ici, en 75, dit-elle. Et lui : Oui, le Sicherheitsgruppe a loupé alors une splendide occasion de mettre ses fichiers à jour. Toute votre racaille a grouillé ici pendant les mois chauds de 75. Et vous aviez relâché votre vigilance. On aurait pu moissonner des renseignements à la pelle. Et elle : Sale connard de flic, sale dogue, tu n’as en tête que ta mission de tueur, fils pourri de la flicaille et de l’impérialisme, valet des Américains, sale garde-chiourme des esclaves bedonnants, sale chien, tueur à gages des sociaux-traîtres, social-vendu toi-même, sale dogue, mon dogue. Et lui : Sale petite connasse de terroriste.
L’espace brasillait sous la lumière de l’été. Pas un nuage pour contrarier le bleu aveuglant ; autour d’eux, le brouhaha s’était tu ; la chaleur augmentait, encore qu’elle fût adoucie par l’humidité venue du Tage. « Mon ami Tage », l’avait baptisé, la veille, Ingrid, dans un élan de tendresse pour l’Estremadura. Elle aimait Lisbonne, et pas seulement à cause de la lueur rouge qui s’y était allumée, lors de ce fameux été, pour d’ailleurs presque immédiatement se ternir et agoniser ; elle aimait Lisbonne, ses habitants des années trente l’avaient conquise, son atmosphère d’Atlantide passive, de ville méditerranéenne transplantée, condamnée, par un mauvais sort, à la non-exubérance et au remâchement anachronique des souvenirs. Un bus changea de vitesse à côté d’eux, puis un tramway fila, en chuintant, toutes vitres abaissées. Et eux, la démarche paresseuse, deux amants aux yeux cernés. Leur teint trahissait une arrivée récente au Portugal ; ils se mignotaient avec l’impudeur habituelle des touristes ; aucun doute, il s’agissait d’un de ces couples, réguliers ou non, qui s’envolent vers le sud depuis leur pays à devises puissantes, pour faire l’amour dans une pension du Bairro Alto, rougir et peler sur toutes les plages de Carcavelos à Cascais, déambuler au crépuscule autour du Rossio et bégayer d’un air naïf quelques bribes d’espagnol en croyant ainsi s’intégrer à la population indigène.
Là-dessus, elle mentit : Il y a des années que je ne me suis pas sentie aussi libre. Et lui : Sujet de dissertation, ma toute-belle : L’homme ivre de liberté est-il libre, ou est-il ivre ?
Il s’interdisait de vérifier, par-dessus son épaule, qu’ils n’étaient pas suivis. Une filature, alors que lui, Kurt Wellenkind, appartenait aux cadres du Sicherheitsgruppe qui ordonnaient ce genre de choses ? Non : tant qu’il conserverait la haute main sur le dossier Ingrid Vogel, Ingrid Vogel échapperait à la traque organisée contre elle par la police allemande. À condition, toutefois, qu’elle ne dévie pas de la route convenue, et qu’elle maîtrise ses nerfs. Le plan de son évasion n’autorisait pas les états d’âme, n’admettait pas les sensations illusoires de sécurité. Lisbonne ne serait, ne pourrait être qu’une étape, à peine plus sûre que les autres, et en aucun cas un refuge.
Elle ne maîtrisera pas ses nerfs, s’effraya-t-il. Il l’immobilisa, l’enlaça, et dans la vitrine d’une quincaillerie il aperçut et observa Kurt Wellenkind en train d’embrasser Ingrid Vogel à pleine bouche. Il devinait, jusque sur ses lèvres, ses réticences à émigrer hors d’Europe pour ne plus y revenir, fût-ce sous forme de fantôme.
Ici, aussi, dit-il, le Sicherheitsgruppe a ses contacts et ses facilités pour agir. Je suis bien placé pour le savoir. Et elle : Et si je m’installais discrètement ici ? Comme une sorte d’éternelle touriste ? Avec les papiers en règle que mon dogue a daigné me fournir ? Et lui : Allons, pas d’enfantillage. Quelques semaines, quelques mois, et ensuite tu commettrais une bévue quelconque ou tu te trouverais mêlée à un guêpier quelconque. Et, au moindre indice, la chasse se déclenchera depuis l’Allemagne. Et elle : Et si, maintenant, je te désobéissais, mon cher dogue ? Et lui : Ne me complique pas la tâche. Et elle : Et si quand même je te désobéissais ? Et lui : Ma jolie, tu sais comme les chasseurs sont bons, tu le sais, non ?
Dans la vitrine, un homme et une femme s’étreignaient. La femme était assez grande, elle portait des jeans et un corsage blanc ; ses cheveux noirs, taillés plutôt court, encadraient sobrement un visage intelligent dont on ne découvrait pas, à cause des lunettes sombres, les nuances. À moins d’avoir été prévenu, un limier même vigilant du BKA l’aurait croisée sans reconnaître en elle le portrait qui avait été affiché un peu partout par la police des frontières et baladé, en format géant, sur le flanc des fourgons anti-émeutes. Quant à l’homme, son portrait n’avait été imprimé nulle part, car il s’était arrangé, malgré ses importantes fonctions officielles, pour se soustraire aux flashes des journalistes. Il dominait Ingrid d’une bonne tête, une tête qui, notons-le, possédait un type beaucoup plus slave que germanique, avec des pommettes anguleuses et des yeux bridés, étirés, en amande, beaucoup plus tatars, quand on y pense, que slaves.
Leurs reflets s’encastraient l’un dans l’autre, parmi les robinets nickelés et les bagues de cuivre, et les joints de caoutchouc dessinant d’artistiques rosaces, et les pommes de douche et les tuyaux annelés, et les assortiments de clés anglaises. De nouvelles quincailleries avaient succédé à la première ; la rue était spécialisée, manifestement, en plomberie.
Et elle : Les chasseurs ! Pour qui te prends-tu ?
« Tu te vois déjà assis en face de tes téléphones et de ton tableau mural, et jubilant, environné de tous tes sales copains flics du Sicherheitsgruppe ? Mais dis-donc ! Tu sembles oublier que nous avons été chasseurs, nous aussi. Et le gibier tremblait fort dans ses culottes, non ? Oui, ou non ? »
Et : Vous avez tremblé, hein, mon dogue ? Et lui : Comme des feuilles... Malheureusement, aujourd’hui, c’est nous qui chantons victoire. En termes pratiques, cela signifie que plus un seul d’entre vous ne pourra s’endormir en Europe, dans les quinze ans qui viennent, sans la crainte de se réveiller avec trois pistolets braqués sur la frimousse. Et elle : Et si je m’achetais, incognito, un petit studio en Algarve ? Et lui : Vous aurez peut-être des successeurs, des héritiers spirituels. Mais vous, les aigles de cette brillante nichée, vous voilà démantelés, isolés, et le Portugal fait partie du territoire où se démènent nos rabatteurs. Vu ? Et elle : Vu.
« Vous tomberez un à un, une à une, dit-il. La nichée est en voie d’extermination, tu comprends ?
– Suffit, je vais vomir », protesta Ingrid.
La rue de São Paulo paraissait interminable. Désirant changer de sujet, car celui-ci empestait, Ingrid revint à l’histoire du livre. Elle reparla d’un roman fantastique, qui parfois surgissait en elle avec une telle netteté hallucinatoire qu’elle pouvait le consulter page à page ; parfois, au contraire, elle regrettait de le voir se dissoudre comme un rêve. Et : Des textes cryptés, une intrigue, un romanesque dont tous les rebondissements, tous les messages, seront cryptés. Et lui : La reine de la mitraillette qui devient la reine de l’allégorie, en somme ? Et elle : Un chaos obscur, étudié au millimètre. Personne ne s’y retrouvera, sauf toi, mon dogue. Personne ne se doutera que j’aurai décrit une histoire vraie de notre époque, vu ? Que je t’aurai mis en scène, toi, mon aimable dogue. Vu ?
Et lui : Vu, ma toute-charmante.
Elle va jouer avec le feu, pensa-t-il. Dès qu’elle sera livrée à elle-même, désemparée, là-bas, elle s’obstinera à jouer au plus fin avec le feu. Et évidemment, une fois terminé, son manuscrit circulera, d’une manière ou d’une autre. Tombera entre les mains d’un salopard ou d’un fouineur.
« Hélas, il y a à Bonn d’excellents spécialistes du décryptage. Au regard plus perçant que celui des critiques littéraires.
– Mais puisque je te dis et que je te répète qu’il ne circulera pas, ce manuscrit », insista-t-elle.
L’erreur classique, pensa-t-il. L’idiotie classique. Je me suis menti sur son compte. J’ai voulu la modeler à mon image. Par passion, j’ai refusé de croire, jusqu’à aujourd’hui, qu’elle était irresponsable.
Et elle : Là-bas, je serai morte. J’aurai une pensée incommunicable de morte, des souvenirs de morte, incompréhensibles et codés. Et, dans mon univers de morte, je donnerai rendez-vous à mon dogue. À mon cher dogue. J’ai bien le droit, non ?
Il l’interrogea, une nouvelle fois, en silence, sonda l’orée de ses yeux et les profondeurs translucides de ses yeux et, plus loin, les profondeurs nocturnes de ses yeux ; sonda et passa au crible son intelligence, ses capacités à surmonter l’énorme pression de la solitude à venir, les souffrances de l’exil à venir, l’écrasement du temps à venir. Il avait fixé à quinze ans la période pendant laquelle ils ne communiqueraient pas, en attendant que tout se tasse. Des siècles. Il puisa quelques échantillons de réponses qui somnolaient en elle, sous la surface de sa conscience, qui affleuraient, il les observa une seconde et les rejeta et se rembrunit. Ce qu’il avait aperçu ne lui plaisait pas. Je t’aime plus que jamais, ma toute-charmante, mais écoute, je ne peux plus te laisser partir comme cela dans ta planque asiatique, tu es devenue trop folle, et je ne peux pas non plus continuer à te protéger ici, en Europe, parce que tu es devenue trop folle et parce que je ne suis pas tout-puissant. Vu ?
« Tu as tous les droits, confirma-t-il. Y compris celui de contraindre au hara-kiri un sale connard de flic du Sicherheitsgruppe. »
Et elle : Mais mes nerfs d’acier, mon dogue, mes nerfs d’acier !
« Tu oublies que j’ai été forgée à l’école de la guerre et de la clandestinité, dit-elle. Pas une seule ligne de mon roman ne sera claire pour tes formidables spécialistes du chiffre. Les clés du mystère n’ouvriront aucune porte. »
Et lui : Tu vas éclabousser d’empreintes écrites toutes les clés et toutes les portes. Et elle : Pas de danger. À propos, tu veux le titre ? Et lui : J’en frissonne d’avance. Et elle : Einige Einzelheiten über die Seele der Fälscher : Quelques détails sur l’âme des faussaires. Alors ? Et lui : C’est suffisant. Le titre, déjà, te rend suspecte. Tu sais à quoi on reconnaît un espion ? Le plus souvent, il n’y a pas une seule faille dans son système de mensonges. On reconnaît un espion à son discours obsessionnel sur le mensonge. Ton livre puera les passeports trafiqués, puera les identités trafiquées et le terrorisme. Et elle : Ne me prends pas pour une imbécile, mon dogue. Je tiendrai compte de tout cela. On ne saura pas qui sont les faussaires.
Ils tournaient et viraient dans des ruelles, au hasard de leur inspiration, et peu à peu ils escaladaient la colline. Ils parcouraient des endroits étroits, à la quiétude provinciale ; des enfants tapaient dans un ballon, sans se disputer, et cent mètres plus loin d’autres enfants se disputaient et braillaient ; comme sur les guides touristiques, aux fenêtres, le linge séchait ; un taxi, capot noir lustré, toit vert-de-gris, vert laiteux, les obligea à se ranger contre un mur.
« Je ne me suis toujours pas habituée à mon nouveau nom, dit-elle.
– Waltraud Stoll », scanda-t-il.
Ma nouvelle carapace, songea-t-elle. Elle se tortillait, ensanglantée et grumeleuse, à la frange de l’abîme, sans oser habiter cette identité étrangère, qui allait coller à son corps jusqu’à sa mort, et même au-delà. Elle n’osait pas non plus regarder en direction du précipice. La violence de l’arrachement à soi-même n’a pas d’équivalent dans l’arsenal des tortures. Kurt l’avait prévenue : dès qu’il serait retourné à Bonn, il s’emparerait du premier cadavre non identifiable pour aider à brouiller les pistes derrière elle et pour refermer, avec son cercueil, le dossier d’Ingrid Vogel. Il ramasserait, dans une quelconque carcasse de voiture carbonisée, une quelconque petite conne que personne n’aurait réclamée à la morgue, et il en ferait le double en cendres d’Ingrid Vogel ; sous son influence, la mère d’Ingrid, dépressive et impressionnable, signerait l’acte d’identification des restes racornis. Et : l’inhumation sous la pluie, la poignée de sympathisants tous déjà fichés et re-fichés, membres, au sens large, de la nichée en voie d’extermination. Et elle, là-bas, sur une côte chinoise ou coréenne ou pire encore, à des distances infinies, ignorant tout de son présent, censurant sans cesse sa mémoire. Tout à fait en dehors et ailleurs.
Dans dix ans, quinze ans, posséderait-elle assez de bribes et d’échos pour entretenir sa nostalgie, pour rêvasser à sa première vie, pour se dépêtrer de la mousson et du paludisme et penser encore à Kurt, à son dogue, à son cher dogue ? Lisbonne, dernière image de l’Europe, se serait dissoute, le Tage superbe se confondrait avec des estuaires jaunes, avec des mers roussâtres sous la lune ; au lieu d’avoir appris le portugais, de le parler couramment et avec bonheur, elle continuerait à peiner sur le chinois ou le thaï ; rédigés en un allemand imprécis, à cause du manque de pratique, ses recueils de nouvelles, ses récits, cryptés ou non, auraient moisi dans une vieille valise et n’auraient jamais franchi le stade de la moisissure. Ennui et désespoir, à chaque fibre de cette longue mort.
« On aurait pu prendre le funiculaire, dit-elle. La pente est raide.
– Elevador.
– Hein ?
– C’est le nom portugais. O elevador da Bica.
– Tu en sais, des choses, dis-donc !
– Je décrypte les brochures pour touristes. Vois-tu, Waltraud Stoll, ma chère, je suis un formidable spécialiste du chiffre. Rien ne m’échappe. Ni les jolies terroristes ni les pittoresques funiculaires. »
Ils s’arrêtèrent. Au-dessus des toits, le Tage miroitait, embrumé de chaleur ; un minuscule bac orange progressait, avec lenteur, en direction du pont 25 de Abril. Elle fut soudain envahie par l’odeur de son eau de toilette, l’odeur de l’été sur son bras, par l’odeur de sa force presque insultante de mâle teuton, propre et invincible. Il pressait ses doigts à la naissance de sa hanche. Onze heures sonnaient. Dans des zones secrètes de son ventre, elle éprouvait encore l’amollissement tiède et les élancements de l’amour qu’ils avaient fait avant le petit déjeuner. Une vague de désir la caressa, ronronna le long de ses veines, rendant absurde tout ce qui n’était pas pure jouissance de vivre et éphémère jouissance de vivre.
« Sujet de dissertation, proposa-t-elle : L’animal tapi en nous introduit-il en nous la duplicité face au destin ?
– Je ne te suis pas, déplora-t-il. Explique.
– Eh bien, mon ami, c’est qu’Ingrid Vogel a envie de faire l’amour avec toi... Elle fait semblant d’oublier que dans soixante-douze heures Waltraud Stoll s’embarque pour toujours sur un rafiot hollandais qui la conduira, etc., etc. Vu ?
– Une variante, proposa-t-il : L’animal tapi en nous introduit-il en nous la duplicité pendant l’amour ? »
Il raffermit la pression de sa paume sur sa ceinture. Ils roucoulaient doucement. Ils contemplèrent la pente abrupte, les trottoirs pavés que gravissaient d’alertes vieillardes en deuil, une jolie fille habillée en petite-bourgeoise et trois jeunes Tsiganes, en maillots douteux, qui s’esclaffaient à tout instant. Ils se serrèrent l’un contre l’autre, cuisse contre cuisse, enchantés par le spectacle de l’elevador qui montait à leur rencontre, et par la beauté du Tage au loin, dans l’échancrure des maisons claires.
« Autre variante, renchérit-il : La duplicité tapie en nous est-elle une maladie d’amour, ou une farce du destin ?
– Je ne te suis pas, déplora-t-elle. Précise. »
Mais pendant qu’il précisait, qu’il bavardait, lui, que pensait-il ?
Oui : que pensait-il, lui, réellement ?
Tout d’abord, de façon furtive, car l’idée le visitait comme un fantôme à chaque fois qu’ils élaboraient et échangeaient une parodie d’énigme philosophique (c’était un de leurs jeux intimes mais maintenant, celui-ci au moins, nous le connaissons) : Avait-elle ou non couché avec son prof de philo suicidaire ? Elle avait sans doute couché avec lui ; malgré ses dénégations ; car elle en parlait avec une vénération coupable et trouble, et pas seulement parce qu’il lui avait semé sous le crâne les graines de la subversion. Avait-elle, ou non ? Oui ou non ?
Et ensuite : L’erreur consistait à croire qu’elle accepterait, qu’elle avait accepté, sans frémir, le plan de son évasion. Qu’habituée aux faux papiers elle supporterait de perdre son identité et de rester là-bas, sous forme chrysalidaire, pendant quinze ans, pendant des siècles, séparée de moi par un immense silence. A-t-elle possédé, à un moment donné, la discipline et le courage indispensables ? Les possède-t-elle encore ? Oui ou non ?
Et ensuite, car il avait besoin de justifier ses contre-plans, de justifier leur rigueur brutale, il commençait à imaginer des passages de son livre et il les citait en matière d’arguments désolés (et cyniques). Il avait commencé à écrire, sans souci de cryptage aucun, son livre à elle. Les textes beuglaient la vérité, ameutaient les dobermans de la police allemande, ne recouraient même pas aux dérisoires méthodes allégoriques derrière lesquelles Ingrid escomptait s’abriter. Il composait à sa place un livre imprudent et il en lisait à voix haute, en lui-même, des extraits.
Celui-ci, par exemple :
À mi-chemin entre Dortmund et Frankfurt, une fille brûlait, la cage thoracique défoncée, à l’intérieur d’une Volkswagen bleue, volée. L’accident n’avait pas été provoqué par elle, l’accident avait eu pour origine une Mercedes, mais cette information a peu d’importance. Le capot vibrait, flammes et fumées ruisselaient jusqu’à la Mercedes à peine cabossée, serpentaient sur toute la largeur de l’autoroute. Dans le silence de la circulation interrompue, les gaz fusaient. La fille appuyait la tête sur le volant, dormait. La peau de son visage rôtissait et déjà se décollait. Un corps devient vite, du moins superficiellement, méconnaissable. La fille semblait sourire dans son sommeil, on pouvait aussi supposer qu’elle venait de reprendre conscience et qu’elle rechignait à s’étirer tout de suite, préférant, par paresse ou par un goût prononcé pour la poésie, admirer sans bouger les couleurs du tableau de bord en train de fondre. Puis on la vit s’affaisser d’un cran sur son siège. Elle ne savait déjà plus très bien à quel prénom, à quel nom de famille elle avait, jusque-là, répondu. Le levier de vitesse lui avait embroché le bras et elle ne tâtonnait pas, au milieu des coussins caramélisés, à la recherche du passeport qui l’aurait renseignée. De toute façon, elle ne se serait pas donné ce mal, car elle n’avait emporté avec elle aucune pièce d’identité. Les orbites vides, l’âme en paix, elle se rendormit. À l’avant, les pneus éclatèrent. La voiture haletait sur ses jantes. La fille souriait toujours. Peut-être, alors, ne s’appelait-elle pas encore Ingrid Vogel. Pas encore tout à fait. Mais qui peut le dire ?
Ou ces lignes :
Aussi déconcertant, aussi inouï que cela puisse paraître, Kurt était tombé amoureux d’Ingrid à partir d’un document de police. Avril, l’étau se resserrait autour des sanctuaires de la bande. Le Sicherheitsgruppe avait truffé les rues de pièges destinés à capturer et achever son ennemi terroriste. Les sections mobiles d’intervention multipliaient les arrestations et les assauts contre les nids de guérilleros. On entendait la pluie glouglouter dans les sous-sols des services de recherche. La lumière inondait la table blanche. Il feuilletait des fiches de renseignements périmées, des clichés pris pendant des manifestations anti-américaines. Soudain, il avait reçu un choc. Au lieu de l’étudiante en lettres Ingrid Vogel, une louve le mesurait du regard, lui, Wellenkind. Sans commentaire, il avait considéré sa photographie, tandis qu’une foudre râpeuse, indécente, lacérait ses nerfs, dépeçait sa fidélité au monde, embrasait, de l’enfance à la vieillesse, sa vie.
Et plus loin :
Un inconnu se présentait, désarmé, à l’entrée de sa tanière, de l’appartement où elle se cachait, privée de liaison avec son groupe aux abois. Ce jour-là, le transistor crachait des chants de guerre et des reniflements de dogues ; paniquée, elle attendait, plutôt qu’un sauveur, la mort. Elle avait débloqué le verrou, elle avait écouté son bref discours et elle l’avait suivi, en acceptant de laisser derrière elle ses pistolets et ses chargeurs. Elle n’avait pas compris, du moins dans les premières heures, qui était cet homme acharné à la sauver, qui la munissait d’un passeport irréprochable, la conduisait, à travers les barrages, comme un seigneur méprisant les lois, chez lui, dans un immeuble protégé par des factionnaires.
Et plus loin :
Elle réfléchissait. À juste titre, elle s’estimait quantité négligeable au milieu du carnage dont les détonations ébranlaient la nuit. Les rues étaient éclaboussées de cervelle ; sur le sol des cellules, on promenait des serpillières gorgées d’une eau rougeâtre. Visiblement, le Sicherheitsgruppe avait abordé la phase finale du nettoyage : il ne songeait plus à infiltrer les organisations, ni à mettre en posture équivoque des militants, afin de les faire chanter ou de les retourner. Non, on ne recrute plus d’espions à l’heure où l’armée adverse est en déroute. L’initiative de Kurt n’empestait pas la manœuvre faisandée de basse ou haute police. L’initiative de Kurt n’obéissait à aucun motif rationnel, elle ne pouvait s’insérer dans aucune diabolique machination qui eût menacé les maigres dizaines de camarades rescapés de la tuerie. À court de méfiance, somnambule, affaiblie, Ingrid s’était abandonnée aux mains de Kurt. Après s’être rendu compte qu’elle dormait avec un des pires responsables de l’État totalitaire, elle avait vacillé ; elle aurait pu massacrer Kurt pendant son sommeil et extraire de ses blessures, faire ruisseler de ses plaies assez de sang pour peindre, sur le mur de sa chambre, une signature vengeresse, avec étoile à cinq branches et mitraillette ; elle aurait pu, aussi, profiter de son identité miraculeuse pour s’évanouir dans la nature. Mais quelque chose l’avait paralysée, un coup plus dévastateur encore que la défaite de la guérilla ; quelque chose s’était dressé sur son chemin et l’avait empêchée d’agir. Non pas Kurt, mais son amour pour Kurt.
« Pardon ? s’excusa-t-il, distrait.
– Sujet de dissertation, répéta-t-elle. À propos de ce que je ressentirai quand je lirai un article sur mes obsèques. Les obsèques d’Ingrid Vogel. Dans une vieille revue arrivée de l’Atlantique Nord avec dix-huit mois de retard. L’idée de survivre à sa propre mort peut-elle avoir des fondements non religieux ?
– Réponse : hum hum », fit-il.
Mais pendant qu’elle plaisantait, qu’elle lui suggérait de sauter dans le tramway bringuebalant qui les ramènerait à la pension de Graça, qu’elle lui suggérait de revenir à Graça pour s’enfermer à nouveau dans la chambre, pendant qu’elle lui parlait des parfums que les villes d’Allemagne ignorent, ceux de la terre poussiéreuse, des poissons grillés, des fagots allumés dans les petites boulangeries, celui, rampant nuit et jour, du café fraîchement torréfié, que pensait-elle ?
Oui : que pensait-elle, elle, réellement ?
Elle pensait à beaucoup de choses, bien sûr.
Mais à ceci, tout d’abord :
EINIGE EINZELHEITEN ÜBER DIE SEELE DER FÄLSCHER
Introduction : Pour une réhabilitation de la commune Ingrid Schmitz ...
p. 35
Première partie : L’abjuration des échos chez Konrad Etzelkind ... p. 65
Deuxième partie : À propos des contes pour enfants ... p. 83 Troisième partie : La multiplication des doubles dans l’œuvre posthume
d’Eva Rollnik ... p. 117
Quatrième partie : Elise Dellwo et la pratique de l’hétéronymie ... p. 155 Cinquième partie : Quelques digressions à propos de la littérature des
poubelles ... p. 177
Sixième partie : Shaggå du retour d’Abdallah, capitaine du rugissement de
l’épée ... p. 241
Septième partie : Hommage aux incendiaires ... p. 267
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