Lisbonne, dernière marge
IV. Les Déchirures de L’horizon
Abdallah patienta longtemps sous le soleil, mais longtemps était un terme dont la signification s’était émiettée au fil des âges. À ses pieds se mouraient des vaguelettes aux veines d’ophite, des bracelets, des colliers verts, avec une lenteur opiniâtre de varech, en danse lente. Il montrait son dos aux déchirures de l’horizon, au ciel et à tous les cormorans du crépuscule, et il faisait face à la grève caillouteuse. Cependant, son attention était dirigée sur le glissement des objets qu’il ne voyait pas. Il reconstituait ligne à ligne chacune des lointaines gerbes de mercure qui trahissaient les écueils de la marée montante, chaque ombre crécerelle de mouette, au faîte de l’azur moutonnant, au creux de l’onde émeraude. La mer derrière lui effaçait les cicatrices de ses blessures, grommelait, grondait, encore peu domptée et frémissante. Les flux ainsi succédèrent aux flux, et les pleines lunes aux pleines lunes, rousses, laiteuses, le vent se tut, puis reprit sa complainte langoureuse, puis se tut de nouveau. Alors seulement Abdallah remua sous ses vêtements qu’emprisonnait une croûte de sel. Une poussière d’astres livides perlait entre ses doigts, comme si au fond de ses paumes une entaille inhumaine s’était ouverte ; sa tunique se fêla avec une note claire. Soufflant du large, une rafale emporta vers la falaise le pollen de sa chair à vif, en arracha des écailles, des paillettes de vase grise, un rugissement de l’épée. L’espace modifiait ses fibres pour l’épreuve imminente ; le ressac avait des accents plus âpres. Il se mit à songer aux siècles qui l’avaient engourdi. Puis, désormais libéré de toute chaîne, il fit un pas.
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