Lisbonne, dernière marge
V. Sispachay
Faire progresser de telles idées paraissait être l’objectif premier (ou ultime) de la brigade Eva Rollnik. Toutefois, et peut-être Eva Rollnik aurait-elle eu là des raisons de se désoler, les prosateurs de la Renaissance préféraient pour l’instant le formalisme à l’idéologie. De la moelle d’Eva Rollnik, ils n’avaient rien retiré de substantifique, sinon les règles de nouveaux divertissements, avec dominos et ombres chinoises.
V. S ISPACHAY 8
La pluie ? Pas exactement, mais le bruit évoquait, en tout cas, la pluie. Sans répit, l’espace grésillait.
Le vacarme roulait contre son flanc, des cataractes et des gerbes jaillissaient et rejaillissaient sur lui. Depuis où, depuis les nuages ? Non. Depuis le sol, depuis les murailles démolies, les tuyaux éventrés. L’eau s’éparpillait en gouttes cinglantes. De nouveau, il hésitait à nommer les choses les plus élémentaires, comme le haut et le bas. L’eau grondait partout, en torches griffeuses qui s’enfuyaient vers les étages supérieurs, avec des chuintements et des cris ; l’eau tressait des guirlandes brûlantes, s’aplatissait, se ramifiait, éclatait, rampait.
L’homme, lui, zigzaguait à la rencontre des cascades. Non, on ne pouvait pas dire qu’il pleuvait. On ne pouvait pas dire quoi que ce fût de cohérent. Des tentures noires se déplaçaient, à l’horizontale. Des tornades de flammes noires ?
Il ne savait pas où aller. Il s’affolait. Il ne pouvait atteindre la rivière, dont il se trouvait séparé par une faille. Le vent s’introduisait sous ses paupières, malmenait comme des voiles sans maîtres les portions superflues de sa peau.
Et derrière lui, de rue en rue, sans se montrer encore, mais avec entêtement, l’autre ne le lâchait pas. Il ne resterait plus très longtemps tapi au-delà des murs. Un second bonhomme de chiffons, bras ballants ou écartés, en tous points semblable à lui. Il se planta au centre du ciment boueux, des flammeroles, au centre des toits effondrés, cria :
A !... PURIQ 9 !... P IN KANKI ?... A !...
Il avait l’impression de s’adresser à un souvenir. L’autre s’était figé, là, tout près, sous une tôle, et il eut envie de répondre à sa place. Finalement, c’était l’autre qui avait peur.
Comme s’il désirait rompre avec la monotonie de ses allées et venues, mon père se dispensa de se réciter la sixième séquence de la Shaggå du Ayarirpu et quitta l’avenue Woldemar-Frankhauser pour s’engager sur le terrain vague qui servait de frontière entre secteur urbain et secteur industriel. Nous nous rapprochions à grandes enjambées des réservoirs à gaz.
L’aube blanchissait l’herbe folle, comme tout à l’heure les réverbères avaient blanchi les lilas du parc Helmut-Frankhauser. Je n’aime pas courir sur un sol inégal. Peut-être parce que mon père préférait, lui aussi, sous ses semelles, un appui plus ferme, nous nous retrouvâmes bientôt sur une allée gravillonnée qui entourait un des gazomètres, et où les équipes de gardiennage devaient effectuer leurs rondes.
Les pneus de la voiture de la police, plus que son moteur, nous escortaient. Aux lueurs fades du jour encore chrysalidaire s’adjoignaient des traînées poudreuses, déversées par les projecteurs de surveillance. Mon père n’avait pas changé de rythme. Plusieurs ombres gigantesques se démenaient à côté de nous, étirées sur le gravier, courant loin sur l’herbe, caricaturant, à la perfection, nos gestes ; elles franchissaient sans dommage les barbelés de la grille d’enceinte. Je m’amusai une minute avec cette compagnie fantasmagorique. Puis, après deux tours complets, nous traversâmes la clôture : la police avait introduit son rossignol d’urgence dans la serrure du portillon.
Avec bruit, mon père s’élança sur l’escalier de fer qui permettait d’accéder à la structure supérieure du réservoir. L’ascension était fatigante, mais peu impressionnante, car, en dépit du vide partout présent autour de nous, mon père avait conservées intactes ses capacités de hunter ; et un hunter n’est jamais sujet au vertige.
Tout en bas, près du portillon, la voiture de la police attendait notre retour.
La veille, l’enquête sur Eva Rollnik avait progressé de manière inespérée et, en fait, il ne manquait plus rien à mon père pour la conclure, sinon un ou deux détails auxquels lui seul accordait de la valeur, une valeur privée, de pure curiosité. Mais le dossier était clos ; allait, à l’instant, se clore.
Au milieu de l’après-midi, sous le chiffre d’une circulaire de routine, les ruches (pour être exact, une voix parlant en leur nom, la ruche 409) avaient ordonné à mon père de se renseigner sur l’équipe de nuit qui assurait la maintenance et la sécurité des installations de stockage du gaz. La note était libellée comme suit : « Veuillez vérifier qu’il n’existe aucune liaison entre le collectif 21 (vingt et un) de gardiennage des gazomètres et d’éventuels cercles subversifs. Si vous soupçonnez le contraire, veuillez procéder selon les directives en vigueur. Ruche 409. »
Mon père connaissait les directives en vigueur, et il connaissait ce genre de circulaires : elles signifiaient une condamnation à mort. Dans la cellule de documentation, il alla consulter l’organigramme des services nocturnes sur les sites industriels. Une nouvelle équipe y avait été affectée deux jours auparavant, sous le numéro 21 (vingt et un), une brigade de jeunes diplômées, une certaine brigade Eva Rollnik.
Dans le petit matin aux couleurs incertaines, à l’air plus frais que durant la nuit, j’entendis la respiration de mon père devenir puissante. Il avait ralenti, comme s’il cherchait à s’orienter, alors que l’escalier n’autorisait aucune escapade et filait droit vers la plate-forme qui couronnait les structures fixes. Sur notre droite, à moins de cent mètres, se dressait une montagne sombre, un réservoir équivalent à celui sur lequel nous étions en train de grimper au pas de gymnastique. Un infime effort d’imagination suffisait pour y distinguer nos doubles, gravissant quatre à quatre les marches minuscules d’une passerelle. De loin, l’architecture métallique rappelait une fine, une aérienne dentelle ; de près, il s’agissait d’un assemblage grossier de poutrelles, tachées de rouille et désagréablement sonores. Sur notre gauche, les structures mobiles grinçaient, les poulies grinçaient, les rails verticaux grinçaient ; tout cela était imprégné d’une sournoise odeur de soufre. L’immense paroi peinte en gris ruisselait d’humidité, semblait partout pelée, prête à défaillir. Assez régulièrement, nous devions contourner la masse bourdonnante des projecteurs qui étaient restés allumés. Puis nous émergeâmes au-dessus de la cuve.