Lisbonne, dernière marge

Antoine Volodine · Chapitre 8 sur 23

Pages du PDF

Lisbonne, dernière marge

IV. Uyllay

Or personne n’avait posé devant la majestueuse institution après avoir remis aux employés – sous un faux nom, brigade Eva Rollnik – un exemplaire de la Shaggå du Ayarirpu.

Ayarirpu, mot quéchua qui signifie, s’il faut en croire les exégètes : Miroir du cadavre. Mais cette indication, je le savais, n’était pas de nature à faire progresser l’enquête.

IV. UYLLAY 5

Et alors il se heurta à une puanteur familière qui palpitait devant lui. Son odeur à lui, oui ! Un ruban qui serpentait à hauteur de nez. La trace était fraîche. Donc, il avait déjà emprunté ce passage, peu de temps auparavant. Le fumet se répandait depuis une porte entrouverte. Il se ramassa sur ses membres postérieurs, agressif, prêt à se battre, puis il se crispa encore un peu plus, terrorisé. La porte entrebâillée ne grinçait pas, ne frémissait pas. Et cette odeur, son odeur, sinuant de là.

Mais précisément : il ne s’était jamais faufilé ni abrité à l’intérieur des blocs. Il avait titubé, cela, oui, il avait trotté d’un quartier à l’autre, il s’était égaré à maintes reprises dans les culs-de-sac et les cours. Mais pas une seule fois il n’avait plongé derrière les fenêtres. De ce détail, il se souvenait. Du passé plus lointain, non.

Ou si peu : des images qui se dissolvaient et mouraient, ininterprétables. Ruines privées de lumière, voûtes, squelettes de machines. Sa mémoire lui jetait de vains cauchemars en pâture. Il dormait. Il avait l’impression de brûler. Autour de lui, la caillasse ne cessait de geindre et de haleter. Souvent, il implorait la terre. Les mois s’enfuyaient, l’eau montait, parfois, elle se mettait à bouillir, à mousser, tout flambait dans son refuge, et lui, répétait une prière à la madre tierra, sans se lasser :

PACHAMAMA 6 ... P ACHAMAMA ...

Il chassa ces visions désagréables. Sous ses pieds, la vase dessinait des rides. Il s’enfonça, jusqu’aux genoux. Le vent tourbillonnait, jaune et étouffant. Il se mit à prier, mais il ne savait plus qui invoquer.

T’TURUMAMA 7 ... bafouilla-t-il. R APHAMAMA ...

Sans conteste, mon père devint lui aussi expert en Shaggås, au même titre que les critiques en vue (Adelheid Mohnhaupt, Angela Schiller, Eleonore Kröcher, Katalina Raspe, par exemple). Les critiques en vue s’emparèrent aussitôt des trois Shaggås signées « Eva Rollnik », et glosèrent et discutèrent dessus à n’en plus finir. Mais mon père ne se préoccupait pas d’ajouter sa propre note discordante à la cacophonie du monde intellectuel. Aucune fatuité ne l’animait, ni certainement le besoin de criaillerie tapageuse consistant à commenter dans Cœur du IIe siècle ou Renaissance des commentaires de commentaires. Ses ambitions étaient d’un autre ordre : comprendre ce qu’avaient souhaité les auteurs des premières Shaggås, et déboucher sur la piste qui le mènerait à Eva Rollnik.

Les indications permettant de capturer la brigade restaient fort maigres. Le collectif avait déposé ses manuscrits aux Archives Frankhauser pour ensuite se dissoudre dans la nature. Aucun document supplémentaire, aucune œuvre antérieure d’Eva Rollnik n’avaient permis d’étoffer le dossier qui concernait l’identité de ses membres. Eva Rollnik s’était donné pour rôle d’inventer un nouveau mode d’expression littéraire, puis, sans daigner en récolter le moindre laurier, avait disparu. En dehors de ce geste extraordinaire, la brigade Eva Rollnik n’avait aucune épaisseur.

Mon père ne s’intéressa pas aux relevés lexicologiques et stylistiques dont s’abreuvaient les polémistes. Il se borna à constater que le thème de l’identité falsifiée et son corrélat, le thème du double, qui hantaient deux Shaggås sur trois (le Ayarirpu et les Témoins de marbre), avaient débordé leur cadre poétique pour s’incruster dans la réalité quotidienne des publicistes. D’autres Shaggås avaient éclos, pondues par des collectifs réputés, qui avaient choisi de se dissimuler sous un masque ; la peur de ne pas être reconnus par les lecteurs les avait conduits à parsemer leurs textes d’indices aisément décodables. Cependant, tout se passait comme si Eva Rollnik avait voulu inaugurer la pratique de la clandestinité, justifier l’anonymat, l’hétéronymie, et comme si la leçon commençait à être assimilée par le milieu des gens de lettres. Même l’inénarrable brigade Sabine Hausner avait été touchée par la grâce des faux noms et signait « détachement de combat Uwe Boock » de médiocres moutures esthétisantes inspirées par le capitaine Abdallah et ses mille voyages.

Fallait-il voir dans le succès de ces infantiles jeux de cache-cache l’accomplissement des desseins secrets d’Eva Rollnik ? Mon père en doutait de plus en plus. Eva Rollnik avait voulu transmettre un message à la société de la Renaissance. La Shaggå remuait dans son sillage le concept d’une mauvaise aptitude humaine à mesurer le temps, le concept des gouffres de la mémoire, le thème d’une falsification généralisée du monde réel, ainsi que des mécanismes présidant au fonctionnement de la Renaissance ; la Shaggå propageait la notion de doubles manipulés, de doubles coupables, la notion de faussaires tout-puissants, seuls détenteurs des vérités essentielles.