Lisbonne, dernière marge

Antoine Volodine · Chapitre 20 sur 23

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Lisbonne, dernière marge

L’amère Infinité du Temps

L’ AMÈRE INFINITÉ DU TEMPS 1

 

Rien de plus insidieusement ambigu (et alarmant), si l’on veut bien prendre en compte l’essence et non la forme, que la description du temps dans la Shaggå du retour d’Abdallah.

En respectant les canons classiques de la Shaggå2 (longueur identique des sept

séquences et faible progression dramatique), les auteurs 3 mettent en scène les personnages du célébrissime romånce du bataillon Silke Proll, Naufrages. Le lecteur, qui aurait pu se sentir déconcerté devant une structure littéraire encore inhabituelle, se retrouve donc, apparemment, sur des terres défrichées. Il a en mémoire l’anecdote développée par Silke Proll : le capitaine pirate Abdallah, échoué sur une île déserte, vieillit dans la solitude, à côté de son bateau en ruines et de ses malles gorgées d’or, loin de Leïla, sa maîtresse ; celle-ci a décidé de lui rester fidèle et de l’attendre ; en prévision du jour où enfin elle pourra l’étreindre à nouveau, elle souhaite rester semblable à celle qu’Abdallah a enlacée avant de quitter le port ; elle boit un philtre magique qui la rendra éternellement jeune et désirable ; recueilli sur un voilier, chargé d’ans, Abdallah rejoint la côte ; il ne reconnaît pas Leïla, que par sagesse il avait fait vieillir en même temps que lui dans son souvenir ; quant à elle, elle ne reconnaît pas son ancien amant, l’accuse d’être un imposteur, et le chasse.

La brigade Eva Rollnik réécrit cette histoire, mais pour les besoins de la cause elle la défigure : Abdallah est retenu au fond des océans pendant des millénaires ; jour après jour, sur la grève, une vague à l’allure de chien témoigne de sa captivité et de sa survie ; le capitaine pirate se matérialise enfin sur le rivage pour se fondre à sa bien-aimée ; celle-ci l’invite au cœur du granite, là où elle a sommeillé sans impatience, confiante en son retour inéluctable.

Eva Rollnik ne s’embarrasse pas de scrupules réalistes. Une mythologie fantaisiste, dissimulée à l’arrière-plan, l’aide à justifier les nombreuses invraisemblances matérielles de l’aventure. Ainsi nagent à travers le texte « la lune des pirates », « les silhouettes mauves des hauts-fonds », « les bêtes gardiennes », « la boucle blonde », enfin « la mère de toutes les vagues », entité à la fois agressive et amicale. Le lecteur aurait aimé en savoir plus, mais il doit se débrouiller avec ces minces indices : la description d’un univers fabuleux n’est pas le propos que s’est fixé Eva Rollnik.

Nul n’ignore que les Shaggås fonctionnent par allégories. Quel système de

symboles doit-on appliquer à ces sept séquences4 ? Abdallah, personnage désincarné et falot, représente-t-il l’humanité à la veille de la Renaissance, l’humanité tout juste sortie des abysses de la guerre noire, et encore hébétée sous le plomb de ses cauchemars ? Sans doute. Mais Abdallah n’est pas ici un héros significatif, son rôle se réduit à occuper l’espace et le temps, parmi d’autres objets servant également de repères à la pensée, au même titre que le bruit des galets, les remugles d’écailles, les humeurs du vent ou la couleur de la lune. Abdallah n’est pas le thème principal de la Shaggå qui porte son nom, et qui pourtant s’efforce de mettre en scène, à l’exclusion de toute autre chose, une description du temps et de la durée.

On l’aura noté : alors que le retour d’Abdallah implique « des milliards de sommeils », chaque séquence ne s’intéresse qu’à un intervalle de temps très bref, presque impondérable. Rappelons les périodes à partir desquelles s’articulent les chapitres essentiels de cette Shaggå : une accalmie entre deux vagues, une image fugitive d’épave, un craquement produit par la cuirasse de sel d’Abdallah, un pas en avant, etc. Après le frémissement qui a suffi pour vaincre « le miroir opaque du granite », les retrouvailles des amants se déroulent pendant une « magnifique seconde ».

Or, la magnifique seconde est très clairement synonyme d’éternité : de dérisoires pulsations du temps sont mises à contribution pour relater l’étirement sans bornes de la durée. Voilà où Eva Rollnik a caché le chiffre de son texte. Avec deux interprétations possibles : 1) On peut écraser le temps à l’intérieur de sa conscience, broyer le temps au point d’en extraire seulement des moments fugitifs ; et ainsi lutter contre l’incommensurable poids de la séparation, de la solitude, du vieillissement en terre étrangère. 2) Dans l’écoulement du temps, seul le présent est perceptible, ce qui doit conduire l’individu à une vigilance particulière ; aveugle, abusé, l’homme doit réagir, prendre garde à ses systèmes de mesure erronés, se méfier de toute appréciation subjective de la durée.

Certaines écoles idéalistes ont nié l’existence du passé, d’autres ont démontré l’improbabilité de l’avenir. Dans la Shaggå d’Eva Rollnik, le présent à son tour perd sa consistance et sa force. Autour de ce présent déficient, soumis à la subjectivité, l’univers stagne, cataleptique. Chaque modification du présent (mouvement, bruit, tout ce qui pourrait servir de mesure à la durée) est le résultat d’un effort du capitaine pirate, l’empreinte malhabile de sa volonté ou de son intelligence.

On objectera que des événements non ordonnés par les gestes d’Abdallah (ainsi l’alternance du jour et de la nuit, la succession des hautes et des basses eaux, le tonnerre des lames déferlantes) quadrillent l’univers, et qu’ils pourraient aider à un calcul précis, impartial, de la durée. Mais, à bien examiner le contexte où elle se produit, cette activité cosmique n’est pas attestée en dehors de la conscience (ou de la mémoire, ou des songes) du héros. Si un regard « surveille sans fin un sablier rempli de sel », c’est à l’intérieur du crâne d’Abdallah ; en revanche, dès que ce même regard la délaisse, la clepsydre du monde reste « obstinée sur son repère de marée basse ». Les vagues meurent l’une après l’autre sur la plage, mais leur caractère zoomorphe les prive d’une réalité indépendante ; ce ne sont pas des vagues, mais des messages ; toute vague est un griffon d’Abdallah. Sous la mer inerte, seules les larmes au revers des paupières « insinuent, imposent, à l’obscurité sourde, leur rythme ». Lorsqu’à la frange de l’écume Abdallah tourne le dos à un paysage figé, seule son activité mentale « réanime » le mécanisme des glissements et des bruits. Il est clair que la mémoire du capitaine contient un présent artificiel : dès qu’il quitte celui-ci pour un autre, plus fossile encore, celui de la boucle blonde, derrière lui tout se glace et les nuages interrompent à jamais « leur course alanguie ».

Nous avons énuméré les exemples, qui illustrent tous le même cadre conceptuel : le monde extérieur à Abdallah ne dure pas ; en dehors des désirs ou des rêves d’Abdallah, il ne possède ni rythme ni mesure. Quantités absurdes, intériorisées, millénaires et secondes se rejoignent dans le cri sans fin et sans réponse des fous de Bassan.

Dans la Shaggå du retour d’Abdallah, Eva Rollnik remet en cause la coupable candeur d’Abdallah, qui accepte ce temps subjectif comme une vérité de toujours. Le processus de la réunion chrysalidaire entre Abdallah et Leïla (appelons ce processus « le retour d’Abdallah », en abandonnant au lecteur le soin d’en explorer les significations allégoriques) a demandé un intervalle de temps

gigantesque, très supérieur à une « poignée de siècles5 ». Or, par leur attitude envers le présent, les héros négligent cette donnée.

La brigade Eva Rollnik n’a pas élaboré, avec ce texte, une spéculation gracieuse, elle ne s’est pas amusée à construire une machinerie intellectuelle à usage privé. Elle décrit là un homme capable de confondre une seconde et un an, une poignée de siècles et l’égrènement presque infini des millénaires. Elle décrit un individu qui avance vers son destin en crispant ses paupières l’une contre l’autre.

Dessille ces yeux ! l’adjure la brigade Eva Rollnik. Ne rêvasse plus ! Regarde en face l’amère infinité du temps !

Et elle s’adresse à Abdallah, à Leïla, à leur chrysalide, à ce que celle-ci deviendra, à l’homme de la Renaissance, à nous...

 

1. Ce commentaire anonyme a été déposé aux Archives Frankhauser en même temps que la

Shaggå. Comme il est de règle dans ce type d’exercice, les notes qui l’accompagnent font allusion à des travaux et études imaginaires (N.d.T.).

2. Tels qu’ils ont été définis avec la Shaggå du Ayarirpu.

3. Jusqu’à présent, la critique a contesté la signature de la brigade Eva Rollnik (l’auteur de la

Shaggå du Ayarirpu). Nous pensons, quant à nous, que la Shaggå du retour d’Abdallah n’est pas (comme d’aucuns l’ont suggéré) une supercherie du bataillon Silke Proll, destinée à raviver les couleurs de son vieux romånce de jeunesse. En effet, l’inspiration de cette Shaggå n’a rien à voir avec la mièvrerie dont Silke Proll a imprégné son œuvre (et sur laquelle elle a bâti son succès). D’autres éléments confirment que Silke Proll n’a pas écrit ces pages : l’accumulation des lourdeurs (Silke Proll est un écrivain élégant) ; le recours excessif aux adjectifs (Silke Proll n’a jamais abusé en ce domaine) ; la qualité frelatée des tropes (« les charpentiers des étoiles d’argent » (?), « un orfèvre de la prairie des images », « l’écorce rugueuse du ciel », « une poussière d’astres livides », « une haleine d’orque couchant », etc.) ; l’absence de dialogues rythmés et rimés (grande spécialité de Silke Proll) ; à quoi s’ajoute le rôle trop discret que joue ici la maîtresse d’Abdallah (Silke Proll n’aurait pas bridé son féminisme fanatique au point de laisser Leïla dans une telle ombre). Par commodité, nous choisirons d’appeler l’auteur « brigade Eva Rollnik », tout en conservant une prudente réserve sur son identité véritable.

4. Nous avons écarté ici une lecture psycho-analogique, fournissant une explication purement

érotico-sexuelle de cette Shaggå. Pour plus de détails sur cette approche (que nous n’approuvons pas), on se reportera au fort discutable opuscule de la fraction Adelheid Mohnhaupt (qui d’entrée de jeu commet une bourde monumentale en attribuant à la patrouille Gudrun Schubert la Shaggå du retour d’Abdallah) : Les Sculptures tièdes et vibrantes de Gudrun Schubert.

5. Pour reprendre l’expression à la mode. « Une petite poignée de siècles sépare l’homme de la

Renaissance, éclairé, subtil, averti, et son ancêtre barbare qui s’immergea, la nuit au cœur, dans la guerre », écrit par exemple le commandement unifié Siegfried Schulz, dans son introduction à Mythes et réalités de la survivance.

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