Lisbonne, dernière marge
Commentaire
« Je vais d’abord m’expliquer avec vous, dit mon père. Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi vous avez choisi une ancienne langue des hauts plateaux pour reproduire les paroles du dernier survivant humain.
– De quoi parlez-vous ? » interrogea Eva Rollnik, celle qui avait un pistolet sur la hanche, une fille capable de croiser les yeux de mon père sans ciller.
« Je parle du miroir du cadavre, évidemment, dit mon père. Votre miroir, insista-t-il. Celui que vous avez façonné et que vous avez ensuite abandonné dans les moraines de la culture.
– Dans les... ?
– Les moraines.
– Je ne comprends pas », intervint celle dont les cheveux étaient plus sombres.
Mon père les scruta à tour de rôle. Elles avaient une peau parsemée de légères taches de rousseur, des sourcils un peu embrouillés après une nuit de veille, et des yeux qui maintenant brillaient d’une lueur inquiète. Il n’y avait pas besoin de posséder un diplôme de contemplateur de visages, il n’y avait pas besoin d’être un stalker émérite pour déchiffrer ce qui passait sur les traits de ces quatre femmes : à leur avis, un fou avait décidé de se jucher en haut du gazomètre principal, et délirait, tout heureux de bénéficier d’un public. Quant à la Shaggå du Ayarirpu, elles n’en avaient jamais lu la moindre page. Les techniciens ne sont pas fervents lecteurs de revues, et encore moins de revues aussi confidentielles que Moraines.
Mon père tourna la tête vers le bas. Près du chemin de ronde grillagé, à cheval entre le gravier et la pelouse, qui de cette hauteur paraissait fournie et soignée, près du portillon stationnait la voiture de la police. Il la leur indiqua d’une main neutre.
« Tiens, fit-il. La patrouille est déjà arrivée. »
COMMENTAIRE
La Shaggå du Ayarirpu ne s’inscrira pas dans l’histoire littéraire parmi les joyaux stylistiques. Néanmoins, malgré ses maladresses, on retiendra le caractère historique de ce texte : première illustration d’un genre nouveau, marqué par des contraintes strictes – unité de temps et de propos, principe d’incertitude, sept tableaux de longueur rigoureusement égale reprenant, avec des variations ténues, la même scène ; plus un commentaire. Telle apparaîtra, surmontant les critiques des puristes, la Shaggå du Ayarirpu : pionnière et modèle.
De par sa thématique, cette Shaggå n’annonce toutefois pas, à première vue, de révélation bouleversante. Les allées et venues du personnage principal dans un univers chaotique, sa nostalgie de l’enfouissement, ses vaines tentatives pour retrouver le nom des choses, ses relations hostiles avec son double (reflet, empreinte ou ombre), son refus d’assumer une identité affreuse : voilà brièvement les leitmotive du Ayarirpu. On voit que le sujet n’est pas neuf : c’est celui de l’homme à la recherche de son passé, oublié et inavouable.
Et ce passé n’a rien d’une invention abstraite. Point n’est besoin de disposer de clés subtiles, car les allusions sont on ne peut plus transparentes – elles renvoient aux abominables années de la guerre noire. Outre le décor (des décombres inondés indifféremment d’eau et de flammes), les linguistes auront noté par exemple expressions et locutions imitant l’une des rares langues mortes dont la guerre n’ait pas effacé la trace, le quéchua.
Éveillé après un long cauchemar, l’homme de la Renaissance, pareil à la balbutiante momie de la Shaggå, hésite devant sa propre image hideuse. Le cadavre a peur du cadavre, a peur du reflet du cadavre, a peur du miroir au fond duquel se reflète le cadavre. L’humanité de la Renaissance, encore intranquille dans ses rapports avec son passé, conçoit comme une tâche douloureuse le fait de se nommer soi-même. Non qu’elle manque de courage pour assumer son identité historique ; mais elle redoute de devoir assumer une identité sans souvenir, elle redoute d’être à présent le reflet, et non l’original... elle redoute cette identité de double, apaisante, mais vertigineuse. Dans la Shaggå du Ayarirpu, cette crainte évolue jusqu’à l’effacement, jusqu’au renoncement et à une seconde mort.
Ainsi discerne-t-on le message essentiel de ce texte : ne pas savoir se regarder dans le miroir du cadavre conduit à la régression, au sommeil idiot. Au silence mental.
Cependant, il serait malsain (et injuste) de comparer sans nuance l’homme de la Renaissance et cette balourde silhouette qui pourrit infiniment dans l’humidité et les tisons de ses rêves. Vêtu des hardes puantes que lui ont transmises les soldats de la guerre noire, le cadavre qui trottine sous les pluies de l’après-guerre, qui cherche à se ré-enfouir sous les ruines, n’a aucun but, aucune conception formulable de l’avenir. Ce n’est pas l’homme de la Renaissance, qui travaille avec lucidité à son bonheur éternel. Ce n’est plus une créature contemporaine.
L’homme d’aujourd’hui ne se drape plus dans les chairs que lui léguèrent ses répugnants ancêtres. Il est nu, il est fort, et, s’il apprend à tenir d’une main ferme la glace où bouge son reflet, s’il apprend à s’examiner objectivement au creux des eaux dormantes, il ne retournera ni à la boue, ni aux fumées, ni aux larmes.
Lorsqu’il se fut assuré que la brigade Eva Rollnik n’avait jamais écrit la moindre ligne de la Shaggå du Ayarirpu, et même qu’elle ignorait tout des circonstances de sa parution, tout de ses particularités, en un mot qu’elle ignorait tout de son existence, mon père estima que son enquête était achevée. Il fit mine d’apercevoir soudain la voiture de la police et dit :
« Tiens, la patrouille est déjà arrivée. »
Plus tard, il se rappela qu’un voile d’angoisse, de simple irritation peut-être, avait alors assombri les traits des quatre femmes. Instinctivement, elles réagissaient contre la décontraction de leur interlocuteur, contre son calme, synonyme de cynisme, annonciateur de grabuge ou de malheur. Il y avait peu de vent mais on entendait, de temps en temps, siffler les poutrelles, gémir, sur une note aiguë, la rampe circulaire de la plate-forme. L’odeur du gaz, sans être intense, planait en permanence aux alentours.
Adoptant un ton patient, amical, Eva Rollnik répéta sa suggestion :
« Allons, ne faites pas de caprices, dit-elle. Vous devriez redescendre maintenant. Si vous ne les obligez pas à grimper les quatre cents marches, ils ne seront pas chiens avec vous. Ils se contenteront de vous sermonner. »
Mon père regarda les femmes l’une après l’autre, furtivement, puis se détourna.
« Dommage, fit-il. J’aurais tant aimé vous entendre dire... »
Puis il se tut. À la réception du message de la ruche 409, tout s’était désembrumé, sauf un point dont la solution exigeait un court entretien avec les intéressées : Eva Rollnik savait-elle qui elle était ?
Pour le reste, les convictions de mon père avaient acquis leur forme définitive. Le collectif vingt et un n’entretenait, bien sûr, aucune relation avec les groupes subversifs, et si les ruches en mentionnaient l’éventualité, c’était par vieille habitude rhétorique. Jusque-là, Eva Rollnik n’avait pas connu l’existence matérielle, quelqu’un l’avait utilisée comme signature, comme abstraction mythique, afin d’implanter des concepts nouveaux dans l’idéologie du IIe siècle. Et si elle apparaissait ici, avec un corps palpable, c’est parce qu’un corps palpable était destructible.
Qui pouvait chercher à modifier la pensée des hommes de la Renaissance, en jouant avec un prête-nom terré dans l’ombre pendant des mois, puis resurgi à la lumière, en un endroit très éloigné du monde intellectuel ?
Les courants de la subversion ? L’hypothèse ne valait pas tripette. Saboteurs et groupes subversifs n’appartenaient pas à la réalité, sinon à celle des journalistes dont la complaisance facilitait les opérations un peu rudes de la police.
Les sociaux-démocrates, ces pitres fats du pouvoir eunuque (pour citer une formule venimeuse de la commune Elise Dellwo) ? Recroquevillés autour de la vaine gestion de leurs vains ministères, soucieux de retirer tout adjectif percutant à leurs discours commémoratifs, n’ayant en tête que le culte officiel à rendre à la famille Frankhauser, les sociaux-démocrates étaient, cela allait de soi, hors de cause. Cramponnés pour mille ans au pouvoir, assis sur la stagnation (pour reproduire les termes des libelles subversifs d’Elise Dellwo), les fesses trop pompeuses pour être honnêtes (de nouveau la commune Elise Dellwo), les sociaux-démocrates auraient été les derniers à intriguer pour une métamorphose de l’esprit.
Une initiative née à l’intérieur du milieu littéraire avait semblé beaucoup plus probable. Cependant, il suffisait d’observer avec un peu de recul la production poétique des mois écoulés pour réfuter cette troisième hypothèse. La dysharmonie était flagrante entre l’élan impétueux de la commune et les effets d’élégance, idéologiquement vides, de ses plagiaires. Le projet d’Eva Rollnik, trop ambitieux pour s’ancrer dans l’univers des artistes, révélait qu’il avait été conçu en dehors de l’univers des artistes.
Alors ? Alors, il fallait parler d’une force non concernée encore par le raisonnement de mon père : les ruches.
Les ruches, pensait mon père depuis la veille. Elles avaient dû chercher à ébranler certaines fausses certitudes qui régnaient sur le IIe siècle (et il admettait, en toute humilité, qu’un policier n’avait pas à élucider leurs motifs). Mais une fois les Shaggås greffées sur la chair de la Renaissance...
Nous étions très haut, et le matin resplendissait, très clair et tiède.
« Nous entendre dire quoi ? » demanda, d’une voix altérée, Eva Rollnik.
Mon père n’effectuait aucun mouvement brusque, il restait accoudé à la rampe, il veillait à ne pas effrayer les quatre femmes en levant soudain sur elles son regard de stalker, il inclinait au contraire la tête sur le côté, dans une pose presque nonchalante. Dans le bas, les portières de la voiture n’avaient pas claqué, la patrouille ne manifestait pas son intention d’agir. Déconcertées par ce concours de circonstances – le silence de la police, l’attitude étrange de mon père –, les femmes s’écartaient lentement de nous. Mon père comptait les secondes de répit qu’il leur accordait. Il en profitait pour mettre un ultime coup de brosse à ses déductions.
Une fois les Shaggås greffées sur la chair de la Renaissance, les ruches avaient dû constater que leur machination avait été pervertie dans un sens esthétisant. Mais pouvaient-elles l’abandonner ainsi, purement et simplement ? L’œuvre d’Eva Rollnik tranchait toujours de façon inexplicable sur les lettres contemporaines. À la longue, ce mystérieux phénomène attirerait l’attention des critiques ; on n’éviterait pas alors une enquête, rigoureuse, acharnée, sur la nature d’Eva Rollnik.
D’où la nécessité de placer, quelque part sur le chemin des futurs enquêteurs, d’indubitables empreintes physiques ; de laisser traîner quelque part le cadavre non fictif de la brigade Eva Rollnik ; et quelque part signifiait en dehors du monde littéraire, afin que toute bizarrerie dans cette histoire pût être expliquée par des différences socioculturelles. Ainsi l’énigme des Shaggås originelles, si elle était un jour disséquée par des fouineurs, verrait-elle ses sources se perdre dans les arcanes d’une mort humaine, et non derrière les murs des ruches...
Évidemment, seules les ruches avaient les possibilités matérielles de faire apparaître, au poste de gardiennage nocturne no 21 (vingt et un), un jeune collectif de techniciennes nommé, pour leur infortune, Eva Rollnik. Après avoir offert une célébrité tapageuse à un être théorique (la brigade littéraire Eva Rollnik), les ruches offraient un discret anéantissement à un être de chair et d’os (la brigade de surveillance Eva Rollnik).
« La sixième séquence du Ayarirpu s’intitule “Notre mère l’oubli”, dit mon père. J’aurais voulu vous entendre le prononcer en quéchua.
– Je ne comprends rien à ce que vous racontez, dit Eva Rollnik.
– Tout à fait entre nous, je le déplore », dit mon père.
Mais mon père n’avait pas pour habitude d’explorer la logique de ceux qui lui donnaient des ordres. Il était un beater cohérent, qui exécutait sans état d’âme les instructions de ses maîtres. Pour ma part, j’ai toujours essayé de l’imiter. Plus dévoué aux ruches qu’à sa propre vie, voilà quelle est la véritable devise d’un stalker, d’un hunter, d’un beater.
Nous nous appuyâmes ensuite, de nouveau, à la rambarde, près d’un rail qui guidait les structures mobiles du réservoir. Le soleil n’allait pas tarder à pointer derrière la zone industrielle. À cause du rail, le parfum caoutchouté du gaz se compliquait d’un relent de cambouis et de métal.
Je me rapprochai de mon père. Malgré la hauteur, je sais qu’il distinguait chaque détail de ce qui s’étalait en contrebas, au niveau du sol, je sais qu’il observait avec la même curiosité, la même impavide curiosité de hunter, toutes les diverses taches de couleur : les cailloux, les boutons de corsage, les fermetures éclair, les mains, les sourcils, les chaussures, les cheveux, les brins d’herbe.
Au pied du gazomètre, sur le gravier jaunâtre, Eva Rollnik ressemblait incontestablement à Eva Rollnik, mais dans une version plus disloquée.
1. « La fuite » (N.d.T.).
2. « Tu as voulu mourir... Tu as été tué... Tu as fui... » (N.d.T.).
3. « Décombres » (N.d.T.).
4. « Très vieille rivière, très, très vieille issue ! » (N.d.T.).
5. « Prière » (N.d.T.).
6. « Notre mère la terre... Notre mère la terre... » (N.d.T.).
7. « Notre mère la boue... Notre mère la flamme... » (N.d.T.).
8. « Proximité » (N.d.T.).
9. « Hé !... le voyageur !... Qui es-tu ?... Hein ?... » (N.d.T.).
10. « Le langage du cadavre » (N.d.T.).
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